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Pourquoi faire ce dossier des Cahiers pédagogiques sur l’évaluation ?
Sylvie Grau. Ayant commencé à ne plus mettre de notes en lycée il y a une vingtaine d’années, ayant animé de nombreux stages sur l’évaluation par compétences et sur la réflexion sur les bulletins, ayant accompagné des établissements dans un changement radical de pratiques, je suis convaincue que se jouent dans les pratiques évaluatives de gros enjeux du point de vue des apprentissages, de l’orientation, de la construction identitaire, de la cohérence du système et de la représentation du métier d’enseignant. Lasse de faux débats autour des outils, il me semblait urgent de revenir à ce qui est fondamental : les apprentissages, et même si cela déplait à ceux qui nous gouvernent, aux enfants. Ce dossier veut donc s’intéresser à ce point de vue et apporter un éclairage sur les effets des pratiques évaluatives sur les apprentissages.

Isabel Pannier. Pour moi aussi l’évaluation est un sujet de réflexion ancien, puisqu’il m’a préoccupée tout le temps que j’étais enseignante. Néanmoins, de ma place de psy, quand je reçois des enfants qui témoignent qu’ils sont malmenés par le système scolaire, et notamment par le système d’évaluation, je me dis qu’il y a urgence à penser cette question.

Est-ce que la réflexion sur l’évaluation peut se résumer à « pour ou contre les notes »?
S.G. C’est justement ce faux débat qui englue toute la réflexion, car il oppose non pas des conceptions mais des outils. On peut faire tout et n’importe quoi avec les notes. Mieux vaut un enseignant qui note mais tient compte des progrès, permet par des feedbacks pertinents à l’élève d’apprendre, qu’un autre qui ne mettra pas de notes mais portera un jugement négatif qui risque d’atteindre la personne sans donner de pistes pour progresser. Le problème est ailleurs, dans la conception d’une évaluation par critères explicites et non relative par comparaison au groupe. Il s’agit d’amener l’élève à voir ses progrès, à savoir ce qu’il sait, à prendre appui sur ses forces et non à être dans le premier tiers de la classe.

Mais ici, je parle bien d’évaluation pour apprendre et non d’évaluation pour certifier, sélectionner ou orienter. Il faudrait presque trouver un autre mot et, surtout, ne pas tout mélanger sur un seul document, comme c’est le cas actuellement dans les bulletins scolaires.

I.P. Notre dossier s’intéresse à l’évaluation en tant qu’elle participe au processus d’apprentissage. Il s’agit d’être au clair avec les finalités de l’évaluation. Même si je pense que la note chiffrée a des effets négatifs – on peut lire à ce sujet l’article de Pierre Merle dans le dossier, mais aussi la réflexion qu’amènent la plupart des praticiens qui disent pourquoi ils ont été amenés à changer leurs modalités d’évaluation –, je crois qu’il est nécessaire avant toute discussion sur le sujet de clarifier l’objet. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent de commencer par un test qui permet de s’interroger sur ce concept dont on parle souvent sans le définir. Après, on peut entrer dans les débats sur les moyens, les outils.

Que trouveront les lecteurs dans le dossier ?
Dans ce dossier nous avons des enseignants qui témoignent de leur pratique, qui expliquent pourquoi et comment ils ont modifié leur pratique, ce qu’ils ont tenté, abandonné, mais aussi des fiches pratiques (1ère partie). Nous y trouvons aussi des articles qui prennent un peu plus de recul, souvent au sein de collectifs, pour comprendre ce qui a marché ou non, pour identifier plus spécifiquement un levier ou un frein, un objectif ou un obstacle (2ème partie). Il est cependant important de souligner que les articles proposés par les praticiens dans la partie 1 offrent une part réflexive importante. Enfin, des articles issus de la recherche présentent des synthèses, des résultats de recherches collaboratives, une analyse plus pointue d’un objet spécifique, des cadres qui peuvent aider à penser et agir.

Pouvez-vous résumer ce que dit la recherche ?
Globalement la recherche pointe les effets positifs de l’abandon des notes sur les apprentissages, surtout parce que cet abandon amène des pratiques différentes, qui s’appuient sur la nécessité d’expliciter les critères d’évaluation, de tester régulièrement sans porter de jugement pour laisser le temps de l’apprentissage, de fournir des feedbacks qui permettent à l’élève d’apprendre de ses erreurs, à mémoriser, à se donner des buts, à contrôler son travail en autonomie et à s’appuyer sur le groupe plutôt qu’entrer en compétition. Derrière tout cela, c’est une certaine éthique de l’évaluation qu’il nous faut penser.

Propos recueillis par Cécile Blanchard