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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le plaisir des mots est intemporel

Patricia Bonnard

14 avril 2016

« Le français est un instrument d’émancipation, de liberté », Patricia Bonnard vit la discipline qu’elle enseigne au collège Leprince-Ringuet de Genas dans le Rhône, dans une perspective d’ouverture, la fait vivre dans des projets où d’autres matières se mêlent. Rencontre avec une enseignante passionnée au jour le jour par son métier.


« Le français c’est pas que des dictées » : son blog porte dans son titre l’envie de montrer, de partager les multiples voies d’un apprentissage qui se conjugue avec plaisir et d’aller contre les idées reçues, celles qui font de sa matière un pensum. Un « fourre-tout » conçu au départ pour proposer des outils aux élèves et une information aux parents, ceux qui disent au retour des vacances « on l’a fait travailler, il a fait des dictées ». Elle-même maman, elle y voyait une fenêtre sur cours pour eux aussi qui, lors du passage de leurs enfants de la primaire au collège, perdent le fil de ce qu’il se passe à l’école.

Blogueuse depuis un petit bout du temps sur le thème de la culture et la littérature puis sur la littérature jeunesse, ouvrir celui-ci, axé sur ses pratiques professionnelles, est venu presque de soi. Il contient une partie destinée aux collègues, avec des tutoriels. Et puis est venue s’ajouter une chaîne Youtube parce que « l’outil blog parlait aux élèves il y a quatre ou cinq ans, aujourd’hui ils sont plus attirés par les réseaux sociaux, l’instantané ». Ses capsules sont un complément au cours, nulle obligation d’y aller et c’est sans doute pour cela qu’elles sont beaucoup consultées.

Enseignante depuis 1993, Patricia Bonnard a travaillé en lycée puis en collège en zone d’éducation prioritaire avant de poser ses cours et sa pédagogie à Genas. D’un établissement à l’autre, le taux de réussite au brevet traduit la différence : 60 % pour le premier, 85 % pour le second. Le plaisir d’enseigner reste le même. « J’ai beaucoup aimé enseigner au lycée. Dans les premiers temps au collège, je pensais que je n’y arriverais pas. » Elle y découvre finalement une plus grande liberté pédagogique, la possibilité de mener des « projets chronophages » sans que l’objectif impératif d’un examen ne soit un écueil.

Un architecte et une auteure de romans policiers

Il y a trois ans, elle emmène ses élèves de quatrième à la découverte du quartier de la Croix-Rousse à Lyon et de l’histoire des soyeux. Ils explorent les rues et les archives et de cette exploration naît un recueil de nouvelles. L’année dernière, le nouveau quartier de la Confluence donne lieu à la création d’un roman policier, Cadavres exquis à la Confluence. L’architecture est visitée avec comme guide un architecte du CAUE (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement). Encadrés par leur enseignant en arts plastiques, les élèves répartis en groupe, conçoivent une maquette qui servira de décor au chapitre qu’ils rédigent. Des ateliers d’écriture sont animés par l’auteure de romans policiers, Françoise Guérin. Cette rencontre avec un écrivain rend vivante et contemporaine la littérature. L’ouvrage prévu au départ sous forme numérique est imprimé à la demande des collégiens. Les maquettes sont exposées au CDI en fin d’année avec une présentation de l’architecte. Les parents, ravis, achètent les livres parfois en plusieurs exemplaires.

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Couverture du livre

« J’aime beaucoup croiser les disciplines et aboutir à un objet concret. Les élèves accrochent. Ils se sont éclatés, chacun amenant des compétences différentes. » Elle constate que de tels projets réconcilient avec l’école ceux qui sont le moins en réussite, « ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans le cadre, cela les aide à trouver leur place ». Avec deux enseignantes en anglais, elle a proposé à deux classes de quatrième un concours de nouvelles fantastiques sur le thème de la peur, intégrant un passage rédigé en anglais. Les résultats étaient surprenants. « C’est étonnant de voir qu’on peut leur donner plein de possibilités et qu’ils s’en emparent. »

Les retours sont encourageants et les apprentissages au fil du projet s’ancrent dans les compétences à venir. « Maintenant, quand je lis un roman, je regarde comment les dialogues sont mis en place », témoigne un ancien élève désormais lycéen. « Faire du français » sans en avoir l’air, rendre discrètes la grammaire et l’orthographe pour mieux faire ressortir leur utilité, les objectifs de ces projets ont tout à voir avec l’envie de donner du sens à ce que l’on apprend. « On se heurte à la question du sens, même de la part des élèves qui ne sont pas en difficulté scolaire. Ils sont entourés de plein d’informations mais ne comprennent pas tout. Nous devons faire un travail de décryptage. » « Les profs ont encore de l’avenir », ajoute-t-elle, sourire aux lèvres.

