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Gaza : ce que peut l’école pour reconstruire un projet d’avenir

Depuis les cessez-le-feu en 2025, la reprise scolaire à Gaza se tient dans des conditions endeuillées et de « détresse psychologique1 » ainsi que de souffrance physique liée à la malnutrition, l’encampement, les conséquences météorologiques, les blessures parfois, ou la maladie. Dès lors, la scolarisation est un défi tant pour les enfants que pour les enseignants bénévoles, mais elle est aussi une échappatoire, une fenêtre sur l’avenir, un espace sécurisant et de solidarité. Témoignage d’un enseignant qui exerce depuis près de trente ans dans le système scolaire gazaoui.
Comment se déroule la reprise d’une forme scolaire ? Qui retourne à l’école ?

Après deux années d’interruption scolaire à cause de la guerre, et malgré une accalmie relative de la situation, les enfants ont tenté de reprendre leurs études. Cependant, cette reprise se déroule dans des conditions extrêmement difficiles. En raison de la destruction des écoles, les cours sont désormais dispensés sous des tentes. Les activités scolaires concernent tous les élèves, de l’école primaire jusqu’au lycée.

Mais il y a bien sûr des enfants qui ne vont pas à l’école. Il y a aussi des orphelins… Il n’y a pas de structure pour s’en occuper, ce sont les familles qui les accueillent dans une tente. Et puis, des enfants doivent assumer des responsabilités : par exemple, parcourir de longues distances pour trouver de l’eau pour sa famille…

Est-ce qu’il y a école tous les jours ?

Pas vraiment. Chaque élève ne va en classe que trois jours par semaine et chacun de ces jours à l’une des tranches horaires de trois heures, ce qui permet un roulement. Ainsi, une école disposant de cinq salles de classe sous tentes peut accueillir jusqu’à trente classes différentes au cours de la semaine.

Qui intervient dans cette organisation scolaire ?

Une équipe éducative est composée d’une direction, d’enseignants et de psychologues qui accompagnent les élèves au quotidien. Le conseiller pédagogique circule dans les écoles pour accompagner les enseignants. Les activités visent à offrir un soutien psychosocial et un espace d’expression. Les psychologues jouent un rôle essentiel. Ils organisent des activités éducatives, récréatives et psychosociales afin d’aider les élèves à surmonter les traumatismes et les difficultés psychologiques liés à la guerre, à la perte d’un parent, au déplacement et aux conditions de vie difficiles.

Pouvez-vous nous parler des enseignants ? Sont-ils formés, accompagnés ?

En primaire, il y a un professeur pluridisciplinaire, mais pour les grands, c’est un enseignant pour chacune des disciplines (arabe, mathématiques, sciences et anglais). Ils ne sont pas tous expérimentés. Par exemple, en primaire, il y a des « anciens » professeurs et il y a des nouveaux professeurs, titulaires d’une licence. Ils entrent tout juste dans le métier, alors les conseillers pédagogiques proposent des formations sur des approches pédagogiques pour atteindre les objectifs d’enseignement. Les superviseurs pédagogiques ont commencé à suivre de près le processus éducatif dans les tentes et les points d’apprentissage.

Tous les enseignants tentent de surmonter le manque de moyens logistiques ainsi que les conditions météorologiques difficiles. Ils arrivent à transformer une tente en un espace éducatif vivant et porteur d’espoir. Ce travail se réalise sur le mode du bénévolat. Il n’y a plus de salaires pour les professeurs.

Il faut bien comprendre que la majeure partie de la population civile a perdu toute source de revenus. Les citoyens vivent sous des tentes, dans des camps surpeuplés, dépendant presque exclusivement de l’aide humanitaire pour se nourrir, se soigner et se protéger.

Justement, pour comprendre les conditions dans lesquelles sont les professionnels éducatifs et les enfants, pourriez-vous expliquer les conditions matérielles ?

Comme vous le savez, les infrastructures, les bâtiments, les maisons sont détruites. Alors, il faut réussir à trouver un terrain qui permet l’installation des tentes pour l’école. Ce n’est pas facile, car la priorité, c’est utiliser les terrains pour que les habitants puissent dormir. Une école, cela représente quatre ou cinq tentes. Il faut donc trouver de l’espace. Dans la plupart des cas, les tables et les chaises font défaut, obligeant les enfants à s’asseoir à même le sol.

De plus, la pénurie de fournitures scolaires et de manuels complique davantage leur apprentissage. Dans les classes, il n’y a rien. Il n’y a quasiment pas de livres. Les manuels sont disponibles pour les enseignants, mais il y en a très peu pour les élèves, en raison d’une pénurie de papier et d’encre d’imprimerie. Les inspecteurs ont préparé des dossiers pour les enseignants. Malgré toutes ces difficultés, les enfants continuent de s’accrocher à leur droit à l’éducation avec courage, détermination et espoir d’un avenir meilleur.

Il y a aussi des écoles qui ont le soutien de l’Unicef. Cela se traduit par quelles différences ?

