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Revenir à l’école

Réflexions sur les outils de l’enseignement à distance

Emmanuel Maugard

7 juillet 2020

Le confinement et la continuité pédagogique ont pris tout le monde de court, les enseignants au premier chef. S’il devait se reproduire, ou pour d’autres circonstances, quelles principes généraux avoir en tête et quels outils numériques privilégier pour l’enseignement à distance ?


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La tentation pouvait être de faire une réponse unique, simpliste dans l’illusion qu’avancer dans le même pas cadencé est une solution pour répondre à l’écart pédagogique que nous avait imposé la distance. Notre défi était en fait de répondre à la diversité des besoins de nos élèves, tout en maintenant l’unité d’une classe à distance et l’existence d’un groupe dans la diversité des besoins et des moyens de nos élèves. Dans une telle situation, une réponse unique parait sécurisante et est rassurante pour l’institution mais elle dénote une volonté de contrôle qui abolit notre liberté d’innover. Les chemins de traverse permettent aussi de répondre aux besoins d’apprendre tout en maintenant la possibilité de répondre ensemble à l’exigence de faire progresser et de développer les compétences de nos élèves.

Devions-nous par exemple nous limiter aux échanges de courriels pour ne pas pénaliser ceux qui ne peuvent participer à des classes virtuelles ? Ces dernières ont pourtant eu le mérite de maintenir plus facilement une dynamique de classe.

Devions-nous utiliser les Classes virtuelles du CNED qui au démarrage avaient du mal à supporter les nouvelles charges de connexion ou nous lancer dans un outil comme Discord, cet outil informel que nos élèves utilisent pour jouer en ligne et que plusieurs connaissent bien ? Si cela facilite la prise en main des apprenants, on court le risque de mélanger les genres. Cet outil de « gamer » peut-il être utilisé pour travailler et faire le pas de côté qui nous permet d’apprendre et de faire apprendre ? On l’utilise alors en recourant détourne à ce qu’en ergonomie on appelle « catachrèse » (quand un utilisateur détourne un outil ou un objet pour d’autres usages que ceux prévus initialement.)

L’essentiel est sans doute de ne pas cantonner notre métier à une approche techniciste.

Certains délivrent leurs cours habituels au format PDF fournissant les corrigés des questions posées pour seul feedback. Cette solution demande à l’élève de ne pas aller ouvrir le corrigé avant d’avoir fini son activité. Ce type de proposition ne permet pas de développer des interactions durant les activités et demande un fort degré d’autonomie aux élèves.

D’autres, à l’inverse, vont proposer des parcours séduisants mais beaucoup trop chargés en informations diverses avec, par exemple, l’outil en vogue actuellement, Genially, qui pose cependant des questions d’ergonomie cognitive. Certains parcours pédagogiques scénarisés dans ce cadre multiplient les techniques de mise en évidence avec un foisonnement de couleurs, des icônes clignotants, et des vidéos intégrant une multiplicité de documents, engendrant une surcharge cognitive peu propice à l’apprentissage (voir les exemples de critères ergonomiques à la fin de l’article) et nuisent à l’utilisabilité de ces artefacts d’apprentissage.

La solution serait de proposer une solution médiane utilisant des outils numériques respectant l’ergonomie cognitive mais aussi de permettre à l’élève de travailler hors écran et déconnecté par moment.

Du bon usage des outils

Un outil numérique destiné à l’apprentissage ne doit pas être trop coûteux pour son utilisation. Tout utilisateur doit réaliser sa tâche (efficacité) avec un minimum d’efforts, d’erreurs et d’opérations (efficience) tout en offrant un degré de confort suffisant (satisfaction). La prise en main rapide de l’interface avec un niveau de performance suffisant dès la première utilisation est également essentiel (critère d’ « apprenabilité »). Il est important d’avoir une interface numérique agréable à utiliser mais le système utilisé doit être simple pour se centrer sur la tâche et non sur comment la réaliser avec l’outil numérique. Le dialogue doit être concis, sans information inutile. Toute nouvelle information est en compétition avec les autres. Plus un environnement est esthétique plus il favorise l’apprentissage mais il doit être également minimaliste (voir encadré ci dessous).

