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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

L’élitisme n’a jamais été abandonné

Antidote n° 2, par François Dubet

L’année électorale qui vient sera chargée en caricatures, fausses bonnes idées et poncifs rétrogrades sur l’école, son fonctionnement, les méthodes pédagogiques… Nous avons souhaité au CRAP-Cahiers pédagogiques nous essayer à déconstruire ces caricatures et ces promesses hasardeuses. Cette rubrique se veut un remède aux simplismes rances et aux mythes miteux. Nous n’y traiterons que des questions proprement pédagogiques, pas des menaces de suppressions de postes dans l’Éducation nationale ou des attaques éventuelles contre les différents métiers de l’éducation, quoi que nous en pensions par ailleurs… Pour la deuxième prescription du traitement, François Dubet aborde l’élitisme et l’égalitarisme.

« On ne s’occupe pas assez des bons sous prétexte
d’anti-élitisme.  »

Voilà une idée fausse qui est aussi un vrai problème !

Commençons par l’idée fausse, celle de l’abandon des bons élèves au nom d’un égalitarisme hostile aux élites. Alors que l’école républicaine d’autrefois, qui est surtout celle de notre imaginaire, s’attachait à sélectionner les meilleurs des élèves pour les «  pousser  » vers des études longues et prestigieuses, l’école démocratique d’aujourd’hui n’aimerait pas voir dépasser une seule tête.

Cette affirmation est démentie par les faits les plus robustes. Chacun sait ou devrait savoir que, non seulement l’école française est très inégalitaire, mais qu’elle est plus inégalitaire que ce que les seules inégalités sociales impliqueraient. Quand on compare la France aux pays comparables, les meilleurs élèves y sont très bons, mais peu nombreux, alors que les plus faibles y sont plus faibles et plus nombreux [1]. Bien sûr, les inégalités de performance des élèves sont très fortement déterminées par leurs origines sociales et les élites, comme les vaincus de la sélection scolaire, se reproduisent obstinément au cours des générations. Ces constats, confirmés par toutes les recherches, contredisent totalement l’image d’une école sacrifiant les meilleurs.

Il faut d’abord rappeler que si l’école française ne se distingue pas par la production d’élites scolaires – toutes les écoles le font et c’est une bonne chose – elle se caractérise par le poids d’un idéal élitiste incarné par les grandes écoles les «  voies royales  » qui commandent et dessinent le seul idéal de la réussite. En France, après la Révolution, il fallait que les élites de l’intelligence et de la sélection scolaire remplacent celles de la naissance. Dès lors, et précocement, on s’attache à distinguer les meilleurs, à noter de manière continue pour évaluer les élèves, ce qui est bien, mais aussi pour les classer. Dès le lycée, tout le jeu des filières est construit sur une hiérarchie rigide de l’excellence conduisant les élèves faibles à être «  orientés  » et à décrocher pendant que les élites sont aspirées par les classes préparatoires et les grandes écoles.

« Acceptons qu’en gros, à l’école, l’enjeu soit, même et peut-être surtout pour les enfants issus des classes populaires, d’assimiler un savoir de nature élitaire, parce que, maîtrisé, il donne accès aux emplois qualifiés et aux positions de pouvoir. La question est : est-on condamné à l’assimiler d’une façon élitaire ?  »

 

Philippe Perrenoud, «  Diversifier le curriculum et les formes d’excellence  », Contribution au colloque international de l’UNESCO sur Les stratégies significatives pour assurer la réussite de tous à l’école fondamentale, Lisbonne, 1991.

Ces chers élèves

Non seulement l’école française fonctionne selon un processus de distillation fractionnée des élèves dégageant une élite incontestable, mais cette école accorde plus de ressources à ses meilleurs élèves. Les élèves des bons collèges, des bons lycées et des classes préparatoires coutent bien plus cher que les autres : professeurs plus expérimentés et souvent plus diplômés, filières européennes, options rares, colles…