L’aide humanitaire, bien que présente, ne suffit pas pour faire face aux besoins des gens. Il faut déjà survivre, alors c’est très compliqué d’organiser une scolarisation. Il y a bien l’Unicef, d’autres structures qui financent des écoles, par exemple pour acheter des grandes tentes. Là, les enfants vont recevoir des cartables avec des cahiers, des stylos. Il peut y avoir des achats de réservoirs d’eau pour boire ou se laver les mains. Parfois, il y a des distributions de friandises, des gâteaux, des jus, cela motive les enfants pour venir étudier… Mais ce n’est pas dans toutes les écoles.

Il y a des écoles, il n’y a rien, même pas un tableau pour l’enseignant. Des tentes sont abîmées, le tissu est abîmé. Comme ces installations sont trop petites, c’est difficile que les élèves s’assoient correctement, car il y a beaucoup d’enfants… Les écoles soutenues par des associations sont mieux, mais ce n’est pas le cas de toutes. Je ne sais pas, sur 100 écoles, il y en a peut-être 40 qui sont soutenues. Elles sont alors mieux que les autres.

En quoi consiste l’enseignement ?

Le temps consacré à l’enseignement a été considérablement réduit. Lors de la reprise scolaire, les programmes scolaires ont dû être allégés, au vu des conditions. L’objectif principal des activités est de combler les lacunes éducatives causées par les circonstances difficiles que traversent les élèves. Pour l’enseignement en primaire, les professeurs insistent beaucoup sur la lecture. Les activités visent également à leur offrir un espace de soutien psychosocial et de décharge émotionnelle. Il s’agit d’améliorer leur bienêtre, de renforcer leur confiance en eux et de favoriser leur réussite scolaire.

Quelle est la pédagogie proposée ?

Les enseignants mettent en place des activités pédagogiques adaptées pour faciliter l’apprentissage et rendre les notions scolaires plus accessibles. Ils privilégient notamment les méthodes d’apprentissage actif, qui encouragent la participation des élèves et favorisent leur engagement dans le processus éducatif. Il va y avoir des approches ludiques aussi : par exemple, on va utiliser des jeux pour faire apprendre les nombres, les lettres… C’est une façon de continuer de travailler avec des enfants en souffrance. Les psychologues sont d’une grande aide.

Il faut s’organiser avec des groupes très hétérogènes, car les enfants restent dans leur classe d’âge. Ils ont perdu deux ans d’apprentissage. Certaines familles ont fait travailler les enfants pendant la fermeture des écoles, mais pas toutes. Ce n’est pas facile… Imaginez, un enfant qui n’a pas fait la première, ni la deuxième et qui passe directement en troisième classe de primaire ! Il est nécessaire de faire des remises à niveau, avant chaque nouvelle leçon. Le professeur est aussi encouragé à faire des groupes de niveaux dans sa classe.

Pouvez-vous donner un exemple d’activités que l’école propose ?

Début avril, cent élèves ont participé à un atelier de dessin « Un pinceau qui sème l’espoir ». Les dessins sont des chefs-d’œuvre, l’atelier a révélé des talents extraordinaires parmi les jeunes, avec une grande sensibilité et, aussi, de la douleur. Lors de la remise des prix, nous avons exprimé notre admiration pour le talent des élèves et l’exceptionnelle créativité de leurs œuvres.

Le même mois, il y a eu aussi la Journée de l’enfant palestinien. Les enfants ont affiché des pancartes sur lesquelles ils rappelaient qu’ils étaient des enfants et qu’ils avaient des droits fondamentaux à une vie digne, à la sécurité, à l’éducation et à la santé. On pouvait y lire : « J’ai le droit de vivre en sécurité et en paix », « le droit à l’égalité et à la non-discrimination », « j’ai le droit de jouer et de me divertir », « j’ai le droit aux soins de santé », ainsi que « j’ai le droit à la liberté d’expression et d’opinion ».

Les enfants participent aussi à de courtes sorties sur le terrain, regardent des dessins animés à caractère éducatif, visitent ou réalisent des expositions, pratiquent des activités sportives. Par exemple, sur un terrain improvisé, les enfants se rassemblent pour jouer au foot, ils transforment la précarité en un espace rempli d’espoir. Des pas rapides, des yeux pétillants et l’enthousiasme de la compétition donnent vie à ce moment unique. Ici, le football n’est pas qu’un jeu… mais une échappatoire.

Fin juin, il y a le bac…

Oui, les épreuves vont débuter. On attend les nouvelles du ministère de l’Éducation à Ramallah2, qui doit les organiser. Elles seront en ligne, sous des tentes, avec des téléphones. Des jeunes le préparent avec leurs enseignants, ils veulent construire leur futur.

Propos recueillis par Catherine Mendonça Dias
Pour des raisons de sécurité, que l’on comprendra dans le contexte de Gaza, nous avons conservé l’anonymat de cet enseignant.

À lire également sur notre site

Gaza : Entre traumatismes et survie, la résilience éducative, entretien avec Ziad Medoukh, par Régis Malet

Esprits libres libanais, entretien avec des enseignantes libanaises, par Jean-Michel Zakhartchouk

Liban : Anatomie d’un effondrement, par Mélissa Kandil et Régis Malet (accès payant)


 

Notes
  1. Jonathan Veitch, Ettie Higgins, Nalinee Nippita, Unicef state of Palestine, Annual report 2025, 2025, p. 4 (uniquement en anglais).
  2. Une plateforme numérique institutionnelle est ouverte pour permettre une continuité pédagogique, en dépit des conditions actuelles.