Accueil > Publications > Ouvrages > Les livres du mois > Éduquer à l’incertitude


Le livre du mois du n° 535 - Arts et culture : quels parcours ?

Éduquer à l’incertitude

Daniel Favre. Éditions Dunod, 2016


Des livres comme celui-là, il y en a peu. Une merveille. Tout d’abord, il y a peu d’essais qui allient à ce point le fond et la forme. Daniel Favre écrit pour nous apprendre à repérer les moments où nous fermons notre pensée, où nous tombons dans le dogmatisme, dans l’addiction aux certitudes. Et cela commence par le langage. Finis les «  on sait bien que…  », «  la réalité, c’est que…  », «  de toute façon…  » et autre «  le vrai problème c’est que…  ». Rédigé à base de «  il semblerait que  », de «  je fais l’hypothèse que  », et de «  peut-être  », ce livre déclare la guerre aux certitudes sans rien perdre de ses convictions, notamment en termes de valeurs.

Peut-on apprendre et se motiver sans carotte ni bâton ? Comment Dylan a-t-il pu oser me répondre droit dans les yeux «  j’m’en fous de ton putain de carnet !  » devant tous ses camarades ébahis ? Est-ce que ce sont les autres qui me «  prennent la tête  » ou est-ce que je m’agace tout seul ? Qu’est-ce qui peut bien amener un jeune de 20 ans à s’équiper d’une ceinture d’explosifs ? Comment sortir notre société de sa crise d’adolescence ? Ce livre allume des feux pour éclairer toutes ces questions.

Pour ce faire, Daniel Favre commence par démontrer que la guerre entre science et religion n’a aucun intérêt. Dans l’un comme dans l’autre, c’est le dogmatisme qui nous fourvoie en donnant l’impression de trouver des réponses à des questions qui n’en ont pas. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ?

Le chercheur propose donc que l’école se donne explicitement pour objectif de former des sujets citoyens (en rappelant malicieusement que cette visée figure déjà dans les textes). La méthode ? Apprendre à «  sentir ce que l’on pense et penser ce que l’on ressent  ». Le développement de ce langage intérieur nous permettrait de progresser vers ce double objectif : «  faciliter l’apprentissage tout au long de la vie  » et «  accepter de ne pas avoir encore de réponses  » à ces questions existentielles dont les quatre principales, citées ci-dessus, sont détaillées dans le livre.

Dès lors que ce double projet serait accepté, il appellerait à un changement de paradigme éducatif pour former les futurs citoyens. C’est à cette nouvelle logique que la troisième partie de l’ouvrage est consacrée.

Elle incite à apprendre à s’autoréguler en prenant conscience des déplacements entre fermeture et ouverture de la pensée (les quatre curseurs que propose Daniel Favre feront que vous ne participerez plus aux conversations de la même manière !). L’auteur montre également au cours de ses recherches que la violence baisse de manière significative lorsqu’un élève est amené à prendre conscience des trois systèmes de motivation (motivation de sécurisation, motivation d’innovation et motivation d’addiction). Cela fonctionne aussi pour les adultes. Cette grille de lecture des motivations humaines est révolutionnaire, car elle va plus loin que les stades de développement de Piaget, tout en englobant et reliant des théories psychologiques déjà existantes. Se l’approprier nous aide à mieux comprendre et contrôler nos comportements, à nous «  autoréguler consciemment  ».

Le professeur peut alors être considéré comme un allié, gardien du cadre et des objectifs. Un alter égo qui accueille de manière inconditionnelle chaque élève, sans pour autant accepter tous les comportements de celui-ci. Un tuteur qui allie bienveillance et exigence, et dont l’humour reste la meilleure des armes contre le dogmatisme. Un humour léger qui irrigue justement ce livre, continuant ainsi à allier le fond et la forme.

Ce livre est une invitation à réconcilier la science et l’expérience subjective du réel et à le vivre comme «  un entrainement à vivre joyeusement dans un monde partagé où règnent l’incertitude et la diversité  », un véritable antidépresseur. En toute objectivité, j’ai aimé.

Gwenael Le Guevel


Questions à Daniel Favre

Comment accepter l’incertitude sans tomber dans le relativisme et perdre tout repère ?

Nous sommes aujourd’hui placés devant un dilemme : comment se sentir en sécurité dans un monde fluctuant ? Une manière serait de construire des certitudes, des représentations dont la stabilité nous rassure alors que notre propre corps est voué à la destruction. «  Pourvu que rien ne bouge !  » Je propose de voir dans les postures cognitives associées à la science une occasion de construire une nouvelle sécurité, non plus fondée sur l’immuabilité de nos représentations, mais sur le développement de la capacité à les faire évoluer tout au long de la vie. La science nous permet de repérer des invariants, des régularités au sein des fluctuations, de construire des modèles approximatifs et provisoires permettant de résoudre des problèmes et d’agir efficacement sur le réel.

