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Gaza : entre traumatismes et survie, la résilience éducative
Connu pour son engagement en faveur de la non-violence et de la paix, Ziad Medoukh est le directeur du département de français à l’université Al-Aqsa de Gaza, également écrivain et poète d’expression française. Il continue de promouvoir l’espoir à travers son enseignement et ses écrits, tout en témoignant de la réalité quotidienne dans la région assiégée. Il dresse un tableau sombre de la situation des enfants à Gaza, mais évoque aussi les efforts de la société civile pour maintenir une forme d’enseignement.La situation est terrible. D’abord, le nombre d’enfants de Gaza tués depuis le 7 octobre, donc presque quatorze mois depuis le début de cette agression horrible contre les civils de Gaza, est considérable. On fait état de 16 000 enfants assassinés et de 29 000 enfants blessés. Mais c’est un bilan provisoire, parce qu’il y a des enfants qui sont très malades, il y a des enfants sous les décombres, qui n’ont pas été sortis encore des ruines de leur maison bombardée. Ensuite, une année scolaire entière a été perdue : l’agression a détruit 325 écoles et touché 430 écoles partiellement. Il y a aussi des centaines d’écoles qui ont été transformées en centres d’accueil pour les déplacés. 69 000 élèves ont été privés de leur scolarité, 120 000 étudiants ont été privés de leurs études universitaires. Au total, presque 200 000 élèves ou étudiants n’ont pas pu rejoindre leur école, leur université ou leur centre de formation.
Depuis deux mois, malgré tout, il y a une initiative de la société civile, des enseignants, des bénévoles, de ceux qui restent, pour sauver la deuxième année scolaire. On a proposé des cours dans des tentes, des caves, des centres d’accueil, des centres éducatifs et dans des maisons pour sauver l’année. Grâce à cet élan de la population, il y a pas loin de trois enfants sur quatre à Gaza qui ont déjà pu suivre des cours, au moins se rassembler dans un cadre qui ressemble à une situation scolaire.
Les enfants ont beaucoup changé. Ils avaient l’habitude d’aller à l’école, de vivre avec leur famille, de pratiquer leurs loisirs. Ils ont été pris dans cette tragédie et sont occupés par des tâches de survie, avant tout. Le matin, ils sont obligés d’aider leur famille. Il y a beaucoup d’enfants qui ont perdu leur père ou leur mère et qui ne vivent plus avec la famille. Beaucoup habitent chez les proches après la mort de leurs parents. Le matin, ils se lèvent pour aller en quête d’eau potable, chercher du bois pour le feu, parce qu’il n’y a pas de gaz. Ils peuvent travaillent pour aider leur famille, surtout les enfants qui ont perdu leur père. Ils travaillent pour deux ou trois euros par jour pour survivre. Ils aident la famille à chercher de la nourriture, à trouver un lieu où il y a des panneaux solaires pour recharger un portable et des lampes.
Donc, les enfants à Gaza ne jouent plus, après une année terrible passée sous les bombes. Tous sont profondément traumatisés. Déjà, les adultes le sont, mais les enfants sont très touchés. Heureusement, il y a des jeunes qui organisent des activités d’animation, de soutien psychologique, mais c’est bien difficile de remplir toutes les tâches dans cette situation. Tous les enfants de Gaza sont traumatisés, mais en plus, et c’est ça le plus important et le plus tragique, ils perdent l’espoir en l’avenir. Au fil des mois, l’espoir faiblit, le désespoir grandit, parce qu’ils vivent une situation dramatique, sans fin, sans perspective d’amélioration.
Il faut savoir d’abord que les fournitures scolaires sont introuvables. Il n’y a ni papier, ni cahier, ni stylo, ni crayon, ni fournitures scolaires, mais les enseignants bénévoles s’organisent pour trouver des solutions. Dans les tentes, il y a des cours qui se font par terre, sans table, ni chaise, ni tableau, parce que les écoles sont détruites, bombardées, ciblées. Pour cela, les cours se font dans des tentes éducatives, il y en a beaucoup. Les cours se font avec la seule volonté des enseignants. Je voudrais vraiment saluer le courage de ces enseignants qui font un travail remarquable.
Il y a trois types de cours. On peut faire cours dans des maisons, par des regroupements familiaux dans les quartiers. Il y a des enseignants bénévoles qui regroupent trente à quarante enfants dans un immeuble, une maison, pour faire cours dans ces conditions très difficiles. Ensuite, il y a des tentes. Après, il y en a dans les centres éducatifs ; on les loue, ou souvent les propriétaires de centres proposent gratuitement un centre qui n’a pas été touché par les bombardements. Il faut savoir que tout cela est bénévole, pour les enseignants aussi, parce qu’il n’y a pas de salaire, il n’y a pas de travail. Le chômage dépasse 98 % depuis octobre 2023. L’enseignement est donc gratuit dans tous les sens du terme, les élèves ne payent rien, bien sûr, parce que personne n’a rien, ou si peu.
Le travail de bénévolat des enseignants, c’est une chose que je veux saluer, mais un autre aspect important, c’est le rôle des familles qui, malgré tout, encouragent les enfants, qui sont privés de tout, de jeux et qui doivent aider à la survie, à s’inscrire massivement dans les cours, deux ou trois heures par jour, à l’école, dans les tentes. Et puis il y a des cours virtuels, des professeurs proposent des cours en ligne. C’est difficile et ça touche peu d’enfants, parce qu’on n’a pas beaucoup d’électricité ni d’accès à internet, mais cela fait partie de solutions mises en œuvre aussi, parce qu’il faut tout essayer pour que les enfants aient accès à l’éducation.
Bien sûr, comme professeur de français à l’université de Gaza, je suis très engagé. D’abord, on encourage les enseignants à assurer des cours ; on essaie de faciliter les liens avec les centres éducatifs, les familles dans les quartiers, d’avoir internet pour les cours virtuels. On fait aussi des campagnes de sensibilisation auprès des familles, pour qu’elles envoient leurs enfants au centre éducatif. On a aussi mis en place des activités d’animation et de soutien psychologique. J’ai une équipe de jeunes francophones diplômés de français et étudiants bénévoles qui organisent des activités de soutien. Je les accompagne pour ces activités, dans les tentes ou dans les centres éducatifs. C’est mon rôle dans le processus éducatif dans la bande de Gaza.
Mais personne n’est à l’abri. J’ai vécu une situation dramatique moi-même. J’ai perdu ma maison, j’ai perdu mon frère et sa famille. J’ai perdu beaucoup de membres de ma grande famille, vingt-deux membres, des cousins, des proches. Actuellement, j’habite chez des gens, avec quarante-six personnes. C’est une situation dramatique, on n’a jamais vécu ça, mais on est obligé de s’adapter, d’accepter et de supporter l’insupportable.




