Dans un entretien pour le Journal du CNRS, d’avril 2020, Edgar Morin dit : « Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille… » Cette citation trouve un écho dans les témoignages des directions des écoles suisses avec lesquelles nous nous sommes entretenues.

De mémoire d’enseignant et de direction[[En Suisse romande, les cadres scolaires (des établissements primaires et secondaires) sont nommés « directions ».]], on n’a jamais fermé l’école en Suisse, depuis la Deuxième Guerre mondiale plus exactement. Dans les échanges professionnels que nous avons eus avec les directions des écoles en Suisse romande ces derniers mois, nous retiendrons quelques éléments relatifs à notre compréhension de leur gestion de cette crise qui dure et qui durera encore quelque temps…

La banale incertitude

À la fermeture des établissements scolaires en mars 2020 lors de la première vague de l’épidémie, les directions – tout comme chacun d’entre nous – ont dû gérer l’urgence. Cette surprise inattendue, déstabilisante, choquante, a progressivement cédé sa place à une incertitude devenue presque ordinaire, banale dans le quotidien des écoles.

Au printemps dernier, chacun a assumé le choc de la nouvelle. Dans l’urgence, les écoles ont mis en place des modalités d’enseignement à distance dans un régime tout spécial qui consistait à renforcer les apprentissages scolaires élaborés en présentiel sans travailler de nouveaux contenus. Et plus que l’incertitude, c’est bien l’effet surprise qui est décrit par les directions. Les décisions ont été prises dans des temps extrêmement restreints, en quelques heures. Elles expliquent que l’incertitude est venue dans un second temps et est désormais de mise.

Sans se laisser déstabiliser, voire dépasser, les directions apprennent à « naviguer dans une mer d’incertitudes » pour reprendre la citation d’Edgar Morin plus haut. Pour les directions rencontrées, les éléments de stabilité sur lesquels s’appuyer sont les expériences d’enseignement à distance vécues précédemment. Afin de gérer l’incertitude, « on se sert de ce qui s’est passé en mars pour ne pas refaire les mêmes erreurs » racontent-elles.

Elles expliquent avoir appris à « agir dans l’urgence et décider dans l’incertitude[[Titre d’un illustre ouvrage de Philippe Perrenoud au sujet du métier enseignant, publié il y a vingt-cinq ans déjà chez ESF éditeur.]] » afin d’affronter cette épreuve en puisant dans ce qu’elles apprennent progressivement de la situation.

• Coordonner le travail qui peut se faire à distance
Durant la fermeture des écoles au printemps dernier, certaines directions ont relevé qu’un nombre « trop » important d’activités et d’informations avaient été mises à disposition des élèves et de leurs familles via les plateformes. Pour y remédier, différentes actions ont été envisagées : des informations centralisées pour toutes les familles, un travail pédagogique sur une sélection d’activités à prévoir pour les élèves en cas de fermeture d’une ou de plusieurs classes. Pour les directions, il s’agit de favoriser la coordination du travail entre enseignants pour prévoir et organiser à la fois les activités pédagogiques et la transmission de certaines informations.

• Familiariser les élèves et leurs parents à l’usage des plateformes
La crise a été un accélérateur de l’usage du numérique au sein des écoles, au sein de la société plus largement. Cependant, son usage n’est pas forcément évident pour chacun, d’autant plus sur des plateformes dont la prise en main n’est pas toujours des plus aisées. Certaines directions ont ainsi profité de la nouvelle année scolaire pour que les enseignants et les enseignantes, les élèves et leurs familles s’entraînent à l’usage de la plateforme : les devoirs sont désormais disponibles via ce canal de communication.

• Travailler sur l’hybridation de l’enseignement à distance
Vu les difficultés rencontrées par certaines familles, mais aussi certains enseignants ou enseignantes lors de l’usage du numérique au printemps 2020, il a été décidé – dans certaines régions – de travailler également avec des documents « papier » (en complément à la plateforme), que l’on peut retrouver dans une mallette d’urgence avec laquelle les élèves peuvent travailler durant une à deux semaines si la classe ou l’école devait fermer.

