Un proverbe africain dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Laurent Ott nous parle à partir de sa place d’éducateur président de l’association INTERMEDES/Maison Robinson, une structure de permanence éducative en milieu ouvert à Longjumeau.
Hier ignorées par les institutions sociales éducatives de proximité, les familles sont maintenant le passage obligé de leur action. On assisterait même à une sorte d’inversion : c’est l’hôpital qui a gagné la maison, les familles sont sommées de combler un vide institutionnel, de constituer une alternative à des solutions institutionnelles inadaptées. « Les parents qui font aveu de solitude et qui sollicitent spontanément de l’aide déroutent les institutions éducatives » p. 44. Cette survalorisation des familles a pour corollaire le thème de la démission des mêmes familles, « l’outil » n’étant jamais assez performant. La famille « de l’action sociale » est la famille idéalisée. Les familles sont à la fois prises en compte comme nécessaires et ignorées dans leurs singularités. Leur résistance à certaines mesures ou à certaines décisions fait partie des préventions que les institutions ont contre elle, à l’inverse de l’aide qu’elles pourraient leur apporter. « Il s’agit en fait d’une lutte de pouvoir entre deux institutions qui ne parviennent pas à accepter leur incomplétude, ni ce qu’elles doivent chacune à l’autre » p. 43. Le modèle scolaire du conflit avec les familles est dans un défaut d’explication des institutions aux familles, et le modèle thérapeutique qui lui fait suite propose « carrément de corriger les familles dans leurs attitudes erronées » p. 56.
Dans les années soixante-dix, la critique de la banlieue en faisait des lieux de grisaille « métro, boulot, dodo », les banlieusards étaient victimes d’un certain urbanisme. Aujourd’hui, la présentation des banlieues entraîne une image dangereusement négative des jeunes, de leur place et de leur rôle dans la cité. Tout le thème de la perte d’autorité, du désastre éducatif (Finkielkraut…) dans lequel les jeunes dégradent l’espace public, « oublie » le caractère fondamentalement politique des attitudes de contestation des banlieues, qui ne peut s’interpréter seulement du côté du fait divers, comme un repli identitaire et antirépublicain qu’il suffirait de réprimer par la loi.
Dans cette analyse, le local rejoint le global. Les relations des familles aux institutions éducatives contiennent l’analyse politique de la société : la famille devient le lieu d’une résistance passive qui pousse à une identification communautaire de type « ethnique ».
Il faudrait « accompagner » et non plus vouloir « orienter », prendre les parents là où ils en sont, cesser de se plaindre de leur consumérisme par exemple (et de les juger pour ce trait de comportement)… « travailler avec l’autorité des familles » (y croire déjà), « élever le don au rang d’outil hautement éducatif », « accepter que la convivialité puisse aussi être un but en soi ».
L’actualité est inquiétante à ce sujet : Les Renseignements généraux ont recensé, dans plus de 300 des 630 quartiers sensibles suivis par eux, des signes de repli communautaire : tissu associatif communautaire, commerces ethniques, port d’habits orientaux et religieux, graffitis antisémites et anti-occidentaux, difficulté à maintenir des Français d’origine dans le quartier. Le repli a lieu sur le ghetto, un lieu vide de sens… C’est un univers fragmenté : le monde des garçons n’est plus celui des filles, ceux qui réussissent ne vivent pas sur la même planète que ceux qui échouent… (Le Monde du 5 juillet 2004)
Il est urgent de reconstruire le village éducatif dont nous parle le proverbe africain et aller vers « un développement de type communautaire ouvert ». C’est ce à quoi s’emploient ce livre, son auteur Laurent Ott et la Maison Robinson… dont sont narrées au passage les étapes du développement récent.

Roland Petit


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