La créativité, ça n’est pas inné, ça s’apprend, ça se cultive ! Et cela peut même aider à mieux apprendre. Notre dossier sur le sujet donne à voir (et presqu’à entendre…) des pratiques, des réflexions, des dispositifs pour encourager les enseignants à favoriser le développement de la créativité chez leurs élèves, à tous les âges, et dans toutes les disciplines. Entretien avec les coordinatrices du dossier.


Enseigner la créativité : de prime abord, on dirait un oxymore… D’où vous est venue cette idée de dossier ?

L’idée du dossier est née d’un atelier que nous avons animé lors des Rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques. Centré sur la créativité, ce thème a fait émerger différents questionnements basés sur l’ambigüité de la relation que certains enseignants entretiennent avec elle, à la fois revendiquée mais souvent peu expérimentée pédagogiquement. La question des outils, des dispositifs, du manque de formation était centrale. La peur de se lancer, le manque de confiance en soi ou encore le regard des pairs, faisaient partie des sources de blocages.

Un professeur de créativité, « ça n’existe pas, ça n’existe pas », dirait Robert Desnos. Qui l’enseigne, alors ? 

Caroline Elissagaray : La créativité, compétence transversale, est loin de n’être réservée qu’à une matière. Dans le dossier, de multiples enseignants la convoquent pour libérer les élèves des contraintes habituelles en leur faisant expérimenter des dispositifs variés. Qui dit créativité dit mise en place d’un cadre bienveillant et stimulant pour les élèves, afin de leur permettre de prendre des initiatives personnelles et d’explorer d’autres solutions. Mais pour être probant, il est nécessaire de les équiper en outils et techniques pour éviter de mettre certains en échec. Longtemps considérée comme un don spontané, la créativité est, on le sait aujourd’hui, facilitée par des méthodes basées sur l’association d’éléments, le jeu sémantique ou visuel, ainsi que des situations-problèmes ouvertes. Cette prise de conscience est à développer chez les enseignants afin de mieux accompagner les élèves. Plus un entrainement est pratiqué pour encourager la divergence et la multiplicité des réponses, meilleures sont les avancées.

Angélique Libbrecht : On peut apprendre à être créatif, mais ça ne s’enseigne pas. Enseigner la théorie sur la créativité est possible, mais pour devenir créatif, il faut pratiquer quotidiennement dans divers domaines et avec différents dispositifs. Des personnes peuvent aider à être créatifs :

  • l’entourage, les amis s’intéressant à des domaines non expérimentés ou non travaillés en classe ;
  • l’enseignant, lorsqu’il suscite la curiosité de l’élève et l’amène à sortir de sa zone de confort, en proposant des défis et questionnements ouverts ;
  • les copains, lorsqu’ils montrent des créations personnelles, verbalisent leur démarche et expliquent leur cheminement, mais aussi quand ils questionnent ou proposent des pistes d’amélioration à leurs pairs.

Créer rime-t-il avec improviser ?

AL : Oui et non ! La créativité, ça se réfléchit, ça se construit. C’est jongler entre le fait de se hâter dans l’émission d’idées pour éviter de rejeter d’emblée certaines pensées et la nécessité de prendre le temps d’être critique vis-à-vis de son point de vue. Il s’agit d’être à l’écoute des arguments des autres de façon constructive. Un élément déclencheur amènera la personne à être curieuse et provoquera le besoin de trouver une idée. De là, des pistes apparaissent, non pas « LA » bonne idée mais un foisonnement d’idées, sans exclure celles qui pourraient paraitre saugrenues. Pas d’autocensure ! L’individu ira au bout de son idée grâce à la détermination qu’il aura à trouver une solution, ainsi que le sens qu’il donnera à cette recherche. On peut créer quelque chose par un effet de hasard ou suite à une erreur, mais la plupart du temps, la créativité nécessite réflexion.

CE : Il peut bien sûr y avoir des liens directs avec l’improvisation, en considérant celle-ci comme une rencontre entre l’intuition et l’exploration qui conduit à concrétiser différentes pistes. Pour qu’elle soit efficiente, il est préférable de mettre à disposition un éventail d’outils ou des protocoles qui permettront de mieux accompagner cette liberté. Si pour certains la création est synonyme de liberté débridée, on se rend compte à l’usage qu’elle dépend d’une série de stimuli et d’étapes, qui se glissent entre la fulgurance de l’idée et sa mise en pratique, contenant souvent un passage obligé par des ratages, des doutes et de nécessaires remises en question. On oscille entre les démarches apprises et des trouvailles étonnantes, comme il y en a parfois chez les enfants ou les autodidactes, qui abordent les problèmes de façon très personnelle et libre. Heureusement, les chemins de la créativité contiennent encore beaucoup de mystères !

En quoi la créativité est-elle importante dans un parcours d’élève ? 

CE : Elle donne du sens aux apprentissages en permettant aux élèves de s’approprier de façon différente les savoirs. Quelles que soient les matières, on retient mieux les moments où l’on a été actif et où on nous a donné une part d’initiative. Certaines formations la privilégient davantage, et on remarque les bienfaits qu’elle produit chez beaucoup d’élèves qui s’épanouissent en la développant au travers de multiples projets. Elle ouvre une autre dimension pédagogique, essentielle à explorer et qui malheureusement ne l’est pas assez au sein de l’Éducation nationale.

AL : La créativité est importante dans le parcours de chacun. Nous l’avons vu avec la crise Covid, certaines personnes se sont retrouvées dépourvues, angoissées vis-à-vis de cette perte de repères à laquelle nous avons été confrontés. Ceux qui s’en sortent le mieux moralement arrivent à rebondir en se réinventant, en se créant de nouveaux chemins… Je suis convaincue que dans nos classes, certains élèves auront des métiers qui n’existent pas encore et résoudront des problèmes que nous ne connaissons pas. C’est pourquoi il me semble important de les pousser à réfléchir dès le plus jeune âge. La créativité, c’est un état d’esprit qui pousse une personne à chercher des solutions à un ou plusieurs problèmes qui font sens pour elle. C’est aussi une manière d’apprendre à apprendre en passant par les étapes de la démarche scientifique : l’émission d’hypothèses, les essais, les erreurs, les nouvelles hypothèses, de nouveaux essais et le résultat.

Propos recueillis par Natacha Lefauconnier


 

Coordonné par Caroline Elissagaray et Angélique Libbrech

L’injonction à la créativité est répandue dans le monde du travail, mais à l’école, elle semble souvent réservée aux petites classes ou aux filières artistiques. Dans ce dossier, nous envisageons cette notion comme compétence à développer et comme levier pour les apprentissages à tous les âges et dans toutes les disciplines.