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À l’école, le maillon manquant de la prévention
Entre les petits conflits et le harcèlement, n’y aurait-il pas un versant qui échappe à la prévention ? Depuis cinq ans, une démarche menée en école primaire explore un pan encore peu développé de la prévention : les violences isolées qui éclatent dans les cours de récréation — un dispositif qui veut réparer le lien plutôt que de le laisser se défaire.Un vendredi, pendant une heure de classe, dans un endroit à l’écart des regards, autour de deux adultes que nous appelons les passeurs, huit enfants sont réunis : chacun a commis, dans la semaine, un manquement aux règles communes. Personne n’est nommé ni montré du doigt : les passeurs posent les faits, sans juger, et chaque élève raconte à la troisième personne.
On ne cherche pas à punir ni à moraliser, mais à comprendre, à entendre, à remonter le fil de l’histoire et à lui trouver une suite au cœur du mieux-être et de la justice scolaire. Ce moment, c’est un atelier de réparation.
Pour les petits conflits, les réponses existent déjà : la médiation par les pairs (Babeth Diaz et Brigitte Liatard), les pédagogies coopératives (de Célestin Freinet à Sylvain Connac), la communication non violente (Marshall B. Rosenberg) et les messages clairs sont autant d’approches qui apprennent aux élèves à coopérer et à s’entraider. Mais quand cela ne suffit pas, quand deux enfants se heurtent sans se calmer, l’adulte reste souvent démuni, avec ce sentiment d’avoir jugé sans avoir été juste.
L’auteur de ces violences s’en sort rarement seul et, comme le montre Éric Debarbieux1, la sanction punitive nourrit plus de violences qu’elle n’en résout. Pourtant, la plupart des violences isolées (coups, insultes ou dégradation de matériel) ont une raison, une colère, une incompréhension, une détresse, qui, passée inaperçue, ne disparait pas mais s’accumule.
Formée à l’écoute active de Carl Rogers et au débat à visée philosophique, je mesure le poids des mots quand on sait les recevoir. Passionnée par la recherche, je m’intéresse à la justice scolaire depuis 2014, année où le guide de l’Éducation nationale Pour une justice en milieu scolaire préventive et restaurative dans les collèges et les lycées fait connaitre les cercles restauratifs venus du Brésil, et où la loi du 15 aout introduit la justice restaurative dans le champ pénal.
En 2021, la parution d’un ouvrage d’Éric Verdier2 souligne l’importance de la justice restaurative. Devenue formatrice, portée par la confiance de l’institution et des équipes, je lance une expérimentation dans deux circonscriptions parisiennes. Au fil des ajustements de terrain, le dispositif se construit et se déploie ; il concerne aujourd’hui plusieurs écoles et près de quatre mille élèves.
Ce n’est pas l’enfant que l’on équipe pour régler le différend, mais l’adulte que l’on prépare à transformer une relation punitive en relation d’écoute et à aider l’enfant à comprendre son geste. C’est cette bascule qui permet d’éviter la stigmatisation, l’isolement et, parfois, de prévenir le décrochage et le harcèlement.
Instaurer les ateliers demande une réflexion partagée — entre direction, professeurs, vie scolaire, parents et élèves — sur la régulation de la cour, des règles et sanctions claires connues de tous. Chaque acteur y est préparé.
Le personnel de surveillance accueille l’élève après un incident et le protège des regards. Le professeur de la classe lui remet une fiche mémoire et l’invite à écrire. Les parents sont informés, sans détails, pour préserver la parole de l’enfant. Enfin, des volontaires formés, venus de tous les métiers de l’école — les passeurs — préparent et mènent l’atelier.
« Ce qui m’a marqué, c’est l’effet sur les adultes. Les ateliers ont changé ma posture, donné du sens, obligé à structurer et coordonner. Ils ont fait de moi un élément de liaison entre les équipes. Surtout, ils ont remis la pédagogie au cœur du conseil des maitres. C’est un fil que l’on tire, et beaucoup de choses suivent. » (directeur d’école)
Face à une violence dans la cour, l’école réagit souvent vite : sanction, excuses à chaud, mot dans le carnet. Or, la punition ne répare ni celui qui a été blessé ni celui qui a blessé. L’enfant sanctionné retient rarement l’impact de son acte. Ce qui le marque, c’est « qu’il a été pris ». L’autorité éducative, pourtant, ne se confond pas avec l’autoritarisme. Bruno Robbes rappelle qu’elle s’apprend et ne s’exerce jamais dans l’urgence3.