Les usages des vidéos pour remplacer le cours en présentiel présentent des risques de surcharge cognitive. André Tricot [1] souligne qu’il faut éviter de présenter trop d’informations transitoires en continu (vidéo) pour les élèves les plus en difficulté, mais privilégier plutôt des informations statiques, faire des pauses aux moments adéquats et guider l’attention sur les parties pertinentes. Il nous faudra donc jongler avec les deux et proposer des activités avec des vidéos en ayant également réalisé des copies d’écrans de celles-ci pour avoir une image fixe lors des exercices qui font suite aux visionnements. L’apparition de textes dans la vidéo sous forme de mots-clefs et de mise en valeur des éléments à retenir est également un élément facilitateur de la compréhension. Dans l’idéal, il faudrait pouvoir proposer des parcours adaptatifs ou au moins donner la possibilité de faire appel à des coups de pouce en cours de réalisation.

Certains collègues soulignent, à juste titre, que le distanciel ne peut avoir une réponse « tout numérique », pour ne pas multiplier de manière forte le temps d’écran, donc il faut pouvoir intégrer dans notre enseignement à distance des moments d’usage du manuel seul par exemple, qui limitera le temps d’exposition à l’écran.

Garder le lien

Un autre enjeu est de garder le lien avec et entre les élèves. « Le travail autonome peut apparaître comme un travail individuel, personnel et indépendant mais la construction de l’autonomie peut être vue comme un processus se construisant à plusieurs par l’interaction, l’échange, le partage et la confrontation d’idées. » [2]. C’était une gageure dans l’immédiateté du confinement où nous n’avions pas pu préparer les élèves à la distance et à la prise en main d’outils numériques qu’elle sous-tend.

Plusieurs collègues, malgré l’usage de visioconférences, se rendent compte que le distanciel distend les rapports entre les élèves et entraîne une implication moindre dans les activités proposées, une fois l’effet nouveauté dépassé. Certains s’inquiètent dans le secondaire, ou même dans le supérieur, de ne pas pouvoir facilement créer cette cohésion de groupe, qui peut aboutir à un isolement de l’élève ou l’étudiant, son décrochage.

« Alors que certains subissent leur isolement du fait d’un manque de relation avec les enseignants, d’autres compensent en établissant une relation avec leurs pairs. Enfin, les proches occupent une place essentielle pour les apprenants qui vivent en famille et qui attendent leur soutien. » [3] Cette phrase d’une thèse de doctorat sur la dimension socioaffective et l’abandon en formation ouverte et à distance, marque que nous devons compter sur le soutien des pairs pour engager un élève dans l’enseignement à distance et intégrer aussi les proches, donc la famille, pour faciliter l’apprentissage de l’élève. Parce que la situation pourrait se reproduire, il nous faudra trouver le moyen de se préparer au distanciel et de créer des éléments de cohésion de groupe par du présentiel en intégrant également les parents.

Un outil collaboratif

En fonction de tous ces éléments, nous devons nous outiller pour le distanciel avec des outils qui respectent les critères d’utilisabilité pour les enseignants et les élèves. Un élément essentiel est de pouvoir les inscrire dans des environnements qui offrent un panel d’outils comme nos ENT (environnements numériques de travail), les différents packs ou suites de bureautique, qui automatisent le partage de documents, c’est-à-dire qu’ils permettent de créer un document partagé avec l’ensemble d’une classe qui sera automatiquement envoyé à un groupe sans avoir besoin de le dupliquer. Ce même document sera aussi facilement récupéré par l’enseignant sans avoir besoin de traiter un nombre incalculable de courriels.

Ce type d’outil doit permettre aussi de faire des travaux collaboratifs en ligne d’écriture, de dessin, de faire des visioconférences, de pouvoir interagir rapidement avec les élèves par messagerie instantanée. Il faut que cet outil rende possible la réalisation de groupes et également que les élèves puissent créer des documents et les partager avec les autres.

Des outils très simples comme les bloc-notes en ligne type framapad, surtout quand ils sont intégrés dans un ENT, en sont l’illustration. C’est un outil conversationnel qui peut permettre une véritable collaboration [4] . Les limites de l’outil sont liées à une présence sociale qui s’exprime faiblement (ton, attitude gestuelle, la partie chat où les élèves ont plus de liberté peut permettre de pallier ce problème).

C’est un outil facilement maîtrisable, il ressemble dans sa partie « chat » à ceux utilisés par des élèves (type MSN ou Facebook). Ce logiciel est donc bien perçu et joue sur la motivation intrinsèque des élèves. Ils semblent utiliser l’outil « chat » avec plaisir. Ils ont l’impression d’être libres et compétents, ce qui joue sur la motivation comme le montrent Alain Lieury et Fabien Fenouillet [5]. Dans l’idéal, il ne faut pas multiplier les outils, mais quand même permettre des usages innovants pour rompre la routine et également permettre la créativité. Le fait d’intégrer des visioconférences est important mais en limitant leur nombre car elles sont coûteuses en attention et en fatigue pour les enseignants et les élèves, sans parler du problème de la disponibilité du matériel et de la connexion.