Utiliser le numérique

De son parcours professionnel, Patricia Bonnard perçoit l’évolution constante pas uniquement par l’arrivée du numérique, « un outil, un support », mais surtout par la façon dont elle vit la transmission des savoirs depuis le « faire passer un contenu » en début de sa carrière au « proposer les choses sous un angle autre en essayant de s’adapter aux profils des élèves » auquel elle s’attelle aujourd’hui. Elle apprécie l’utilisation des cartes mentales qui mettent en relief le fil des idées, les contributions de tous pour avancer ensemble dans l’apprentissage en visualisant la construction d’un savoir partagé. Elle convoque l’humour pour stimuler le goût de l’orthographe, de la grammaire, avec l’aide des tweets de http://bescherelletamere.fr. Elle poursuit l’idée de « rendre le truc ludique, de dédramatiser ».

Les belles lettres sont celles qui sont contagieuses, surtout pour des collégiens qui souvent, à l’orée de la quatrième, ont tendance à se détourner des livres pour butiner ailleurs l’évasion. Elle a mis en place un système de carnets de lecture avec une présentation du roman lu, dix questions à énoncer et un commentaire sur le choix du livre. Dans les classes, elle retrouve soit des lecteurs effrénés, soit des non lecteurs. Tous pourtant devront se préparer au diplôme national du brevet avec des questions d’analyse littéraire. « Faire en sorte que les élèves soient capables de produire un écrit structuré, reflet de leurs pensées », c’est ainsi qu’elle voit l’objectif de l’année de troisième.

Le pouvoir des mots, la projection dans l’imaginaire, et la sensibilité, l’affect qui colorent l’interprétation. « Notre rôle est celui de passeur, entre un monde plein d’informations qui nous entoure et le comment je comprends, comment je vais le retranscrire. » Elle s’amuse de voir avec des classes de mêmes niveaux comment les cours sont perçus, sont vécus. « Je ne vais pas faire tout à fait la même chose. A partir d’un texte, on part dans des directions différentes selon les ressentis. »

Projets et ouverture

Au fil des ans, elle a découvert et apprécié l’interdisciplinarité. « J’aime bien l’idée d’avoir une ligne de projet tout au long de l’année, de travailler avec d’autres. » Dans tous les établissements où elle a travaillé, elle a trouvé des complices, des collègues qui « rentrent dans cette idée-là », une direction qui encourage cette approche. « Le travail collaboratif, transdisciplinaire, m’a obligée à m’ouvrir, à ne pas rester enfermée dans ma matière, à élargir le champ des possibles. » La richesse issue d’une préparation, d’une intervention à plusieurs sur un projet commun est ressentie par les élèves qui « voient la circulation entre enseignants ». Le thème de la ville continuera à être exploré. Cette fois, ce sera pour imaginer une application pour découvrir le quartier de la Part-Dieu, avec des textes poétiques, historiques en français et en anglais, avec des contributions issues aussi des enseignements d’histoire-géographie et de documentation.

Dans ce foisonnement d’idées, de projets, la monotonie est exclue. Le plaisir sans cesse renouvelé d’enseigner vient sans doute du refus de s’ennuyer, de la recherche d’une idée force par année. « Je n’ai pas la prétention que tout le monde soit convaincu ». Patricia Bonnard cherche juste à « ce que tous viennent avec le sourire et au collège, ce n’est pas gagné, c’est pour cela que ça me plaît ». Le goût des mots mène au plaisir de savoir exprimer ses idées, de décrypter le monde et de le découvrir par les mots des autres, un joli programme dont la créativité pédagogique est un beau sésame.

Monique Royer

Le site de Patricia Bonnard « Le français, c’est pas que des dictées ».
Son blog sur la littérature jeunesse.
Le blog du projet « Cadavres exquis à La Confluence ».
Le blog du projet sur le quartier de la Croix-Rousse.

Sur la librairie

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Tous compétents en français
Comment les apprentissages de la lecture, de l’écriture, de l’oral s’actualisent-ils dans nos classes et nos cours quand l’enseignement du français ne se fixe plus comme finalité la sélection (reproduction) des « élites » mais la réussite de tous les élèves, y compris les plus éloignés de l’univers de l’école ?