La tentation serait de vouloir remplacer les certitudes issues des idéologies ou des religions par des résultats dogmatisés de la science. C’est pour éviter cela que je propose d’initier dès le plus jeune âge les enfants à la pensée non dogmatique, afin qu’ils se sentent à l’aise avec les questions ou les hypothèses, qu’ils puissent expliciter et préciser leur pensée, en déterminer la validité tout en tenant compte des effets des peurs et des désirs. Cela ne semble pas poser de difficulté aux jeunes : sur les vidéos proposées par ­Christine Fawer-Caputo concernant les représentations de la mort qu’ont les enfants, certains peuvent dire «  après, on ne sait pas ce qui se passe  » en souriant, ce qui contraste avec d’autres qui affirment très sérieusement qu’après la mort il n’y a rien ou alors qu’il y a, c’est sûr, le paradis ou l’enfer. Le besoin de certitude me semble donc plus un besoin réactionnel des adultes projeté sur les enfants.

Dans votre livre, vous nous invitez à remplacer la guerre par le dissensus explicite. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Quand tout le monde est d’accord, la science se fige temporairement. Durant cette période, les expériences confirment les théories, parce que les résultats divergents sont écartés.

Depuis Thalès avec son élève ­Anaximandre, chacun sait que, même si elle fait un peu mal sur le moment, la critique fait avancer. Mais encore faut-il qu’il y ait un effort d’explicitation soutenant l’argumentation qui rende la critique acceptable. La classe pourrait ainsi devenir le lieu où l’entrainement aux postures cognitives de la science pourrait rendre moins douloureuse la critique, et où le plaisir de s’enrichir de la différence, amenée par la pensée de l’autre, compenserait largement le déplaisir de devoir laisser sa pensée se dédogmatiser. La pratique du dissensus explicite, l’acceptation des désaccords féconds, la distinction entre la personne et ses propos pourraient rendre ainsi obsolète l’obligation obsédante d’exterminer les gens qui ne pensent pas comme nous.

Le changement, c’est tout le temps ? Comment amener notre système encore très élitiste vers un tel changement de paradigme ?

L’élitisme de notre système éducatif provient selon moi de notre habitude de séparer, de simplifier et de dogmatiser ce qui est complexe, de distinguer le bon et le mauvais élève, ce qui conduit à vouloir sélectionner une élite à partir des bons élèves, sélectionnés par le système lui-même, à qui confier notre destin collectif. Cela ne sert à rien de vouloir faire disparaitre ce trait exacerbé du système éducatif français, car il s’agit du résultat d’une éducation qui met trop l’accent sur la simplification de ce qui est complexe et qui développe et entretient le besoin de certitudes avec la peur de les perdre. Lorsqu’on commence à accepter la complexité du réel, on cesse de voir le monde de façon binaire : le bon et le mauvais semblent en chacun de nous étroitement mêlés et souvent, on a besoin de toute une vie pour se connaitre un peu. En classe, il n’y a plus alors que des élèves qui «  ont produit les résultats attendus   » et ceux qui «  ne les ont pas encore produits  ».

Il faut commencer par devenir attentif à notre langage et aux ressentis attachés à chacun de nos mots. Par exemple, éviter chaque fois qu’on le peut le verbe «  être  » au présent de l’indicatif pour associer une personne et un qualificatif, car le verbe «  être  » correspond au signe «  =  » en mathématiques et le présent de l’indicatif installe cette égalité abusive pour l’éternité ! Idem avec les marques du dogmatisme «  toujours, jamais  ». Il s’agit d’arrêter de fabriquer et d’entretenir les certitudes en donnant de la place à «  il me semble, peut-être  », en utilisant le conditionnel et en acceptant d’être à l’origine de nos ressentis plutôt que de les attribuer au monde extérieur. Les retours de la part des enseignants me montrent également qu’un changement de paradigme éducatif devient possible quand on adopte (en y croyant !) un postulat de cohérence, qui invite à se représenter chacun, y compris soi-même, avec des raisons réelles de penser ce qu’on pense, de faire ce que l’on fait, de dire ce que l’on dit et surtout de ressentir ce que l’on ressent. Ce postulat incite à accepter inconditionnellement les autres comme des sujets en devenir.

Propos recueillis par Gwenael Le Guevel

Sur la librairie

 

Arts et culture : quels parcours ?
Pour donner aux jeunes un égal accès à l’art et à la culture, les derniers textes officiels concernant l’Éducation artistique et culturelle mettent l’accent sur la notion de «  parcours  », qui doit permettre à l’élève de se constituer une culture personnelle, développer son habileté artistique et rencontrer des artistes, des œuvres, des lieux.