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Congrès de l’AGEEM

Maternelle : les enjeux du jeu

Nathalie Gayraud et Sandrine Lemoine

17 juillet 2018

En quoi est-ce important que l’école maternelle redevienne une école où les enfants jouent ? Deux principales adjointes de collège, militantes du CRAP-Cahiers pédagogiques, sont allées assister une journée au congrès de l’AGEEM (Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques) début juillet. Voici ce qu’elles en ont rapporté.


Jeudi 5 juillet 2018, nous avons eu la chance de participer à Nancy au 91e congrès national de l’AGEEM. Avant 9 heures, nous croisons des congressistes aux pas pressés, se hâtant vers le centre des congrès qui accueille pour trois jours expositions, salon des éditeurs, animations, ateliers et conférences autour de la thématique « L’école maternelle, en(jeux) ».

Le congrès s’ouvre sur un spectacle d’enfants, qui retrace le travail d’une année scolaire autour des sons et des instruments de musique. La salle se tait, captivée par l’écran géant sur lequel des enfants racontent leurs rencontres musicales ; plus bas, les petits élèves nous livrent le fruit de leurs apprentissages. Les jeux musicaux s’enchainent, la salle comble s’y prête et l’on se retrouve à entonner des « a » et des « o », à battre le rythme du pied, à taper dans les mains… Le spectacle a révélé les enjeux du jeu.

S’ensuivent les allocutions officielles, le congrès étant placé sous le haut patronage du ministère de l’Éducation nationale.

Jeu et prévention de la violence

La première conférence débute. Pierre Delion, professeur à la faculté de médecine de Lille, pédopsychiatre et psychanalyste, vient exposer le rôle du jeu dans la prévention de la violence. Il souligne avec un humour décapant que les neurosciences apportent certes des éléments de compréhension fondamentaux mais qu’il ne faudrait pas pour autant basculer dans une dérive idéalisée de celles-ci. Il plaide pour articuler tous les champs, sans négliger par exemple la psychologie du développement, la théorie de l’attachement.

Pour lui la question du jeu de l’enfant est fondamentale, notamment dans le cadre de la prévention de la violence, car c’est par là que, même avant sa naissance, il développe ses compétences. Le bébé a en lui les moyens de jouer avec le monde et au fur et à mesure de son développement, il les utilise pour se l’approprier.

Le rôle des parents

À ce stade, le rôle des parents ou de l’environnement parental est capital, car ils doivent être attentifs à la façon dont leur enfant joue avec le monde et poser des limites. Le développement de l’enfant doit se heurter à la limitation parentale. En effet, la parole des parents permet à l’enfant d’intérioriser la catégorie philosophique de l’autrui et donc de faire l’apprentissage de la société.

Dans le cadre de l’école, l’alliance entre les parents et les enseignants est essentielle, car elle permet aux enfants de ne pas se retrouver face à des conflits de loyauté. Il y a une articulation nécessaire entre les apprentissages faits à l’école et dans la sphère familiale.

Comment prévenir la violence par le jeu ? Pierre Delion détaille le travail qu’il mène dans les quartiers défavorisés de Lille où l’enjeu est d’articuler le travail des professionnels de la petite enfance, des personnels de santé et celui des écoles maternelles et élémentaires.

Trois pistes sont explorées pour endiguer les phénomènes de violences, comme celle du café des parents où l’on traite des questions mises à l’ordre du jour par les parents des élèves. Ou celle du jeu des trois figures, activité théâtrale créée en 2007 par Serge Tisseron. Dans cette activité, l’enfant joue trois rôles, justicier, agresseur, victime, dans des scénarios mis en place par les enseignants. Ou encore les ateliers philo durant lesquels par le biais d’un bâton de parole, les enfants récupèrent la parole en lieu et place d’actes violents. L’enfant découvre le monde mais on met en paroles ses découvertes avec des mots.

Une école où les enfants jouent

Une seconde conférence s’ouvre. Gilles Brougère, professeur en sciences de l’éducation à Paris XIII, expose sa définition du jeu et ce que ce jeu permet d’apprendre. Il débute par un historique récent du jeu à l’école et souligne que l’on est passé d’une école où les enfants jouaient (il faut référence au congrès de Bordeaux de 1986 de l’AGEEM, intitulé « Cette école où les enfants jouent »), à une école où les enfants ne jouaient plus : de 1987 à 2015, l’année 2015 ouvrant une nouvelle ère où les enfants pourraient à nouveau jouer à l’école.

