Au départ, il y a une nette différence d’appréciation du risque encouru à l’école par les élèves et les enseignants. La note de Terra Nova, « Pour une autre stratégie de lutte contre le Covid à l’école », commence par cette phrase : « Les connaissances scientifiques accumulées depuis près d’un an ne laissent plus aucun doute : 1) les enfants sont des vecteurs de transmission de l’épidémie, et 2) l’école est impliquée dans sa diffusion. »

Or, le 2 mars dernier, sur France Inter, Jean-Michel Blanquer, se référant à une « étude du professeur Fontanet », réaffirmait : « Bien sûr qu’il y a des contaminations à l’école, mais pas plus qu’en dehors. Pour l’enseignement primaire, c’est même moins que dans le reste de la société. »

Mélanie Heard décrypte : « Il s’agit d’un édito, pas d’une étude, ce n’est pas la même chose. Ce papier d’Arnaud Fontanet dans le British Medical Journal explique que les enfants sont à risque à l’école dès lors que l’incidence est forte dans la population générale (ce que personne ne conteste en France aujourd’hui), et que le problème majeur est qu’ils vont transmettre le virus à leurs parents et grands-parents, et donc qu’il faut sécuriser les écoles. Il n’y a pas de controverse scientifique, il y a un consensus sur la réalité du risque à l’école. L’école ne protège pas du Covid ! »

Pour autant, la note publiée par Terra Nova n’a pas été écrite dans un objectif polémique, mais dans une approche constructive, pour appeler à mettre autour de la table « toutes les énergies disponibles et volontaires », explique Mélanie Heard.

Contribuer au débat

Cette note est construite en trois parties, conçues comme autant de contributions au débat public.

La première partie porte sur la question épidémiologique liée aux enfants. La question est complexe, il faut évaluer trois variables différentes : les enfants sont-ils susceptibles d’être infectés quand ils sont exposés au virus ? Les enfants sont-ils exposés à l’école ? Et sont-ils contagieux quand ils sont infectés ?

La réponse de Terra Nova est limpide : « Quels que soient les débats qui ont entouré l’épidémie chez les enfants depuis un an, certaines données font désormais la différence et tranchent le débat : les données de prévalence britanniques montrent que les classes d’âge scolaire ont les plus forts taux de prévalence, largement supérieurs à la moyenne tous âges confondus[[REACT-1 study of coronavirus transmission: November 2020 final results https://www.gov.uk/government/publications/react-1-study-of-coronavirus-transmission-november-2020-final-results]]. » La note cite également une étude de référence parue dans la revue Nature[[Nils Haug et al., « Ranking the effectiveness of worldwide COVID-19 government interventions », Nature Human Behaviour. https://www.nature.com/articles/s41562-020-01009-0]], qui a établi que « l’intervention “fermer les lieux d’éducation” était la deuxième intervention la plus efficace [pour réduire la transmission du virus], quel que soit le niveau concerné (maternelle, primaire, secondaire) ».

La deuxième partie de la note traite du raisonnement politique. En démocratie, « la décision ne doit pas être de principe ou idéologique. Il faut expliquer le raisonnement conduit, le rendre intelligible pour chacun. On ne peut pas rendre les gens intelligents dans cette épidémie si on ne leur explique pas ce qu’on fait. »

Peser le pour et le contre

« En ce qui concerne l’école, on fait appel à un raisonnement classique de mise en balance, où l’on regarde les effets sanitaires d’une décision et de l’autre côté, l’impact sur les enfants », explique Mélanie Heard. Pour ce qui est de la décision de fermer les écoles, « les bénéfices sanitaires sont établis dans toute la littérature internationale (et dans les avis du conseil scientifique en France) ». Mais il y a aussi, bien sûr, les conséquences sur les plans pédagogique, psychologique et social. Là, « les données sont partielles, on parle plus de risques que de conséquences avérées, mais de risques sérieux, et même très nets sur le plan psychologique et quant au creusement des inégalités ».

Si au terme de ce raisonnement on décide de maintenir les écoles ouvertes, il faut alors véritablement réduire le risque sanitaire qui y est encouru. C’est l’objet de la troisième partie de la note de Terra Nova. « On ne peut pas totalement protéger du risque, mais il faut rendre les enfants et les enseignants intelligents face à leur risque. Le protocole ne peut pas suffire », assure Mélanie Heard. Car il y a « des dizaines de microdécisions à prendre ». L’aération est indispensable, certes, mais à quel moment ? Et comment ouvrir la fenêtre, combien en ouvrir dans la salle, combien de temps, et faut-il ouvrir la porte aussi ? « On sait que les enseignants sont en difficulté avec tout ça (même s’il y a peu de données sur cet aspect). Il faut outiller les enfants et les enseignants pour prendre ces décisions et les justifier. Il faut aussi améliorer l’information des familles.  »

Cela veut dire développer la communication autour d’une stratégie de promotion de la santé.

