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Journées de l’évaluation

Evaluation n’est pas compétition

Cécile Blanchard

16 décembre 2014

Cécile Blanchard, rédactrice en chef des Cahiers pédagogiques, a assisté aux journées de l’évaluation, les 11 et 12 décembre dernier, à l’Ecole nationale supérieure des arts et métiers de Paris. Inscrites dans la conférence nationale sur l’évaluation lancée par le ministre de l’éducation nationale l’été dernier, ces journées venaient clore les auditions menées par le jury, avant sa délibération du lendemain.


Je ne dirais pas que j’ai la gueule de bois, mais un peu d’amertume. Pourquoi tant d’acharnement de la part de certains, dans les médias ou les milieux intellectuels, à démonter une initiative intéressante ?

Car ces journées de l’évaluation étaient intéressantes. Et pas si consensuelles que ça. Parmi les intervenants, on trouvait par exemple Elisabeth Bautier et André Antibi, qui ne sont pas d’ardents défenseurs de la « suppression des notes » (puisque c’est ainsi que le débat est caricaturé).

Pourquoi, d’ailleurs, tant de caricatures du débat, sur les notes qu’on remplacerait par des ronds de couleur, "comme en maternelle" ? "Ils" n’aiment pas la maternelle ? "Ils" n’ont jamais eu la curiosité d’aller voir comment on évalue dans d’autres pays ? Avec d’autres pratiques, d’autres échelles, d’autres présupposés, résolument tournés vers la réussite des élèves (non, je n’ai pas écrit bienveillants). Les notes sont un outil, elles ne valent que pour ce qu’on en fait : halte au fétichisme du chiffre prétendument objectif ! Et haro, surtout, sur les moyennes et les moyennes de moyennes. C’est bien le seul hallali qui ait résonné dans l’amphithéâtre.

Pourquoi sont-ce toujours les innovateurs qui doivent en permanence se justifier, dans ce pays (je reprends à mon compte la question -largement partagée- posée par Viviane Bouysse, inspectrice générale) ? On ne demande pas de comptes à ceux qui mettent des mauvaises notes et s’en satisfont. On ne les accuse pas de laxisme, on ne leur reproche pas de manquer d’exigence.

Pourtant, comme l’a dit encore Viviane Bouysse au cours de la conférence, suivie par plusieurs personnes dont Étienne Klein, le président du jury, il y a des enfants "qui n’ont que l’école pour réussir". C’est peut-être d’eux qu’il faudrait que cette école se préoccupe en premier lieu ? Car, pour continuer à la citer, "c’est le délaissement de ceux qui ne réussissent pas qui constitue un manque d’exigence".

C’est vrai, j’oubliais : il faut habituer les élèves à la com-pé-ti-tion ! Au fond, vouloir habituer les élèves à la compétition, n’est-ce pas en réalité vouloir apprendre aux pauvres à se soumettre à l’échec ? Parce que, comme le dit et écrit Pierre Merle, intervenant lui aussi, les notes, ce sont ceux qui en ont eu de bonnes qui en parlent le plus. Ceux à qui elles ont bien réussi qui les défendent avec le plus d’acharnement et qui ont plus facilement accès à la parole et aux médias.

En attendant, notre système éducatif, avec son fonctionnement actuel et notamment ses pratiques en matière d’évaluation, fabrique des cohortes de décrochés, au moins 100 000 jeunes par an : beau gâchis dont le coût pour la société est chiffré par Pierre Merle à 5 milliards d’euros sur 40 ans (la durée d’une vie professionnelle).

Moi aussi, je pourrais faire des reproches à cette conférence : on n’y a pas abordé la problématique du lycée. Enfin, si, le lycée professionnel. Pas le sacro-saint lycée d’enseignement général et technologique. L’innovation pédagogique, c’est bon pour ceux qui sont en difficulté, qui ne sont pas adaptés au système, n’est-ce pas ? Et bien sûr, on n’a pas parlé du baccalauréat non plus. Même pas le brevet, alors que l’on a beaucoup évoqué l’évaluation au collège. Pourra-t-on réellement changer l’évaluation sans transformer les examens ? Quoi, qu’est-ce qu’il y a, j’ai dit un gros mot ?

Mais il y a eu la réhabilitation unanime de l’erreur, "combustible de l’apprentissage" pour Etienne Klein, "information qui permet d’avancer" selon Daniel Favre. Se plaçant du côté de l’éthique, Antoine Prost résumait dès l’ouverture : "l’élève a le droit de se tromper puisqu’il apprend". Rien que cela valait le déplacement.

Et puis, comme me l’ont soufflé Céline Walkowiak et Francis Blanquart, intervenants de la matinée de vendredi et rédacteurs des Cahiers pédagogiques, on peut en tout cas inciter les enseignants à regarder les vidéos de la conférence, au titre de la formation continue. Puisque de formation, il a souvent été question aussi.

Reste surtout le sentiment d’avoir assisté à un moment particulier, d’être entrée dans un laboratoire de recherche, où les participants-chercheurs essayaient de construire ensemble ce que pourrait être l’évaluation de demain, et non pas seulement de se satisfaire de leurs points d’accord. C’est important, parce que l’on sait bien que l’on ne change pas seul l’école et ses pratiques.

Voir en ligne : Les vidéos des conférences des journées de l’évaluation