Depuis son rapport de 2004 sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », Jean-Pierre Obin répète sur la scène médiatique que l’école de la République serait menacée par le fondamentalisme religieux de certains élèves. Il reprend les mêmes anecdotes, les mêmes situations depuis une quinzaine d’années.

Ce fut encore le cas devant les sénateurs lors de son audition du 10 mars dernier, sans qu’il ne dise un mot des recherches empiriques récentes menées sur le sujet des religions ou de la laïcité en milieu scolaire. Hélas, son point de vue est désormais ancré dans le débat public.

De quoi cette dérive est-elle le signe ?

Cette intervention se situe dans un contexte politique et social tendu, marqué par le terrorisme et par des discours qui dénoncent la religion musulmane comme incompatible avec la laïcité. À l’école, cette thèse génère un climat de suspicion à l’égard des croyances religieuses. Le maintien de l’ordre scolaire passerait forcément par une extension du domaine de la neutralité dans la classe.

Ainsi assiste-t-on ces derniers mois à l’émergence d’une « laïcité de contrôle ». Est mise en œuvre une politique centrée sur le recensement des « atteintes à la laïcité », catégorie rarement définie et sans doute peu probante pour agir sur les situations professionnelles de terrain toujours complexes. Dans le viseur, les élèves musulmans français et leurs soutiens supposés.

Face au Sénat, M. Obin dénonce « la couardise » de certains enseignants, personnels de direction et présidents d’université qui seraient dans le déni d’une réalité et dans le « pas-de-vaguisme ». Il pointe également le séparatisme de quelques « enseignants qui professeraient des contenus hostiles à la laïcité ». Plus nouveau, il accuse la FSU, syndicat majoritaire des enseignants, de complicité idéologique avec l’islamisme. Preuve s’il en est que l’islamo-gauchisme aurait bien pénétré les salles de professeurs !

La formation des Inspé sous contrôle ?

Il y aurait donc urgence pour le ministère à « reprendre en main la formation initiale et continue des enseignants », à travers les Inspé. C’est, selon Jean-Pierre Obin, le sens de la mission qu’on lui a confiée pour « harmoniser et améliorer la formation à la laïcité des enseignants et chefs d’établissements ». Dans son audition, l’inspecteur fait part de son intention de proposer au ministre, dans le rapport qu’il devrait remettre au mois d’avril 2021, un système de formation de formateurs étroitement contrôlé par l’Institution. La formation laïcité serait attestée par la remise d’un certificat garantissant la qualité et la nature de la formation proposée. « Il faut reprendre en main la formation de formateurs, précise-t-il, alors qu’aujourd’hui n’importe qui peut faire de la formation de formateurs. Je pense en particulier à Jean Baubérot ou sa disciple Mme Zuber qui diffusent dans les médias et à l’université des conceptions de la laïcité qui sont complètement en opposition avec celle du ministre, et dont on voit régulièrement les interventions dans les académies ou même à l’IH2EF de Poitiers. »

On le comprend, il s’agit de mettre au pas la formation laïcité proposée par les Inspé, selon une formule dont on verra sans doute les premiers effets à l’horizon 2022. Tout cela dans un contexte de réforme des concours et de la formation des enseignants menée à marche forcée par le ministère, malgré les oppositions.

Le fait du prince ou la vie des idées ?

Jean Baubérot et Valentine Zuber, « n’importe qui » ? On croit rêver ! Tout est dit ici de la conception du débat d’idées et des libertés académiques défendus par Jean-Pierre Obin, et plus largement de l’esprit qui règne au conseil des Sages de la laïcité et au ministère. Jean Baubérot et Valentine Zuber sont deux de nos plus éminents chercheurs sur la laïcité. Il faudrait les faire disparaître de la formation des enseignants ? Cela rappelle que le ministre défend parfois une vision toute personnelle de la laïcité, au mépris même du droit, comme ce fut le cas, à la rentrée 2019, au sujet des mères voilées accompagnatrices de sorties scolaires.

M. Obin devrait pourtant se souvenir que, dans le contexte de la loi Savary, le Conseil constitutionnel, dans sa décision du 20 janvier 1984 (décision n°83-165 DC), a constitutionnalisé le principe des libertés universitaires : « Les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. » Tolérance et objectivité : celui qui travailla, au siècle passé, aux côtés d’Alain Savary semble avoir oublié ces deux principes lorsqu’il parle de formation à la laïcité.

Le formateur, simple agent d’exécution ?

Dans le continuum de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, cette immixtion du politique dans le champ de la formation des enseignants nous interpelle. Le formateur est tenu pour un simple agent d’exécution des politiques ministérielles. Pourtant, dans l’enseignement supérieur, la notion de liberté académique est centrale. Elle pose le principe d’une autonomie de la recherche et d’une liberté de parole des enseignants. Pareillement, « penser, concevoir et élaborer » sont trois des compétences centrales du référentiel de formateur de l’Éducation nationale.

Rappelons enfin que la liberté pédagogique est inséparable de l’indépendance intellectuelle. C’est le gage d’une vie des idées dynamique. Et ce principe d’indépendance, comme le pluralisme des façons de former ou de faire la classe, nourrissent, indubitablement, les progrès des Inspé comme de l’école.

Olivier Vincent
Professeur Lettres-Histoire en lycée professionnel et formateur académique (Aix-Marseille)


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Et dans notre n°546, «L’histoire à l’école : enjeux», ces deux articles sur le même thème, non accessibles en ligne :
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