La note souligne que la France a acquis « une expertise enviée dans de nombreux pays en matière de prévention et de promotion de la santé auprès de la jeunesse – sur le tabac et l’alcool, sur l’éducation à la sexualité depuis l’épidémie de sida, sur l’alimentation et la sédentarité, sur l’addiction aux écrans, sur la prévention routière enfin ».

Un changement profond des comportements

Avec le coronavirus, souligne Mélanie Heard, « on ne parle pas seulement de mettre un masque, mais de changer complètement ses comportements, sa vision du monde. À côté, la capote pour lutter contre le sida, c’était un détail dans nos quotidiens. Il faut se souvenir des campagnes de communication qu’on a faites à l’époque (par exemple, les concours de scénarios dans les lycées – avec de belles réalisations). Là, il n’y a qu’un pictogramme… »

Là où il faudrait faire endosser par tous la responsabilité collective de changer de comportement pour se protéger et protéger les autres, «on a juste donné quelques consignes sur le port du masque, le lavage des mains et l’aération».

Elle pointe également l’absence de stratégie en matière de surveillance et de dépistage à l’école, « parce qu’on y applique une définition dérogatoire de ce qu’est un contact à risque. On détaille le nombre de tests effectués en milieu scolaire sur une semaine, mais on ne se pose pas la question du dépistage d’une classe quand il y a un cas positif. Est-ce que seulement quelqu’un s’est posé la question ? On ne sait pas trop… »

Mettre sur pied une « task force » avec des épidémiologistes mais aussi des acteurs de la société civile pour réfléchir à cette stratégie serait le premier requis, selon elle. « Mais ça n’est pas fait. » Elle évoque des « échanges précieux avec des médias et des organisations ou des associations » à la suite de la publication de la note, mais « aucune réaction des autorités ».

Des propositions à mettre en œuvre

Elle juge que certaines des propositions évoquées dans la note seraient même « faciles à mettre en œuvre, même par la société civile », comme la réalisation de petites vidéos à destination des enfants pour les inciter à participer aux campagnes de tests organisées dans les écoles.

Elle s’émerveille de la mobilisation de chercheurs de l’école CentraleSupélec et de l’ENS autour des capteurs de CO2, en s’étonnant qu’elle n’ait pas eu plus d’échos. « On sait que la concentration de l’air en CO2 est corrélée avec la concentration potentielle en aérosols du Covid si quelqu’un respire dans la pièce en étant contagieux, même avec un masque. Des physiciens du FabLab de CentraleSupélec et de l’ENS, qui font de la recherche fondamentale, ont tout arrêté du jour au lendemain pour se dédier à l’intérêt général et vérifier si, en installant des capteurs de CO2 dans les classes, on pouvait guider la stratégie d’aération. La conclusion est qu’en équipant les salles de classe de ces capteurs, on peut s’assurer que personne n’y est en danger, même en présence de quelqu’un de contagieux, du moment qu’on aère dès que l’on atteint un certain seuil de concentration en CO2. »

Ces chercheurs ont produit des ressources pour les enseignants, par exemple un tuto pour fabriquer un capteur de CO2 en classe dès le CE1, et ont développé des déclinaisons pédagogiques autour de ces questions, en relation avec les programmes. Certains maires ont équipé leurs écoles.

Pour ce qui est des choix faits pour l’école et l’absence de stratégie réelle, Mélanie Heard n’a pas d’explication, « que des hypothèses ». Celle du cout des équipements ne tient pas, selon elle : « Si on regarde combien ça coute et qu’on le rapporte aux bénéfices en matière de santé, il n’y a pas de sujet. » Elle souligne l’ « absence de culture de santé publique des décideurs » en France, qui n’est « pas nouvelle. Mais on n’a rien appris du sida… » Et pour elle, il y a « un risque que des gens fassent leur propre balance bénéfices/risques, au détriment de la scolarisation de leurs enfants ».

Propos recueillis par Cécile Blanchard


Ressources pour aller plus loin :  
– Un guide du collectif Du côté de la science : https://www.ducotedelascience.org/wp-content/uploads/2020/12/guide-co2-v0312-v.pdf
– Un guide de l’école CentraleSupélec (qui propose aussi un manuel pour fabriquer un capteur) :  http://lafabrique.centralesupelec.fr/projetco2/
– Un webinaire (février 2021) « Pour en savoir plus sur l’aération et la mesure du CO2 comme moyens de lutte contre la COVID19 » : http://lafabrique.centralesupelec.fr/webinaireco2


Photo de Jean-Charles Léon