Enfants conférenciers

Christophe Blanc et François-Xavier Bernard, Dunod, 2021

Ce livre présente et analyse un dispositif d’éducation culturelle qui fait des enfants les médiateurs entre des œuvres scientifiques ou artistiques et une autre classe, en partenariat avec des musées. Quatre classes sont inscrites sur un même parcours d’une dizaine d’œuvres ; la classe A le présentera à la classe B, qui elle-même « conférencera » la classe C, qui pilotera à son tour la classe D. Les classes appariées sont de niveaux très différents et les élèves devront se demander comment rendre leur présentation accessible à des plus jeunes ou utiles à des plus grands. C’est ainsi qu’on a pu voir des CE1 guider au Musée des arts décoratifs des étudiants en formation d’éducateurs de jeunes enfants qui ont ensuite pris en charge des petites sections de maternelle.

Formés au préalable, les enseignants échangent entre eux et avec les partenaires. Le livre est donc à plusieurs voix : il donne la parole aux élèves engagés dans le dispositif ou à d’anciens élèves qui ont un regard rétrospectif, parfois plusieurs années après, sur ce qu’ils ont vécu, ainsi qu’aux aux enseignants et aux partenaires. Ces points de vue divers sont une des richesses de l’ouvrage. On y trouvera aussi des croquis, dessins, textes réalisés par les élèves. L’iconographie contribue à rendre concret le propos et sert de point d’appui aux éléments plus analytiques, car si l’ouvrage fait une grande place au narratif en racontant ce que vivent élèves et enseignants lors de la préparation, pendant la visite, que ce soit dans le rôle d’auditeur ou celui de conférencier, et ensuite de retour en classe, il interroge aussi les conditions de réussite ce ce travail et ses effets.

La première partie, la plus narrative, centrée sur l’école, permet au lecteur de s’immerger dans le dispositif, d’en « vivre » par procuration les difficultés, d’être au côté des élèves et des professeurs. C’est aussi l’occasion de s’interroger sur les pratiques pédagogiques convoquées : comment s’inscrire dans la temporalité du travail, comment évaluer quand les repères scolaires habituels disparaissent, comment adapter les projets aux types de musées et aux âges des élèves, intégrer les parents accompagnateurs? Entre accompagnement et lâcher-prise, le rôle du maître aussi est remis en question et certains professeurs participant au dispositif ont fait évoluer leur identité professionnelle à la lumière de ce qu’ils ont découvert (d’eux-mêmes et de leurs élèves) à l’occasion de ce travail.

La seconde partie décrit plus en détail les parcours dans les musées participants. La plupart sont en région parisienne ; notons cependant  un « parcours à distance » en partenariat avec le Musée de la Poste qui a permis à des élèves d’établissements français en Égypte ou au Honduras de participer à l’expérience (utile également en période d’épidémie !). Pour chaque musée, non seulement les collections sont présentées, mais aussi les travaux d’élèves : du montage lié à la pile de Volta au Musée des arts et métiers à des pliages autour du Concorde au Musée de l’air et de l’espace, en passant par des croquis de tête de rois faites à Cluny, quelle variété ! C’est aussi dans cette partie qu’on interroge le plus le partenariat qui s’instaure alors avec l’institution culturelle : il est nécessaire de travailler avec les médiateurs culturels des musées, alors qu’ils peuvent se sentir dépossédés de leur rôle habituel qui est précisément d’animer des visites de classes.

La dernière partie, intitulée « Questions de recherche et de formation » donne la parole à des chercheurs qui, chacun dans leur champ, analysent le dispositif. Ainsi le fonctionnement de la coopération est-il traité par Sylvain Connac ; Jamila Al Katib, qui s’intéresse aux gestes professionnels des médiateurs culturels, compare leurs stratégies de médiation à celles des enfants conférenciers, les gestes professionnels des enseignants pour aider les élèves à s’évaluer et s’autoréguler étant, eux, répertoriés par Yann Marcier-Brunel : dix contributions thématiques, dix éclairages complémentaires.

Un livre qui fait plaisir à lire par le dynamisme et l’engagement des acteurs qui s’y expriment ou dont il parle, qui donne à réfléchir, qui donne envie de prendre contact avec Enfants conférenciers pour faire essaimer le dispositif, et qui fait rêver, avec Yves Winkin, à « une école dans chaque musée, un musée dans chaque école ».

Élisabeth Bussienne