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Compétences psychosociales : dans une classe d’immersion française aux États-Unis
Dans un contexte éducatif où l’apprentissage ne se limite plus aux seules compétences cognitives, intégrer les compétences psychosociales dans les pratiques pédagogiques devient une priorité.Nos écoles ne sont plus seulement des lieux de transmission de savoirs. Elles doivent aussi préparer les élèves à vivre ensemble, à coopérer, à gérer leurs émotions et à résoudre les conflits de manière constructive. Ces enjeux sont d’autant renforcés dans un contexte d’immersion française à La Nouvelle Orléans (Louisiane, États-Unis) où la langue, la culture et les référentiels sociaux s’entrelacent. En effet, nos élèves doivent non seulement s’approprier une langue seconde, le français, mais aussi naviguer entre des normes sociales, culturelles et scolaires parfois contradictoires.
Ainsi, pour favoriser un climat sécurisant et une dynamique collaborative propices aux apprentissages académiques et sociaux, deux programmes structurants ont été introduits dans l’ensemble des classes de notre école de la petite section (preK) au CM2 (5th grade): Wayfinder et Getting Along Together (GAT). Ces dispositifs ont contribué à faire évoluer les postures d’apprentissage, en particulier dans les temps de langage oral, d’échange en binôme ou de travaux de groupe.
Les compétences psychosociales (CPS) ne sont pas abordées comme un contenu à part. Elles imprègnent le quotidien scolaire. Le programme Wayfinder vise à aider les élèves à développer une identité personnelle forte et des repères pour se projeter. À travers des modules hebdomadaires, les enfants explorent leurs valeurs, leurs émotions, et les comportements prosociaux qui favorisent un climat scolaire sain. Le programme met notamment l’accent sur six compétences clés : la conscience de soi, l’adaptabilité, l’empathie, la collaboration, ainsi que la capacité à agir avec intention et responsabilité (agency).
En classe, cela se traduit par des moments de partage structurés, des rituels réflexifs, et des projets collectifs ancrés dans des situations réelles. Les élèves sont invités à verbaliser leurs intentions, à questionner leurs choix et à agir avec cohérence. Un socle essentiel dans un contexte d’immersion où chaque interaction est un acte d’apprentissage.
Getting Along Together est un parcours annuel développant la régulation émotionnelle, les compétences sociales et les habiletés cognitives autorégulatrices. Chaque semaine, les élèves participent à une séance dédiée de trente minutes, avec des contenus variés : jeux de mémoire, exercices de concentration, activités de résolution de conflits, jeux de rôles autour de l’empathie.
On y apprend à « stop and stay cool » grâce à une échelle des émotions (Feelings Thermometer), à utiliser les I message pour exprimer ses ressentis (messages clairs), à reconnaitre et nommer des émotions comme la jalousie ou la frustration. Des brain games comme Catch That Word ou What’s Missing? sollicitent la mémoire de travail, l’attention sélective et la flexibilité cognitive.
Trois rituels hebdomadaires structurent la mise en pratique du programme et renforcent l’ancrage des compétences travaillées :
- le Cool Kid, élève de la semaine désigné pour ses comportements prosociaux, fait l’objet d’un retour collectif positif ;
- le conseil de classe hebdomadaire, où les élèves fixent puis évaluent des objectifs coopératifs ;
- le challenge de la semaine (Cooperative Challenge), un défi d’équipe visant à développer une compétence ciblée (écoute active, gestion des conflits, entraide, etc.).
En début d’année, une immersion intensive de deux semaines, à hauteur d’une heure et demi quotidienne, dans le programme GAT permet à chaque élève de s’approprier un socle commun d’outils et de valeurs. Ce temps fort permet d’asseoir une culture partagée de la coopération et du respect mutuel dès les premiers jours.
Les CPS ne sont pas cloisonnées. Elles infusent les disciplines. En mathématiques, les situations de résolution en binômes développent l’écoute, l’argumentation, l’acceptation de l’erreur. En sciences, les expériences collaboratives mobilisent l’attention, le dialogue, la gestion de la frustration.
En lecture, chaque semaine, je m’appuie sur le thème du Cooperative Challenge pour choisir un album jeunesse en lien avec la compétence ciblée. Cela permet de travailler à la fois la compréhension, le langage oral, le vocabulaire émotionnel et la capacité à faire des liens entre texte et vécu.
