Quand j’arrive en fin de journée, deux jeunes enfants, en chaussettes et collant, courent dans le jardin de l’école. Pas étonnés de me voir entrer, pas plus que ne le sont les deux plus grands qui jouent au ballon, chaussés, eux. Aminata n’est pas là ce vendredi, mais Juan Felipe m’accueille dans une petite pièce à l’entrée.

Les lieux ont bien changé depuis février 2018, date de ma première visite ! Cette pièce par laquelle on entre est celle où se trouve le seul ordinateur de toute l’école. Une table, des chaises, un canapé… un chien… et c’est à peu près tout. À côté se trouve la plus grande salle, qui bénéficie de tapis de sol, de coussins, d’un tableau blanc, couvert de plannings. Les deux enfants qui jouaient dehors finissent par entrer et par investir cette pièce, en attendant leurs parents.

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Dans le jardin de l’école

Juliette avance à son rythme

Je me présente : « Moi, je suis des Cahiers pédagogiques, je viens voir où vous en êtes ! » Il y a là Léa, « étudiante en reconversion », me dit-elle. Elle est en première année de licence de sciences de l’éducation et vient à l’école démocratique pour un « stage d’observation »… Et puis il y a Juliette, 15 ans, agenouillée à une table. Elle peaufine une affiche. Elle vient d’un collège de la périphérie caennaise, « beaucoup trop strict, me dit-elle, il fallait arriver à 8 heures pile. Y avait beaucoup d’obligations… Pour les devoirs, ben, fallait faire exactement ce que le prof voulait ! Par exemple, j’ai eu une mauvaise note, alors que tout était bon, mais j’avais seulement décalé d’une question… Et puis j’étais harcelée, mal vue. »

Elle fréquente l’école depuis septembre. « Ici je fais mes matières, l’anglais, les maths, le français, les sciences physiques et puis on va au stade le mardi. Avec Juan Felipe, c’est l’espagnol. » C’est elle qui décide de sa manière de travailler, parfois elle est avec une autre élève, mais elle avance souvent seule. Mais alors, pourquoi pas l’enseignement à distance avec le CNED ? Ses parents voulaient qu’elle voie d’autres personnes, d’autres élèves… Elle insiste : elle n’a plus de stress, elle vient tranquille à l’école, elle sait bien qu’on ne va pas la disputer si elle arrive en retard. Juan Felipe reprend son idée : « on peut arriver en retard, c’est comme un cadre qui arrive aussi parfois en retard au travail ».

Programmes, évaluation, organisation

Je laisse Juliette poursuivre son affiche, et j’interroge Juan Felipe : quid des programmes, du coup, dans cette ambiance « sans stress » ?

« Ils travaillent sur une progression, mais sur des sujets qui ne sont pas forcément scolaires. Ce matin, ils ont fait fonctionner une imprimante 3D, élaboré les menus du lundi, fait les courses, construit en lego, fait des cabanes, etc. »

« Ici les élèves – les enfants (!) – peuvent grimper aux arbres, jouer au ballon, ou au cluedo, au basket, au tennis. Pour chacun, il y a une progression ; mais elle est différente pour tous. Pour tel jeune, ce sera progresser dans son organisation, parce qu’il a 4 ans, et pour une autre, ce sera être la plus autonome possible dans son travail personnel, parce qu’elle en a 15. »

« Mais, malgré tout, l’emploi du temps existe bel et bien avec des repères qu’il faut combiner avec les progressions individuelles ! Le lundi, c’est cuisine et ménage, le mardi, c’est sport au stade le matin, le mercredi, couture, le jeudi, c’est le conseil d’école le matin et piscine l’après-midi, enfin le vendredi, c’est le marché. »[[Il s’agit là d’une pédagogie d’autogestion car « l’argent n’est pas considéré comme issu du travail des élèves mais des cotisations mensuelles versées (ou non pour les jeunes boursiers) par les parents. Nous devons gérer un budget global, comme dans une association, dans une entreprise, dans une école, dans un ménage, dans un projet… Actuellement, les jeunes gèrent un budget global, jamais individuel. Du moins pour l’instant, peut être que l’expérience nous amènera à mettre en place des comptes individuels mais notre intention est de responsabiliser les jeunes quant à un “pot commun” qu’il faut partager le plus équitablement possible, quel que soit son statut (boursier ou non boursier). »]]

« Aucun n’a de devoirs ou de leçons. Ils vivent à fond leurs découvertes : les plus jeunes sont “ultra stimulés”, dit Juan Felipe, et les plus grands sont des jeunes qui avaient besoin de faire une “petite pause” dans leur cursus classique. »

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Coopération devant un écran d’ordinateur

« Ils sont actuellement huit jeunes à l’école Yvonne Guégan : ils ont 4, 5, 6 et 7 ans, les autres 12, 13, 14 et 15. Alors, quand l’un a eu envie de savoir comment ça se passait au XVe siècle, ils ont tous regardé un film sur cette époque. Comme le logiciel ATHENA[[Plateforme logicielle de suivi des apprentissages conçue pour les écoles démocratiques (https://www.athena-educ.com/).]], choisi pour l’évaluation, est très énergivore, on a ouvert un livre de bord et on note ce que chacun a appris, fait, au fur et à mesure. »

Une école « démocratique », c’est « vraiment » démocratique ?