Pour lui, cinq caractéristiques définissent le jeu : le second degré (faire semblant), l’aspect décisionnel (acceptation, négociation, décision), le mécanisme de décision (le monde réel continue à exister quelle que soit ma décision mais le jeu non), la frivolité ou la minimisation des conséquences (une fois le jeu fini, le monde n’a pas changé) et l’incertitude (le jeu n’est pas un scénario qui se déroule, l’enfant n’est jamais sûr du résultat). Trois de ces critères peuvent poser problème dans le passage du jeu loisir au jeu en contexte scolaire : décision, frivolité, incertitude. Se pose ainsi la question du passage de l’initiative enfantine à l’initiative adulte : « les enfants, on va faire un jeu… ». Passer du « jeu libre » au « jeu dirigé » ne va pas forcément de soi.

Bouger pour apprendre

Troisième temps fort : une communication d’Annie Sébire et Corinne Pierotti, conseillères pédagogiques en EPS, sur le lien entre les pratiques corporelles de bien-être et la gestion de classe, ou comment canaliser l’énergie des enfants qui ont tant besoin de bouger. Elles rêvent que chaque élève puisse quitter l’école avec des outils qui puissent lui servir toute sa vie. Les neurosciences ont prouvé que le plaisir, le bien-être corporel, favorisent les apprentissages, la confiance en soi, le mieux vivre, tout au long de la vie. Elles rappellent que dans la définition de la santé selon l’OMS (1946), toutes les dimensions de l’individu sont réunies : « état complet de bien-être […] ne se restreignant pas à l’absence de maladie ou d’infirmité ».

Annie Sébire et Corinne Pierotti présentent sept familles d’exercices : attention-concentration, relaxation, respiration, gymnastique lente, gymnastique non volontaire, massage, visualisation. Le public est invité à en tester quelques-uns : les tensions du corps disparaissent peu à peu, on rit en essayant maladroitement de croiser les bras dans l’autre sens que celui utilisé spontanément (une façon de solliciter les deux hémisphères du cerveau). Et puis on se surprend à bâiller, signe que le corps s’oxygène et se détend.

Il existe des versions collectives de ces jeux. Exemple : après un trajet en bus un peu long, pour faire retomber l’excitation avant la visite d’un château, la maîtresse prend quelques minutes pour faire courir ses élèves sur place, à faire trembler les murs du château ! On s’allonge au sol et, par contraste avec la tension des muscles qui viennent d’être sollicités et en travaillant sur sa respiration, la détente et l’apaisement sont facilités ; la classe est prête à écouter le guide.

Il vaut mieux faire peu mais souvent, en privilégiant l’aspect ludique, pour que ces petits exercices deviennent une pratique régulière, comme une hygiène de vie. Les élèves apprennent ainsi qu’on a sur soi tout ce qu’il faut pour vivre bien.

Rencontres

Cette journée au congrès de l’AGEEM a enfin été l’occasion de brèves rencontres et émerveillements divers : un échange avec une délégation de Camerounaises venues tout spécialement, une expérience de codage avec Canopé, la découverte de réalisations artistiques aussi ingénieuses que poétiques (oh ! des personnages en balles de tennis !), des stands de littérature jeunesse ou de papèterie...

Nous nous faisons happer ici par une ronde pour tester des jeux coopératifs, là pour parler de non-violence, de lecture ou encore de projets originaux comme celui des « boîtes à jouer » de l’école maternelle Lurçat, à Gennevilliers : « Il s’agit de mettre à disposition des élèves des objets choisis, issus d’une recyclerie partenaire, afin d’enrichir les propositions de jeu pendant les temps scolaire et périscolaire. » L’enseignant porte un regard plus confiant sur ses élèves pour les accompagner.

Et comme nous travaillons toutes les deux en collège, nous repartons en nous disant qu’il y aurait bien des transpositions possibles avec des élèves plus âgés.

Nathalie Gayraud et Sandrine Lemoine
Principales adjointes en collège


À lire également sur notre site :

Un congrès en pleine actualité, entretien avec Maryline Van-Landewick, secrétaire nationale de l’AGEEM en 2014.

« Il faut être un groupe, une constellation… », entretien avec Pierre Delion.

Plaidoyer pour une éducation physique et sportive à la maternelle, par Fabrice Delsahut et Emmanuel Lefèvre.

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