La fiche mémoire sert à connaitre, en une phrase (ou un dessin), les faits, l’émotion ressentie, ce que l’enfant cherchait en agissant ainsi. Les passeurs récupèrent ces fiches et préparent l’atelier. Commence alors l’analyse de ces phrases courtes, où chaque mot, chaque détail, compte.
Derrière la phrase d’un élève de CE2 — « J’ai volé plusieurs fois des gouters. » — l’adulte doit lire sept mots dont aucun n’est de trop. Un besoin matériel (pas de gouter) ? Un défaut de dialogue (un gouter qui ne plait pas) ? Une relation bafouée (se venger d’un autre) ? Ou un besoin physique de répétition ?
Derrière celle d’un élève de CM2 — « J’ai frappé mon meilleur ami et j’étais content. » — l’adulte doit entendre bien plus qu’un coup : une confidence trahie, une humiliation, une vengeance qui brise une amitié de cinq ans. L’atelier dénoue la situation et renoue le lien.
Analyser ces écrits en amont, c’est comprendre l’enfant plutôt que le juger. C’est tout l’art du dispositif, et c’est pourquoi la formation des adultes en est le cœur.
« Les enfants se sentent en confiance pour expliquer ce qu’ils ont fait, parce qu’ils sont entre eux. Même ceux d’autres niveaux donnent leur avis. Ce climat de confiance, c’est quelque chose d’incroyable. Personne ne se sent jugé. » (passeuse depuis trois ans)
Quarante-cinq minutes, en fin de semaine, huit élèves au maximum, tous âges mêlés, et deux passeurs : l’un mène et l’autre observe. Les faits sont posés, jamais rattachés à un nom : ce recul fait tomber, peu à peu, la culpabilité, la colère, la peur. On réfléchit à l’acte, à ce que l’autre a ressenti ; on cherche ensemble comment réparer. Les silences comptent autant que les mots : l’adulte relance, mais ne donne jamais de solution et ne moralise pas. Un même élève ne vient pas plus de trois fois en atelier dans l’année : au-delà, ce n’est plus un incident, mais le signe qu’il a besoin d’autre chose.
À la fin, chaque enfant est écouté seul, un instant. Le passeur prend sa fiche et la garde en main, sans un mot : ce simple geste montre qu’il savait, depuis le début, qui était l’auteur, et suffit à créer un lien. L’enfant dit alors la réparation qu’il choisit et comment il se sent. La semaine suivante, un autre passeur ira, en trois questions, vérifier auprès de celui qui a été blessé si la réparation a eu lieu et si elle le satisfait. L’atelier se referme, ou s’ouvre sur une suite.
« Je ne dis pas que tout le monde doit y aller, car c’est quand même après un problème sérieux mais là-bas on t’écoute, tu peux dire les choses. D’habitude, on te dit ce que tu dois faire, et puis c’est fini. Là, non. C’est une chance. Moi, j’ai adoré, et je n’en ai fait qu’un, en début d’année. » (élève de CE1)
Réparer, ce n’est pas traiter plus tôt un problème connu : c’est proposer à l’école une autre manière d’habiter ses conflits. Une école qui répare ne renonce ni à l’exigence ni au cadre ; elle refuse de réduire un enfant à son pire moment.
Car derrière l’auteur d’une violence isolée se cache parfois un enfant qui a lui-même été violenté, ou qui, faute d’être entendu, deviendra l’intimidateur de demain. Rompre ce cycle est un pari de société.
L’institution protège les victimes : le programme pHARe, qui traite le harcèlement sans blâmer les élèves, est un pilier de la justice scolaire. Mais pour faire reculer ces violences, ne faut-il pas regarder aussi en amont ? Rendre à l’auteur sa place, tant qu’il en est encore temps, au blessé sa réparation et à l’école sa mission première : la réussite de tous les élèves dans un climat scolaire apaisé.
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Sur Youtube, notre webinaire « Le harcèlement scolaire n’est pas une fatalité », avec Gwenael Le Guével et Marie Quartier




