Son intérêt pour la pédagogie est né de son militantisme à l’Union nationale lycéenne, là où elle avait « un regard de biais sur le métier d’enseignant, pas tout à fait élève, pas encore enseignante ». Philippe Meirieu lance alors une grande consultation auprès des lycéens pour préparer la réforme du lycée. Les questions qui tournent autour de la façon d’apprendre, les relations élèves-enseignants, déclenchent chez elle une réflexion sur la pédagogie, une envie de changer l’école. Elle songe enseigner en secondaire, là où ses souvenirs d’école sont les meilleurs. Pour financer ses études, elle occupe un poste d’assistante de vie scolaire en primaire. Elle découvre un univers qui la séduit et choisit de s’y orienter.

Après l’IUFM à Lyon, elle est nommée en maternelle. Elle s’imaginait enseigner auprès de plus grands, travailler avec eux autour de la publication d’un journal. Elle n’avait reçu aucune formation spécifique sur le cycle 1. Avant la rentrée auprès d’une classe de moyenne section, elle s’interroge sur ce qu’elle va apprendre, puise dans l’histoire pédagogique pour trouver des réponses. Elle se prépare pour un monde qu’elle découvre et dans lequel depuis elle est restée avec conviction. « Beaucoup de choses se passent en maternelle. Les élèves arrivent en n’étant pas encore élèves. Ils arrivent tout entiers à nous, ils mobilisent tout leur être cognitif, affectif, corporel, sensible. On a trois ans pour les aider à se construire en tant qu’élèves, pour construire une sociabilité autour des apprentissages, sans qu’en route ils aient le sentiment de perdre quelque chose. »

Elle mise sur le partage de l’imaginaire à travers des dessins, des contes du monde entier qui laissent entrer la symbolique culturelle de l’humanité. Elle lui octroie le rôle de porte d’entrée vers la lecture, l’écriture, vers la production d’histoires imaginées en solo et partagées ensuite en groupe. Les questions se posent à voix haute et à leur tour ouvrent la porte des sciences, des mathématiques. « On passe toujours par l’imaginaire avant d’expliquer. On invente ensemble notre propre mythe. » Elle a recours à de multiples voies : l’oral, l’écrit, les arts plastiques, la musique, le théâtre, la poésie, la danse.

Parler pour dessiner

Le dessin reste le support privilégié pour nourrir le langage. Avant de dessiner, la parole est reine, pour que chacun raconte ce qu’il va faire, aller plus loin dans la description et l’imaginaire. Elle note ce qui est dit, pour donner du prix aux mots énoncés, garder la trace d’une histoire qui se construit. Une fois les dessins réalisés, ils sont observés et la parole reprend sa place première dans des discussions où les interrogations des uns font progresser la classe. Elle n’hésite pas à demander aux élèves de reprendre leur dessin, pour aller plus loin, réfléchir à la suite, écrire un texte ou voir comment ils le présenteront à leurs camarades, à leurs parents. L’art dans sa classe est à la fois unique et universel, un lien entre ce que d’autres ont créé auparavant et ce que les élèves en perçoivent, expriment et produisent à leur tour, interprétation qui sera partagée.

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Retour de l’aquarium, craie à la cire, encre et feutres.

 

Elle a puisé cette idée du détour pédagogique par la création artistique pour aider les enfants à construire leur pensée dans la pédagogie de l’initiation élaborée par Germaine Tortel, inspectrice pour les sections de maternelle au milieu du XXe siècle. « Elle n’a pas laissé de traité pédagogique, ses textes sont très épars. Mais une énorme documentation a été constituée à partir des dessins, des photos, des films. » L’inspectrice réunissait chaque semaine des institutrices qui apportaient les réalisations de leurs élèves. Les échanges partaient de là pour analyser et voir comment faire évoluer les projets de classe. Car les dessins étaient vus comme le récit réfléchi de ces projets posés comme des fils rouges sur des thèmes aussi divers que l’élevage, la couture, l’écriture d’un conte. Il n’y avait à l’époque ni programme ni évaluation mais, dans cette approche, une grande exigence pour mener les enfants loin dans leurs recherches avec des apprentissages nés du collectif.

Faire de la pédagogie dans le potager

Le mémoire de son Master 2 portait sur la pédagogie d’initiation. Ses pratiques en classe s’en inspirent fortement en les adaptant au contexte et aux contraintes de l’école d’aujourd’hui. Elle prône la persévérance, la socialisation, la valeur de la parole et l’importance du projet. Elle cite en exemple l’aménagement d’un jardin potager. Les idées sont partagées et discutées, les interrogations sont explorées. « Les élèves décident de ce que l’on va planter. On se demande ensuite comment faire pour que les plantes choisies poussent. On fait des recherches sur la plante, sur l’orientation qui lui est nécessaire. »

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Au jardin, collage.

 

« Le projet pousse les enfants à se questionner, à résoudre des problèmes, à structurer leurs pensées. »

Enquête au CP

Sa classe de grande section a mené une enquête sur le CP avec un questionnaire construit ensemble pour interroger des grandes sœurs et des grands frères, des professeurs des écoles. Les élèves ont ramené des histoires, des chansons, des jeux qu’ils ont partagés. « Nous avons mis en commun les ressources de tout le groupe dans un projet commun. » La socialisation est pour elle primordiale afin de construire le « métier » d’élève. Elle l’est d’autant plus que la ville où elle enseigne, Asnières, est habitée par des populations diverses, dans un mélange de cultures et de classes sociales. « Avec cette pédagogie, j’ai le sentiment d’aider à construire une belle émulation dans un groupe qui sait se donner des buts communs, qui parvient à résoudre des problèmes ensemble, à accepter les différences, à verbaliser les évolutions. »

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Le roi grenouille, craie grasse, encre et feutres.

 

« J’essaie de donner aux enseignants quelques billes par des situations d’arts plastiques avec le plus d’éléments possibles pour qu’un enseignant puisse l’adapter dans sa classe. » Organisation de la classe, propositions pour montrer des œuvres d’art, elle a conçu son site comme un support de développement professionnel. Pour elle, l’important est d’apprendre à aiguiser le regard des professeurs sur les dessins des élèves, à parvenir à y déceler les apprentissages en devenir. Elle propose même des situations « clés en main » pour mettre le pied à l’étrier de ceux qui n’osent pas se lancer. Elle se souvient de ses propres doutes et hésitations à son entrée en maternelle comme enseignante. Et pour rassurer les néophytes, elle confie « je n’ai pas de cursus artistique, j’ai tout appris avec les élèves. C’est ce qui est formidable avec la démarche de projet, on apprend en même temps qu’eux. C’est comme cela que l’enseignant grandit en même temps que ses élèves. »

Monique Royer

Le site de Maëliss Rousseau

Le site consacré à Germaine Tortel