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Nassira El Moaddem : « L’excellence exclut »

© Astrid di Crollalanza.
J’étais très curieuse, j’avais envie de tout découvrir, donc j’aimais beaucoup aller à l’école. Je crois même que j’ai jamais raté l’école, jamais prétexté un mal de ventre. L’école peut créer des horizons pour plein de gamins. Je me sens redevable, même si mon parcours est surtout dû à ma mère qui nous a donné toutes les conditions pour réussir et à mon père, qui était très exigeant avec nous. Il avait compris qu’on n’avait pas d’autre choix que de réussir à l’école.
Après, quand on habite Romorantin, on n’a pas d’autre choix que de partir pour faire des études, et c’est là que j’ai découvert l’endogamie sociale, les inégalités d’accès. Ça commençait à se dessiner au lycée général, où les enfants d’immigrés et d’ouvriers se comptent sur les doigts d’une main. Les chemins se séparent à la fin du collège… Et ça devient encore plus visible à l’université. Dans les deux grandes écoles que j’ai faites, Sciences Po Grenoble et l’ESJ de Lille, j’ai compris que j’étais une anomalie sociale. Je me sentais très seule à Sciences Po, avec des gens issus de la bourgeoisie, très peu de boursiers. Moi, clairement, je pouvais pas suivre la socialisation étudiante consistant à sortir pour aller boire des verres, je n’en avais pas les moyens.
Oui, je pense que je fais partie des alibis qui crédibilisent le système et renforcent les inégalités, qui permettent de dire « c’est possible », alors que ça ne l’est pas réellement. Il y a un goulot d’étranglement : si moi j’ai réussi, d’autres n’ont pas pu.
On est en 2020, en plein covid, je suis journaliste indépendante. Je rencontre des gens au Blanc-Mesnil, on me parle, pendant des heures, on me me raconte ce qu’il se passe. Je suis prise par cette histoire et je constate que peu de choses ont été publiées. Dans leur quotidien, les habitants subissent le clientélisme, des menaces et des pressions. J’ai eu envie de raconter ça, notamment après le suicide d’un cadre de la ville, très vite après l’arrivée de la nouvelle majorité. J’ai voulu essayer de comprendre s’il y avait un lien avec le système dont on me parlait.
J’enquête donc, et je raconte dans le livre l’histoire d’une ville qui a été communiste pendant quatre-vingt-dix ans, avec une forte histoire immigrée, très populaire voire pauvre, et qui bascule à la faveur d’une alternance politique. Officiellement à droite, mais c’est en fait une extrême droite qui ne dit pas son nom, avec des accords secrets – et ça n’est pas une dérive progressive ou une position opportuniste. Je découvre aussi un fonctionnement de clan, auquel il faut prêter allégeance. On a une image de la Seine-Saint-Denis où régneraient les trafics, les mafias et la violence. Mais les « méchants » de l’histoire ne sont pas ceux que l’on dit.
C’était aussi pour moi une manière de dire qu’il n’y a aucun territoire à l’abri de l’extrême droite, puisqu’on parle d’une ville très métissée, très populaire, avec une histoire de gauche. Je voulais raconter comment ça bascule.
Une des premières chose que fait le maire en arrivant, c’est de privatiser les centres sociaux, où les habitants se réunissent, où des activités de loisirs sont proposées, en particulier aux jeunes. Ces centres sociaux étaient gérés par les habitants, la privatisation était un acte fort et message très clair : on ne veut plus que vous ayez la possibilité de vous réunir et de donner de la voix. C’est typique d’une certaine droite qui se radicalise, de couper toute possibilité de démocratie locale. Le maire s’est également très rapidement débarrassé de bâtiments que la ville possédait en région pour accueillir des colonies de vacances. Il trouvait le passé communiste trop pesant, y compris dans la mémoire des gens. « Du passé faisons table rase » : une forme de trumpisme avant l’heure…
Le maire a une lubie, les échecs. Dans cette ville de 60 000 habitants, il choisit de consacrer 200 000 euros chaque année à financer leur pratique en classe. C’est un choix politique et un élément fort de sa communication.
Il a aussi exclu les enfants d’immigrés en situation illégale de la cantine, grâce aux tarifs différenciés : les parents qui ne pouvaient pas produire de justificatif de la CAF se voyaient appliquer le tarif maximum, inabordable, ce qui revenait à les exclure et, à terme, à les faire partir. Cela correspond aux éléments de langage habituels de Sarah Knafo, membre du parti d’Éric Zemmour, dont je raconte dans le livre les liens avec l’équipe municipale. À un moment, elle citait beaucoup le Blanc-Mesnil comme exemple d’une ville où le trop grand nombre d’enfants d’immigrés dans les classes ferait baisser le niveau.
Enfin, le maire veut créer un campus privé multilingue, de la maternelle au lycée, où les élèves apprendraient le français, l’anglais et le chinois (parce qu’il aurait des financeurs chinois). Ce projet dit « d’excellence » instille le message dans la tête des familles que l’école publique est dégradée. Il dit que des enfants méritants bénéficieront d’une bourse, mais en réalité, combien auront accès à ce campus ? Il promeut l’excellence, mais l’excellence exclut.
Je me suis souvent demandé à quoi ça sert d’aller dans les classes. La montée de l’extrême droite est un problème national mais aussi mondial, alors, intervenir dans une salle devant trente enfants une fois tous les trois mois, qu’est-ce que ça va changer ? Mais à chaque fois qu’on me le demande, j’y vais. Je pense à la gamine que j’étais, et aux gamins d’aujourd’hui qui n’ont pas de modèles pour leur dire qu’ils ont le droit de s’imaginer un autre destin que celui auquel ils seraient assujettis par leur condition sociale. C’est nécessaire d’aller leur dire que c’est possible, même s’il faut être honnête et dire aussi que ça sera difficile.
Reste qu’il est de la responsabilité des politiques de mettre plus de moyens dans l’école là où précarité est la plus forte. L’Éducation nationale pourra toujours compter sur des bonnes volontés pour venir donner un peu d’espoir, mais la vraie question est ce que l’institution fait pour ne plus trahir les gamins et les familles. Aux familles qui galèrent et se disent qu’il n’y a pas d’avenir meilleur pour leurs enfants, il faut pouvoir dire de nouveau que l’école va les aider à s’en sortir. Les gens sont informés, ils savent qu’il y a deux piscines au collège Stanislas alors qu’eux n’ont pas de profs remplaçants. Et l’extrême droite se nourrit de ça.



