Les chaussures blanches

Jean-Charles Léon, Professeur d’éducation musicale

Lundi 12 janvier. Depuis cinq jours, le pays est plongé dans la violence sanglante, dans la crainte et la sidération. Je suis fatigué, je n’ai pas très bien dormi pendant tous ces jours. Il faut dire que la veille, le dimanche, j’ai marché, j’ai piétiné tout l’après-midi, sans même pouvoir atteindre la place de la République d’où le défilé parisien partait.

Ma première heure de cours ce lundi doit avoir lieu avec des 6es. Est-ce que je vais en parler ? Leur dire quelque chose ? Je ne suis pas professeur principal de cette classe et j’hésite. J’ai lu rapidement quelques documents, le soir, pour essayer de préparer mes mots. Alors, je me décide simplement à ouvrir un espace potentiel de parole à mes élèves de ce matin-là, à donner la possibilité de parler, s’ils le veulent. Je m’adapterai, espérant intérieurement que nous passerons à autre chose. Et puis, j’en ai assez de réprimer des sanglots.

La classe entre, comme d’habitude, je dis bonjour à la porte de ma salle, je règle le problème d’Ilona qui veut venir avec moi au lieu d’aller en permanence. Bienvenue Ilona, comme toujours. Les élèves s’asseyent, et j’annonce, un peu solennellement : « Quoi de neuf ? » Le Quoi de neuf ?, je le fais parfois. Il s’agit de demander si les élèves veulent dire quelque chose qui les touche, un moment de désencombrement. C’est rare de le faire dans le second degré. J’explique le cadre, le respect, le non-jugement, la protection de la parole de celui qui va dire quelque chose au groupe, et je dis alors : « Qui veut parler ? » Silence, mais après quelques secondes, deux enfants lèvent la main ; ils parleront l’un après l’autre. Je donne d’abord la parole à Kenny, qui en retour me fait un grand sourire. Kenny est métissée, toujours souriante, un peu bavarde, mais tellement gentille.

« Monsieur, vendredi soir, j’ai été faire les soldes, et je me suis acheté des chaussures ! », me dit-elle rayonnante, en m’en montrant une paire tellement blanche qu’elles en sont éblouissantes ! Son sourire l’est également, elle nous montre le liseré jaune, la semelle épaisse et quasi immaculée ! Comment a-t-elle pu venir au collège sans les salir ? Je me sens soulagé, on va parler d’autre chose, de choses futiles, qui ne pèsent pas sur mes épaules, sur aucune épaule.

« Tu as l’air content », dis-je en réprimant un sourire, à défaut d’un élève.

Oh oui monsieur ! Elles sont belles, et hier, je les ai mises pour défiler avec mes parents à Paris !
 »

La classe est devenue grave, on a parlé, c’était bien.

Merci Kenny.


Vie de classe

Agnès Berthe, Professeure de français

Théa s’entoure la tête d’un foulard noir, Amely et Manon sont assises sur deux chaises sur la minuscule estrade. Il reste à peine dix minutes avant la dernière sonnerie de la semaine. Je me place au fond de la classe et me concentre, car je sais par expérience que l’humour des enfants est très difficile à comprendre par les adultes. C’est le moment institué du « spectacle », sorte de scène ouverte, pas très investie, qui clôt l’heure de vie de classe en 6e. En général, je peine à comprendre 30 à 40 % de ce qui est joué, mais c’est leur moment.

Ah ! C’est une prise d’otages ! Le terroriste, dans l’allée, face aux deux filles pas du tout effrayées, leur demande avec une grosse voix qui tremble un peu leurs dernières paroles avant de mourir. « Moi je voudrais juste que tu enlèves ton foulard, c’est ma dernière parole », dit l’une d’entre elles. Le terroriste s’exécute. « Ah ! Je comprends mieux pourquoi tu te caches : qu’est-ce que t’es moche ! beurk ! » Rires dans la salle. Des élèves se tournent vers moi pour voir comment je réagis. Et puis ça continue, un vrai feu d’artifice ! Le pauvre terroriste est complètement tourné en dérision, de gag en gag, se retrouve tout nu (pardon ! avec un string ! sans doute parce qu’Amely se souvient tout à coup qu’on est dans une salle de classe) grâce à l’intervention de Supercrayon qui montre ses muscles et délivre tous les otages grâce à ses superpouvoirs, etc.

Tout le monde rit, plus ou moins, pas aux mêmes moments, et moi aussi. Je suis impressionnée par cette débauche de créativité autour d’un thème traumatisant, mais, il est vrai, partagé. Nous en avons parlé, certes, mais assez peu finalement, et surtout pour reconstituer le déroulement des évènements, dire les émotions, expliquer quelques notions comme « la liberté d’expression », « l’État de droit » ou « un journal satirique ». Que des choses très sérieuses, finalement. Mais voilà, les enfants ont fait leur miel de tout ça, un miel qui a gout de liberté d’expression et d’exutoire.


Dans la rubrique « Et chez toi, ça va ? », il y a de petits textes, des récits du quotidien dans l’école et autour d’elle, centrés sur les élèves, les moments de la vie de la classe, les petites réflexions qui nous viennent quand on fait un pas de côté, juste pour le plaisir de partager. N’hésitez pas à y contribuer !

Les dessins de Charb pour les Cahiers pédagogiques.