• Anticiper le maximum de scénarios différents
Une classe en quarantaine ? Une enseignante en quarantaine ? Plusieurs classes en quarantaine ? Une école fermée ? La situation sanitaire est incertaine, mais les directions rencontrées se disent prêtes à travailler avec ces différents scénarios. Elles s’y sont préparées.

• Renforcer le lien entre chacune et chacun
Last but not least. Lors de nos échanges avec les directions, toutes ont relevé que le maintien voire le renforcement du lien avec les professionnels au sein de l’école, avec les élèves et leurs familles, était l’une de leurs principales priorités.

On se souviendra d’un directeur s’exclamant : « Mais on faisait quoi quand il n’y avait pas le Covid ? »

Le rôle du cadre : soutenir, maintenir, motiver

Les actions décrites ci-dessus s’inscrivent dans une zone de turbulences qui commence à durer. Ce contexte particulier renforce certaines dimensions du rôle de pilote sans modifier radicalement le métier. Autrement dit, le travail du cadre n’a pas profondément ou totalement changé, mais certaines composantes du rôle occupent une place toute particulière dans le quotidien professionnel : soutenir, motiver, « maintenir le moral des troupes » (dixit un directeur), mais aussi communiquer, rappeler, expliquer, traduire.

À titre d’exemple, l’un des rôles renforcés est celui de traducteur des directives auprès des équipes, tout en se tenant au courant via un important travail de veille sur les mesures sanitaires. Les directions sont constamment en alerte, à attendre éventuellement les dernières prescriptions, à mettre en œuvre les mesures sanitaires, à les rappeler, à les instaurer, à relayer les informations nécessaires dans les différents lieux, à suivre la situation globale – le nombre de personnes malades, en quarantaine qu’il s’agisse d’enseignants ou d’élèves, ou encore de l’environnement familial des élèves. Et est-ce qu’on suit le plan actuel ? Ou le plan est-il réactualisé ? Tout cela, il faut le suivre de près, au quotidien. C’est une nouvelle charge mentale avec laquelle il faut désormais composer. « On n’est évidemment pas à l’hôpital depuis des mois, mais il n’empêche que les mesures s’alourdissent, se modifient, s’intensifient » a relaté une direction.

Le sentiment de solitude face aux responsabilités à assumer a été documenté depuis longtemps dans les travaux de recherche consacrés aux cadres scolaires et aux cadres plus généralement. Certaines directions ont témoigné d’un sentiment de solitude toutefois exacerbé : « si un cluster émerge à l’intérieur des quatre murs de mon école, c’est bien moi qui vais devoir rendre des comptes  » ; « cela plane au-dessus de ma tête même si je ne vis pas dans la crainte ».

La place de l’ordinaire en temps de crise

Malgré la charge mentale et le poids des responsabilités, les directions mentionnent aussi que certains problèmes « ordinaires » – comme des difficultés relationnelles entre enseignants – ont été mis en stand-by. Il y a, en effet, plus urgent à traiter, à considérer (tout ce qu’il faut anticiper dans une situation de pandémie et de potentiel « pré-confinement », de « semi-confinement », voire de « confinement »), avec l’émergence de nouvelles solidarités et de nouveaux rituels pour affronter cette épreuve.

En même temps, certaines situations problématiques se sont amplifiées. La crise a exacerbé les inquiétudes. Pour autant, les directions estiment que les liens à l’intérieur de leur école se sont renforcés. « On est tous dans le même bateau et on fait tous de notre mieux », souligne une direction qui se dit sereine face à la désormais certaine incertitude.

Andreea Capitanescu Benetti, université de Genève, membre du Laboratoire Innovation-Formation-Éducation (LIFE) de l’université de Genève

Laetitia Progin, Haute école pédagogique du canton de Vaud (Suisse), membre du Laboratoire Innovation-Formation-Éducation (LIFE) de l’université de Genève


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Photo de Jean-Charles Léon