En 1999, dans le dossier Mémoire, histoire et vigilance, Dominique Natanson évoquait l’usage qui pouvait être fait au collège de Nuit et brouillard. Il racontait, dans son article « Qui de nous veille de cet étrange observatoire… ? », une séquence vécue avec des troisième :
« Je connais ce film par cœur. Si je perds le fil quelques instants, un mot capté au vol suffit pour réamorcer dans mon esprit l’une des magnifiques phrases de Jean Cayrol. La magie désespérée du film de Resnais continue de faire effet. Mes élèves sont attentifs comme jamais. […] Bien sûr, je repère une nouvelle fois dans le film les passages les plus contestables : cette photo censurée du camp de Pithiviers, où un coin noir masque la présence d’un gendarme français par exemple. Je remarque à nouveau que le mot « juif » n’est prononcé qu’une seule fois […]. Je connais ces critiques et j’ai parfois essayé de changer de support. […] Je suis toujours revenu à Nuit et brouillard, malgré ses défauts. Peut-être à cause de la musique troublante du commentaire de Jean Cayrol, dont je me doute pourtant qu’il est en partie inaccessible à certains de mes élèves. »

Ce célèbre documentaire de Alain Resnais a été projeté dans d’innombrables classes et cela suffirait à nous faire rendre hommage ici-même à l’artiste décédé.
Mais plusieurs de ses films devraient pouvoir, plutôt au lycée, servir de supports à des réflexions. Utiliser au moins des extraits de Smoking, no smoking en cours de philo pour amener un débat sur les choix de vie, le rôle du hasard. Et pourquoi pas Mon oncle d’Amérique, avec les fameuses interventions de Henri Laborit, pour discuter du conditionnement des individus, des limites de la liberté humaine dans les comportements, dans une réflexion qui peut toucher le français, la philosophie ou les SVT ? Et même le plus léger, mais si délicieux On connait la chanson peut servir à analyser les malentendus, les fragilités des êtres, tout cela distancié par la chanson, trop souvent absente de la culture scolaire alors qu’elle est si présente dans la vie.

Alain Resnais est aussi l’auteur de plusieurs documentaires dont le superbe Toute la mémoire du monde qui permet une approche historique de la bibliothèque et finalement une réflexion sur la culture. Sans oublier bien entendu de considérer d’abord les œuvres du cinéaste pour elles-mêmes, comme faisant partie de l’histoire des arts. Ce qu’ont bien compris ceux qui ont mis au programme du bac il y a quelques années Hiroshima mon amour. Mais d’autres films pourraient accéder à cette « consécration » : pensons à Muriel ou l’Année dernière à Marienbad.

Les Cahiers pédagogiques ont toujours plaidé pour la présence du cinéma, pour lui-même et comme outil pédagogique, aux divers degrés de l’enseignement. La mort médiatisée d’un grand auteur nous en rappelle l’importance, à l’heure où s’impose la nécessité de la formation à une lecture de l’image raisonnée, polyvalente et critique, mais qui se traduit aussi par émotion et plaisir…

Jean-Michel Zakhartchouk