Juan Felipe et Aminata s’imaginaient que l’entente viendrait d’elle-même, que ce serait plus simple. Les « forums de l’intelligence » prévus quotidiennement pour régler les conflits n’ont pas donné tout de suite satisfaction. Ils les ont supprimés, et puis ils les ont réouverts.

Le forum du matin permet, maintenant que les marques sont prises, de discuter des problèmes éventuels. Assis en rond dans la salle d’étude, les élèves prennent le temps de se dire comment ils se sentent, comment ils vont. Quand l’un se dit fatigué, les autres savent qu’il faut faire attention à lui et avec lui.

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Nettoyage du poulailler chez un maraicher bio

Peu à peu, le groupe s’est autorégulé. Les facilitateurs ont mis en place un atelier de communication non violente (CNV), et un formateur est venu. Les comportements changent, les jeunes verbalisent ce qu’ils ressentent. Aminata se forme d’ailleurs ce vendredi-là à la CNV.

Et les parents ?

L’heure de la fin de journée approche. Quelques parents, deux pères et une mère, passent le pas de la porte et saluent. Ils ont l’air de se sentir un peu comme chez eux. Comme quand on vient récupérer un enfant chez un proche, ami ou famille. Les petits se font désirer d’ailleurs, et n’ont pas très envie de partir ! Les plus grands saluent Juan Felipe joyeusement, en lui disant « à lundi ! ».

Dans cette « maison-école », on est en pays de connaissance, on y entre et on n’attend pas à la grille, qui d’ailleurs n’existe pas ! Juan Felipe me confirme que les parents font confiance, qu’il n’y a aucun problème.

Côté Institution, toujours pas de nouvelle du Rectorat ! Quelqu’un devait venir très vite, mais personne ne s’est annoncé. Ni Aminata ni Juan Felipe ne savent de qui il s’agit, ni même sa fonction précise.

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Participation à une émission de radio locale

« C’est quand même pas facile ! » me dit Juan Felipe, quand je lui fais remarquer que tout a l’air pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Les deux facilitateurs ont été un peu décontenancés de la difficulté à faire s’entendre tout cette petite tribu. Désormais, le groupe fonctionne, mais Juan Felipe pensait que ce serait plus « naturel ».

Le nombre d’élèves (huit) pose aussi un problème économique[[Rappelons que la contribution mensuelle des familles est fixée à 314 euros.]] : « Ce serait mieux qu’ils soient seize… Ce serait davantage de travail, sans doute, mais l’organisation prévue pour huit, douze ou seize est la même après tout. » Et puis, surtout, « il faut leur apprendre la liberté, me dit-il, et ça, ce n’est pas si simple ! Il faut les laisser explorer les limites, faire leurs erreurs… C’est ce qui prend le plus de temps, d’énergie. »

Mais Juan Felipe ne regrette rien, même si, précise-t-il, l’inquiétude est bien plus présente que quand il était prof en collège ou en lycée. Il suit, comme Aminata, chaque élève en particulier et joue des rôles très différents. Il est patient, il observe et il voit qu’ils vont mieux, ces élèves, venus ici parce que le système classique ne leur allait pas. Les jeunes ont envie de venir à l’école : c’est déjà un beau succès !

À suivre…

Fabienne Requier

 

Cette école est organisée par un « cadre démocratique » où les membres présents au quotidien ont un pouvoir de décision partagé. Elle accueille des élèves âgés de 6 à 18 ans et les apprentissages se font en autonomie : chacun sa méthode, ses envies, son rythme d’où le fait que des « matières » n’apparaissent pas dans l’emploi du temps ; des « facilitateurs » (et non des enseignants) accompagnent les étudiants selon leurs besoins. Ce qui est mis en avant, c’est « la capacité naturelle des humains à se diriger vers les apprentissages, à travers les jeux, les sciences, les arts, la citoyenneté, la socialisation et l’expérimentation » (voir le n°547 des Cahiers pédagogiques, « Des alternatives à l’école ? », de septembre-octobre 2018, p. 26, et l’article sur le site).