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Les portraits du jeudisamedi, par Monique Royer

L’histoire en vies

Marie-Christine Bonneau-Darmagnac

17 octobre 2015

Célébrer le centenaire d’un événement cousu de chagrins, de drames, de sang de larmes serait lettre morte si en écho, la célébration ne rencontrait qu’un silence compassé. Marie-Christine Bonneau-Darmagnac, enseignante en histoire-géographie, a saisi dans les traces de vie laissées par les archives de la famille Résal, une veine pédagogique pour explorer la Première Guerre mondiale en associant de multiples compétences. Que nous enseigne l’histoire quand deux générations éloignées d’un siècle la partagent ? Des savoirs impromptus que la curiosité éclaire.


Elle fait connaissance avec les Résal à l’occasion d’un échange avec Laurent Véray, enseignant à Sorbonne-Nouvelle, alors qu’elle travaille au CNDP (Centre national de documentation pédagogique), aujourd’hui Canopé. Il lui raconte l’histoire de cette famille bourgeoise bordelaise qui a laissé dans ses archives 3500 lettres et près de 400 photos. Ces traces sont autant de témoignages de la vie pendant la Première Guerre mondiale. Des six enfants, quatre fils sont mobilisés, un mourra au combat, une fille servira comme infirmière. Les peines n’étouffent pas le sens du devoir et des liens épistolaires se tissent avec des poilus que l’on parraine, des amis et leurs enfants sur le front.

De ces témoignages, reflets de l’histoire, Laurent Véray en fera un documentaire, La cicatrice. Une famille dans la Grande Guerre, composante d’un projet plus vaste né de l’échange. « Les archives de la famille Résal sont une source exceptionnelle. Nous avons eu l’idée d’un support transmedia avec le film complété d’une plateforme pédagogique fermée réservée aux enseignants et des documents pour le grand public », explique l’enseignante. L’idée fait son chemin petit à petit, est présentée à la direction du numérique du ministère de l’Éducation nationale qui apporte son soutien financier, se concrétise pour être mise en ligne en octobre 2015.

Entre temps, Marie-Christine Bonneau-Darmagnac aura quitté le CNDP pour la Mission du Centenaire où pendant deux ans elle était chargée de la valorisation culturelle et scientifique des ressources. La Première Guerre mondiale est dans son parcours un fil rouge depuis qu’elle a contribué, avec Pierrick Hervé et Frédéric Durdon, à la création de la collection Trait d’Union, éditée par le CRDP de Poitiers, dont un numéro phare était consacré à la Grande Guerre. « Nous avons imaginé des prolongements pour les profs de collège et de lycée en faisant en sorte que les apports scientifiques soient courts et efficaces, en phase avec l’historiographie la plus récente, et correspondent aux besoins des enseignants. » Elle poursuit son chemin et son expérience pédagogique au CNDP dans les domaines de l’histoire, l’éducation civique et du patrimoine. Elle accompagne des projets variés sous forme d’ouvrages et de webdocs.

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Aux Rencontres de l’histoire de Blois 2015

L’idée de Plateforme 14-18 se nourrit de ces expériences au contact d’autres enseignants passionnés par le sujet. La formule pensée au départ se transforme, perd de son ambition formelle sous le coût du réalisme économique mais gagne en contenus, en densité. Un travail de fourmis s’opère, celui de la numérisation des 3500 lettres de la famille Résal, de l’indexation, des mots clés, des liens avec des documents de la Bibliothèque nationale de France, de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine ou encore de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense. « La plateforme fait le va et vient permanent entre l’histoire familiale et l’histoire de la Grande Guerre avec des articles grand public et d’autres plus fouillés, des pistes pédagogiques sur chaque grande thématique ».

