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« Il ne faut surtout pas de pédagogie pauvre pour enfants pauvres ! »
La pauvreté des enfants dépasse largement les frontières des territoires identifiés comme réseau d’éducation prioritaire. Elle affecte les conditions d’apprentissage, les relations éducatives et les parcours scolaires, souvent de manière invisible. Comment prendre en compte ces situations sans stigmatiser ? Comment enseigner sans abaisser les exigences ? Les réponses d’Élisabeth Bussienne et Dominique Seghetchian, coordinatrices du dossier « École et pauvreté » de notre n° 603.Les chiffres de l’Unicef et de l’Observatoire des inégalités sont proches : les enfants représentent 11,4 % des pauvres, soit un peu plus de 2 millions. Cela ne peut que concerner l’école, d’abord dans les quartiers qui concentrent les populations les plus pauvres, mais pas seulement. La sectorisation peut conduire dans les collèges ou lycée de quartiers hors « politique de la ville » (pour le dire vite) des populations qu’on n’y attendrait pas forcément. Et dans nombre de villes, il subsiste des poches de pauvreté dans des quartiers pas spécialement connus pour leurs difficultés.
Et là, les enfants concernés sont facilement invisibilisés à l’école, parce que les équipes ne les attendent pas spontanément dans ces endroits. Or, apprendre quand on est en situation d’insécurité est plus difficile ; les problèmes matériels (et de matériel) s’y ajoutent, et jeunes et familles ne donnent pas toujours du sens ni des objectifs à la scolarité. On le sait, l’orientation des jeunes est en bonne partie liée au regard de l’institution sur eux et leur famille, avec souvent des ambitions rabotées au nom du réalisme – quand elles existent, ce qui n’est pas toujours le cas.
L’un des enjeux de ce dossier est de réfléchir (voire de faire évoluer, si c’est utile !) au regard des enseignants. D’abord pour que ces élèves et leurs familles ne risquent plus de percevoir l’école comme du côté du pouvoir et des injustices. Aussi pour que les professeurs soient attentifs au regard des pairs sur les enfants pauvres, souvent dévalorisant, et en fassent un objet de réflexion et d’éducation : égalité, fraternité… Et pour que dans leur cœur de métier, la transmission des savoirs, ils tiennent compte de l’existence des situations de pauvreté.
Ces élèves mettent en évidence les problèmes de posture enseignante : l’entresoi n’est pas possible, on est conduit à interroger ses réactions, à ne pas juger à priori, à se demander pourquoi un élève a telle réaction, pourquoi tel devoir n’a pas été fait… Non, il ne faut pas de pédagogies spécifiques. Plutôt de l’exigence accompagnée : la même exigence que pour les autres, un accompagnement adapté, et surtout pas de pédagogie pauvre pour enfants pauvres ! Et rechercher la bonne distance entre empathie et rôle d’adulte enseignant, ce qui est plus difficile que dans les classes où il y a connivence sociale et culturelle entre élèves et professeurs.
C’est ce que proposent les auteurs du dossier : être exigeants avec ce qui est savoir, culture, et en même temps travailler sur la restauration de l’image de soi, s’appuyer sur le collectif, viser le dépassement de soi chez les élèves. Le nourrissage culturel, la médiation des livres, de l’art, est importante aussi pour cela. Des expériences de tutorat entre élèves, la présence, quand c’est possible, de plusieurs adultes dans la classe peuvent également avoir leur utilité. Il faut aussi penser à se demander si telle façon de faire crée une difficulté supplémentaire ou apporte une aide pour les élèves issus de la pauvreté…
Certes non ! Dans ce domaine, l’école a besoin de travailler avec des intervenants du secteur social, en première ligne avec les familles. Au moins pour une information réciproque… Quant aux familles, même fragilisées, elles méritent d’être considérées comme des interlocuteurs sérieux, responsables. Une formation spécifique (des associations peuvent en assurer) peut être utile à certaines équipes, en particulier pour construire des projets – on peut même imaginer des formations entre personnels du secteur social et de l’enseignement, histoire de casser les préjugés réciproques… Et comme ces élèves sont souvent en difficulté, l’école sera amenée à travailler avec des professionnels spécialistes en fonction de chacun : orthophoniste, psychologue scolaire, et ce, comme avec n’importe quel élève en difficulté. Le dossier insiste aussi sur cette nécessité de nouer des partenariats.
L’envie de travailler sur ce thème est un peu liée à une expérience professionnelle plus ou moins longue en milieu défavorisé, mais surtout à un engagement de longue date. Nous enseignons le français et sommes persuadées qu’enseigner le français, c’est donner aux élèves du pouvoir. Savoir et oser parler et écrire, dans le milieu professionnel, associatif, syndical, et à tous les moments de la vie, c’est un savoir citoyen. Si ce n’était peu modeste, nous dirions avec Gramsci que le professeur de français est un « intellectuel organique de la classe ouvrière ». Admettons que des collègues d’autres disciplines puissent le revendiquer aussi, mais nous parlons ici pour nous !
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