L’équipement personnel

Il faudrait dans l’idéal également développer le BYOD, qui est l’acronyme de l’expression anglaise Bring Your Own Device (en français : « Apportez votre équipement personnel de communication ») à l’école désigne l’usage, dans le cadre scolaire, d’un équipement numérique personnel dont la responsabilité ne relève ni de l’État, ni de la collectivité [6].

Il serait souhaitable enfin que la gamme d’outils proposés soit responsive, donc qu’elle offre une expérience de lecture et de navigation optimales pour l’utilisateur quelle que soit sa gamme d’appareils (téléphones mobiles, tablettes, moniteurs d’ordinateur de bureau). Car il arrive actuellement à nos élèves de faire les activités en ligne avec leurs smartphones.

Emmanuel Maugard

Professeur d’histoire-géographie en collège-lycée, enseignant-formateur en cultures numériques et en usage du numérique pour l’apprentissage (licence et masters MEEF)

 

Quelques critères ergonomiques

 

  • Le titre doit être plutôt en haut à gauche.
  • Dans le cadre de la présentation des informations : les polices utilisées sur écran doivent être à droite et sans sérif.
  • Sur un écran, le temps nécessaire pour retrouver une information augmente quand la densité des informations s’accroît.
  • La justification n’a aucun effet sauf quand l’espacement entre les mots n’est pas stable.
  • Aligner à droite n’a aucun effet (on n’utilise pas, sauf dans un tableau pour créer des regroupements).
  • Faire coïncider une fin de ligne avec une unité de sens permet l’appariement de l’aspect visuel et du traitement cognitif.
  • Les lignes courtes ralentissent la lecture et la rendent fatigante (nombreux mouvements oculaires). Pour information, le nombre idéal de caractères par ligne sur une page web est de 50 à 55 et pour les doubles colonnes de 30 à 35.
  • Il faut limiter les techniques de mise en évidence à cinq et plusieurs techniques ne doivent pas être utilisées sur un même objet avec une seule technique de mise en saillance par objet et le plus rarement possible.
  • Le clignotement peut être utilisé pour un objet mais il est à éviter.
  • Les procédés typographiques peuvent être classés d’après leur pouvoir d’accentuation du plus faible au plus fort.
  • Pour la couleur, éviter l’usage des couleurs saturées et faire attention au contraste. Le bleu est à utiliser pour les encadrements (le bleu en périphérie améliore la vision centrale) mais à éviter pour du texte ou des petits objets avec un contre-exemple : les liens hypertextes. Au niveau physiologique, il faut éviter rouge et vert en périphérie des écrans (et privilégier jaune et bleu). Au niveau cognitif : plus l’écran est chargé en informations, moins il faut de couleur. Si l’écran est peu chargé, on peut alors utiliser un nombre de couleurs important.

[1Théorie de la charge cognitive, une approche expérimentale et cognitive de l’ingénierie pédagogique, André Tricot http://leadserv.u-bourgogne.fr/files/filemanager/3%20Andre%20Tricot.pdf

[2Vincent Liquète, Yolande Maury, Le travail autonome : comment aider les élèves à l’acquisition de l’autonomie, Armand Colin, 2007.

[3Clément Dussarps, Dimension socio-affective et abandon en formation ouverte et à distance, sous la direction de Didier Paquelin, Université Bordeaux Montaigne, 2014. https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-01108344/file/These_Clement_DUSSARPS.pdf

[4Emmanuel Maugard, « Que valent les apprentissages numériques collaboratifs pour faire progresser les élèves dans l’acte d’écrire en histoire-géographie ? », dans Caroline Leininger-Frézal, Angelina Ogier, Sylvain Genevois, Que valent les apprentissages en histoire, géographie et éducation à la citoyenneté ?, actes du colloque international de didactique de l’histoire, de la géographie et de l’éducation à la citoyenneté, 2014, p. 259. https://www.unige.ch/fapse/edhice/files/1114/2496/8295/actes_lyon_2011.pdf

[5Alain Lieury, Fabien Fenouillet, Motivation et réussite scolaire, Dunod, 1996.

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