Au fil de la conception, l’enseignante s’immerge dans une « histoire poignante où on entre de plain-pied dans la vie de la famille ». Elle explore les sources, fait œuvre d’historienne pour ne pas laisser l’approche émotionnelle éloigner des faits historiques. D’autres professeurs, d’autres enseignants s’emparent de la correspondance. Au lycée Bergson d’Angers, des élèves de première, encadrés par Frédéric Durdon, conçoivent une exposition virtuelle à partir des dessins de Hansi, ami de la famille Résal. À Reims, Maryse Pisano-Bolaers et Christine Galopeau de Almeida s’associent pour que des classes de 3e travaillent sur le thème de l’aviation, suivant la trace d’un des fils. Les mini films réalisés sont présentés au festival de Chalons-en-Champagne. Au lycée international de Saint-Germain en-Laye, Emilie Kochert a proposé à ses élèves de Première de créer une page « Fakebook ». Pierrick Hervé et sa classe préparatoire ont également travaillé sur Younès, tué sur le front aux premières heures du conflit : « Traces de vie, traces de mort ». L’espace pédagogique de la Mission du Centenaire héberge un certain nombre de ces travaux qui se nourrissent eux-mêmes des corpus documentaires mis en ligne.

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Affiche de l’exposiiton des 1ères du lycée Bergson

Alors, lorsqu’à la rentrée de septembre 2015, elle revient en établissement, dans un collège classé REP dans la banlieue de Poitiers, elle initie avec ses classes de troisième des travaux sur les Résal. Younès fait l’objet d’une fiche Wikipédia. Le prénom interpelle les élèves, avec sa sonorité qui fait écho aux origines de certains d’entre eux. Ils découvrent que les parents ont vécu en Tunisie et ont donné à leurs enfants nés là-bas des prénoms tunisiens. Le père était chargé de la construction du port de la Goulette. Leurs recherches les mènent aussi à des divergences entre les sources. Dans la fiche officielle de l’Armée, la mort de Younès est indiquée le 10 septembre alors que le courrier reçu par les Résal donne la date du 8.

« Le travail est concret, très formateur. Les élèves en sont fiers. » Il est prolongé par un atelier ouvert aux volontaires qui indexent des fiches pour le site « Mémoires des hommes » hébergé par le ministère de la Défense dans le cadre du défi « Un jour, un poilu ». La recherche a commencé autour d’extraits de lettres des Résal mentionnant des noms de soldats. Elle continue sur les morts au combat de la commune de Buxerolles. Le travail mené fait œuvre utile en contribuant à la mémoire collective. Il ouvre aussi vers des explorations familiales, des questionnements sur leurs propres aïeux, ceux qui ont combattu venant d’une rive ou de l’autre de la Méditerranée. Les élèves sont sensibles à l’âge des soldats à qui ils redonnent un souffle de vie en s’intéressant à leur histoire, une histoire individuelle qui relie à l’Histoire majuscule.

Le travail par projet est une méthode appréciée par l’enseignante. «  Je suis une convaincue depuis 20 ans ». Elle a vu l’effet positif des projets concrets, utiles, conclus par des publications sur les élèves, en particulier ceux en grande difficulté. Elle se souvient du travail mené sur la cuisine médiévale avec une enseignante de français et un professeur de technologie aboutissant à un livre de recettes dont certaines ont été réalisées par le cuisinier du collège lors d’un repas. Elle raconte les élèves de 1ère d’Angers qui ont utilisé le logiciel « Image active » pour leur exposition virtuelle sur Hansi et se sont empressés d’en vanter les mérites auprès de leur enseignant de sciences.

Chaque fois, elle constate les apprentissages de méthodes, d’outils, le travail en groupe, les recherches, la confrontation des sources et les yeux qui brillent lorsque la publication signifie que le résultat va être vu, partagé. Elle compose avec les obstacles matériels, avec le cadre des programmes, « convaincue qu’il faut mixer entre la forme classique et le projet ». Dans ce savant dosage, elle propose sans brusquer les choses, dans ce nouvel établissement où elle découvre un nouveau cadre, une nouvelle façon de fonctionner.

Elle guette, impatiente, l’ouverture de Plateforme 14-18 sur la famille Résal, fruit d’un travail collectif qui se poursuivra encore, plein des initiatives qui naissent partout d’une curiosité partagée transformée en apprentissages multiples.

Monique Royer

Pour aller plus loin :
L’espace pédagogique de la Mission du Centenaire.
Les travaux des élèves du lycée Bergson d’Angers.
Les travaux des collégiens de Reims.
Le site « Mémoire des Hommes ».
La page Fakebook créée par les élèves de 1ère ES du lycée international de Saint-Germain-en-Laye sur Younès Résal.

Voir en ligne : hors série numérique des Cahiers pédagogiques : "Quel centenaire dans nos classes ?"