« Il faut s’apaiser face aux maths. »

Quelles mathématiques faut-il enseigner ? Des maths pour sélectionner et orienter, ou des maths pour contribuer à former de futurs adultes capables de chercher, raisonner, calculer, argumenter, décrypter chiffres et graphiques ? Notre dossier propose des réponses variées sur ce que doivent être les « bases » et les « fondamentaux » en mathématiques et sur les manières dont on peut les enseigner sans décourager les élèves. Entretien avec les coordonnateurs du dossier, tous deux enseignants de mathématiques.
Pourquoi ce titre peut-être un brin provocateur ?

Claire Lommé : Je ne trouve pas que le titre soit provocateur, plutôt un clin d’œil : la polysémie est rigolote et la question mérite d’être posée, quelle que soit la discipline. Mais c’est intéressant de s’interroger sur ce qui compte, dans les maths, pour qui, pourquoi, quand elles comptent. Dans notre dossier, nous nous sommes employés à collecter des regards différents, de points de vue variés. Chacun peut apporter sa contribution à une réponse collective et collaborative : qu’on soit enseignant, chercheur, cadre, matheux ou pas, on a un avis sur la question, des arguments, un vécu, un ressenti. Et faire des mathématiques, c’est chercher des vérités. Cela nécessite une ouverture d’esprit qui correspond à notre démarche.

Baptiste Hebben : Ce titre est une inspiration de la rédactrice en chef ! Plus sérieusement, ce titre interroge plus selon moi le rapport que chacun peut avoir avec les mathématiques. Si je suis élève, les mathématiques comptent-elles pour moi car je m’épanouis à les pratiquer ? Car elles sont nécessaires pour la suite de mes études ? Ou, au contraire, elles ne comptent plus du tout tellement elles m’ont fait souffrir ? Moi, en tant que prof, comment convaincre tous mes élèves, justement, qu’elles comptent ? Et si on se place du côté de l’institution, comptent-elles vraiment ? À quel point ? Comment ? Ce sont à toutes ces questions que les auteurs ont essayé de répondre dans ce dossier.

Quels sont ou doivent être les « fondamentaux » en maths ?

C. L. : Je n’en sais rien. Selon moi, les bases et les fondamentaux, c’est différent. Je pense que les bases sont un ensemble de connaissances : le nombre, le calcul sur les entiers, les décimaux, les fractions, la géométrie élémentaire qui permet de comprendre et de communiquer sur notre environnement, les mesures et grandeurs usuelles, etc. Dans les fondamentaux, je place des méthodes de construction et de structure des raisonnements, le développement de compétences, des éléments de programmation. Mais au fond, ce que sont les bases ou les fondamentaux, cela dépend du contexte et de la personne à laquelle on s’intéresse. Et ce qu’ils devraient être, ce n’est certainement pas à moi de le dire. C’est une réponse de société qu’il faudrait. Une réponse éclairée, qu’on prendrait le temps d’élaborer ensemble. Mais au vu de la réforme du bac (qui rend optionnelles les mathématiques à partir de la classe de première) et de la communication des médias, il me semble clair que ce n’est pas à l’ordre du jour.

B. H. : Je suis d’accord avec Claire. Les bases sont variables selon le niveau auquel on se situe. Pour poursuivre l’option maths en première générale, je n’ai pas besoin des mêmes prérequis que pour obtenir mon CAP. Par contre, ce qui est fondamental, c’est, que je sois en première année de CAP ou en première générale option maths, que j’ai appris à chercher, à raisonner, à modéliser, à calculer, à communiquer, à représenter. Des compétences qu’on peut acquérir à tout âge, quelle que soit la classe où on se trouve.

Les maths sont-elles condamnées à être la matière dans laquelle les élèves souffrent, ou se déclarent nuls sans espoir de retour ?

C. L. : Bien sûr que non ! Les maths forment une discipline « verticale » : on construit sur ce qu’on a précédemment appris. Mais il est toujours temps de comprendre, et ce n’est jamais désespéré. Les maths correspondent aussi à notre esprit, notre intelligence, et, qu’on le veuille ou non, elles font partie de la culture. C’est vrai pour tout le monde. Les rendre élitistes en éloigne celles et ceux qui n’y sont pas à l’aise d’emblée. Mais personne n’est à l’aise dans toutes les mathématiques, et personne n’y est intégralement perdu non plus. J’ai vu des élèves qui n’avaient pas le DNB (diplôme national du brevet), qui jamais n’avaient dépassé 3 ou 4 sur 20 en maths au collège, décrocher un 14 au bac. Mais pour que ce soit possible, il faut s’apaiser face aux maths. Le stress que la société transmet autour d’elles empêche de réfléchir. C’est pourquoi entretenir l’élitisme autour de mathématiques est irresponsable.

B. H. : C’est très français de penser qu’on n’apprend que dans la souffrance ! Mais on peut prendre beaucoup de plaisir à faire des mathématiques (sans souffrir) ! Je pense que beaucoup d’élèves passent à côté des maths car on (nous les profs) ne leur a pas donné les clés ou les codes pour les comprendre et les utiliser. Ces élèves se comparent alors très vite aux autres qui réussissent par eux-mêmes et en concluent très tôt qu’ils sont nuls. Et ce ne sont pas les différentes évaluations nationales qui vont inverser la tendance. Les exercices sont construits pour que même les meilleurs n’arrivent pas forcément à tout finir. Et il faut ensuite rendre les résultats aux parents avec tous les « manques » de leurs enfants… Et si ce parent a le malheur de dire que c’est normal, parce que lui aussi était nul en maths (« la génétique »…), il vous faudra des tonnes de pédagogie pour prouver à l’élève qu’il peut réussir.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou intéressés pendant la coordination de ce dossier ?

C. L. : Je m’attendais à plus de difficultés. Les auteurs qui ont écrit pour le dossier ont été tellement simples, francs et ouverts, que tout a été fluide. Et Baptiste Hebben est vraiment une belle rencontre, professionnelle et humaine. Quand nous étions anxieux, puisqu’il s’agit de notre premier dossier, Yannick Mével [NDLR : le directeur des publications des Cahiers pédagogiques] nous a soutenus en nous guidant juste ce qu’il fallait. Cela fait de cette expérience un vraiment bon moment.

Ce qui m’a intéressée ? Tout. Trouver les auteurs, les lire, structurer le dossier, interviewer et synthétiser, débattre, comprendre comment un dossier se crée. J’aime bien sortir de mes routines. Et là, c’est bien le cas.

B. H. : Ce fut en effet un vrai plaisir de coordonner ce dossier avec Claire, avec l’aide de Yannick ! Pour une première coordination, quelle agréable surprise de découvrir l’enthousiasme avec laquelle les auteurs nous écrivent pour nous proposer leurs réflexions, expérimentations… C’est la richesse des Cahiers et ce fut un plaisir de vivre cette aventure depuis la salle des machines.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

En vente sur notre librairie :

 

 

Les maths, est-ce que
ça compte ?

Coordonné par Baptiste Hebben et Claire Lommé
Tous les acteurs de l’enseignement se trouvent confrontés à la question des « bases » ou des « fondamentaux » : pour effectuer des choix dans les programmations, pour remédier aux difficultés d’élèves, pour proposer des évaluations. Quelles sont les mathématiques que l’on doit enseigner aujourd’hui ?