A ces mécanismes institutionnels de la production des élites s’en ajoutent deux autres. Le premier est celui de la faible mixité sociale de nombreux établissements creusant un écart considérable entre les établissements «  chics  » et les établissements les moins favorisés, le niveau d’exigence des premiers n’invitant pas à croire à l’abandon des élites. Le second mécanisme est celui du choix des familles. Celles qui le peuvent choisissent les établissements réputés les meilleurs, soit dans le public, soit dans le privé, accentuant ainsi les chances d’accéder à l’élite scolaire. Tout ceci ne serait pas si grave si la production de cette élite n’avait pas pour effet la concentration des élèves les plus faibles, qui sont aussi les plus défavorisés, dans les mêmes établissements et dans les mêmes filières. Ajoutons enfin que ce qu’on appelle la «  pédagogie implicite  » qui stimule plus les bons élèves et mobilise les ressources culturelles des familles, favorise, sans même le savoir, ceux qui bénéficient déjà de plus de ressources culturelles et sociales.

Pourquoi cette idée fausse est-elle aussi robuste ? C’est une idée aussi vieille que l’école : chaque fois que l’école s’est ouverte, de bons esprits ont dénoncé le «  nivellement par le bas  » et le sacrifice des élites. Aussi, entendons-nous régulièrement, surtout en période électorale, les appels à la sélection précoce des élèves, à la fin du collège unique, afin de préserver les futures élites qui sauveront la nation. Plus profondément, les familles savent aujourd’hui que les enfants doivent rapidement «  faire la différence  » pour accéder aux formations les plus rentables. Et comme l’anxiété des parents ne cesse de croitre, chacun peut craindre que ses enfants n’accèdent pas à l’élite tout en professant son amour de l’égalité.

Le choix de la scolarisation commune

Cependant, cette idée fausse pose un vrai problème : comment scolariser ensemble des élèves dont les compétences sont inégales ? Traditionnellement, l’école proposait l’excellence à tous et avait tendance à abandonner précocement les moins bons. Mais, puisque nous avons choisi la scolarisation commune jusqu’à 16 ans, comme la plupart des pays qui ont les meilleurs résultats, l’hétérogénéité des élèves devient une épreuve. Généralement on ne l’aborde que du point de vue les élèves les plus faibles en multipliant les dispositifs de soutien dont l’efficacité est loin d’être prouvée. Mais le problème se pose pour tous les élèves, y compris les meilleurs dont les qualités doivent être reconnues au même titre que les difficultés des autres.

Plutôt que de séparer les élèves, ce qui n’est guère favorable aux meilleurs tout étant nuisible aux moins bons, il nous faut apprendre à différencier les pédagogies, les exercices et les attentes, au sein de la même classe et du même établissement. Ceci n’est pas simple et exige sans doute un surcroît de travail et de professionnalisme des enseignants, mais le soutien des meilleurs ne devrait pas appeler le sacrifice des autres. Il s’agit d’un enjeu pédagogique, mais aussi d’un enjeu éducatif et civique : si l’école républicaine ne réunit pas toute une classe d’âge sur les bancs de la même école, tout en tenant compte de la singularité des élèves, on peut craindre qu’elle n’ait plus de républicaine que le nom.

François Dubet, sociologue

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Antidote n° 1


[1C. Baudelot, R. Establet, L’élitisme républicain, Seuil, 2009.

Ce qu’en disent Christian Baudelot et Roger Establet

«  La doctrine française, qui est malheureusement devenue aussi la doctrine des Français, implique qu’il est nécessaire, pour avoir un bon système scolaire, de développer d’abord et de fortifier sans cesse la formation des élites. L’élitisme à la française, individualiste et égoïste, est aujourd’hui centré sur la réussite des siens. Seule importe alors l’élévation du plafond qui va de pair avec une restriction de la qualité de l’enseignement dispensé aux autres. L’intérêt des données de PISA ne réside pas dans la mesure du niveau moyen, mais dans celle des dispersions propres à chaque pays. Contrairement au postulat généralement admis selon lequel la généralisation et massification de l’école font baisser le niveau et nuisent à tous, les enquêtes PISA montrent que la réduction des écarts entre le haut et le bas n’est pas seulement un facteur de réussite moyenne, mais aussi d’amélioration des performances de la tête.  »

Christian Baudelot et Roger Establet, L’élitisme républicain, Seuil, 2009, p. 46


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