Dans cette même logique, le dispositif du tetra’aide1 a été instauré. Il s’agit d’une pyramide à quatre sommets de couleur différente. Chaque élève signale son besoin d’aide en plaçant son tetra’aide selon un code couleur : vert (autonome), jaune (question non urgente), rouge (besoin immédiat d’aide), bleu (élève ressource).
Ce système renforce la responsabilité partagée et donne à voir les dynamiques d’entraide, souvent invisibles. Il encourage l’autonomie tout en structurant la coopération entre élèves. En valorisant les capacités à expliquer, à reformuler ou simplement à encourager un camarade, cette organisation renforce un climat de classe bienveillant et solidaire, propice aux apprentissages partagés.
Enfin, l’utilisation de jeux coopératifs en éducation physique ou en ateliers de motricité contribue elle aussi à créer des occasions d’apprentissage social : écoute des consignes, encouragement entre pairs, régulation des conflits mineurs, etc. Autant d’occasions de verbaliser, de réguler, d’apprendre à s’ajuster.
Tests standardisés, classements et reconnaissance publique, le système éducatif américain valorise fortement la performance individuelle. Ainsi, dans ce cadre, promouvoir des dynamiques coopératives sans qu’elles soient perçues comme un frein à la réussite personnelle est un défi. Dans une classe d’immersion, la coopération est pourtant une nécessité. Les élèves s’appuient sur leurs pairs pour formuler leurs idées, clarifier un mot, oser prendre la parole. L’apprentissage de la langue ne peut se faire sans interaction, sans écoute, sans soutien mutuel.
Les Cooperative Challenges redéfinissent les critères de réussite : il ne s’agit plus de valoriser l’enfant qui a tout compris en premier, mais celui ou celle qui contribue activement au bon fonctionnement du groupe. Les élèves qui adoptent une attitude coopérative sont mis à l’honneur. Ils reçoivent alors un Husky Heart qui leur permet de participer, chaque vendredi, à l’échelle de l’école, à un tirage au sort pour remporter une peluche à l’effigie de notre mascotte. La reconnaissance est ainsi décorrélée de la performance académique, au profit des comportements sociaux positifs.
Les CPS ne s’acquièrent pas en une leçon. Elles se construisent sur le long terme, par la répétition, l’expérimentation, la verbalisation. Elles s’observent dans la durée : capacité à réguler une frustration, à reformuler un désaccord, à solliciter un pair au lieu de crier. Mais comment les évaluer sans tomber dans une logique de contrôle social ou de normalisation des comportements ?
Au sein de ma classe, un système de points d’équipe a été mis en place. Il est basé sur l’observation de comportements coopératifs : gestion des transitions, respect des tours de parole, entraide spontanée. Mais un biais me préoccupe : cette logique peut induire une confusion entre agir bien et être récompensé. Or, développer ses CPS n’est pas une stratégie pour gagner, c’est un chemin vers la citoyenneté.
Savoir dire « je me sens frustré », demander de l’aide, écouter sans juger, désamorcer un conflit, voilà ce qui fonde un individu socialement éduqué, pas seulement un bon élève. Il faut donc accompagner nos élèves à prendre conscience de ce qu’ils ressentent et de ce que leurs comportements produisent sur le groupe. L’évaluation passe par des temps de retour sur soi, de bilan collectif, et d’autoévaluation.
L’enseignement des CPS est un levier pédagogique, linguistique et culturel. Dans une classe d’immersion, il structure le climat de classe, soutient l’acquisition du langage, et prépare à vivre ensemble. Ce qui rend notre approche particulièrement cohérente, c’est son inscription dans la durée : les programmes Wayfinder et Getting Along Together accompagnent les élèves de la maternelle au CM2. À chaque étape de leur parcours, les enfants retrouvent des rituels, des outils et des repères communs, ce qui favorise une progression spiralaire2 de leurs compétences sociales et émotionnelles.
En conjuguant programmes structurants, lectures engagées, temps réflectifs et dispositifs de valorisation, nous préparons des élèves plus confiants, plus attentifs aux autres, engagés et mieux équipés pour apprendre et pour vivre ensemble.
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Notes
- Voir l’article originel présentant l’outil sur le site de son inventeur Bruce Demaugé-Bost : http://bdemauge.free.fr/tetraaide.pdf.
- Consiste à reprendre régulièrement l’apprentissage de notions déjà abordées, chaque retour permettant un approfondissement et une complexification progressive des savoirs.



