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L’école à l’heure du Covid-19

Ne pas en oublier sur le bord du chemin…

Rabah Aït Oufella, Dominique Sénore

1er avril 2020

La continuité pédagogique a été décidée et nous faisons le constat qu’un excès de zèle a pu apparaître chez certains professionnels de l’enseignement, alors même que les modalités de mise en œuvre n’ont pas été suffisamment anticipées. Après un premier article qui présentait des témoignages, un deuxième qui proposait des réflexions et pistes de travail pour enrichir la pratique professionnelle des uns et des autres, ce troisième donne la parole à celles et ceux qui, en situation précaire, se retrouvent encore plus éloignés de l’École. Il convient cependant de ne pas les oublier. Les élèves concernés sont nombreux et parmi eux voici quelques jeunes mineurs étrangers subsahariens dont le désarroi révèle des oublis que ne datent pas de l’épidémie mais que celle-ci rend plus criants.


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Apprentis et lycéens en désarroi

« Le confinement est difficile Monsieur (rire). Je n’ai pas d’ordinateur. Je n’ai pas de forfait téléphonique qui me permet de recevoir des messages. J’ai pu me procurer des devoirs auprès du lycée. Je les fais mais je ne comprends rien. Il n’y a personne pour m’aider. Je suis en contact avec une assistante sociale. J’espère que tout ira mieux les jours prochains. J’ai de l’espoir même avec le ventre vide parfois. Il y a des gens plus malheureux que moi. Eux, ils meurent, moi je vis. »

Amadi

 

« Tout se passe bien. Je respecte le confinement même si je suis isolé. Je suis en France. Je suis en sécurité. J’ai un toit. Je partage un appartement avec quatre personnes. Je suis hébergé chez un ami, pour l’instant. Je fais des remplacements dans un restaurant, fermé pour le moment. Mon chef est très sympa. J’attends mon titre de séjour pour me débrouiller tout seul. Je pourrais ainsi travailler et subvenir à mes besoins. Je suis des cours au Centre de Formation des Apprentis. Pour mes devoirs et exercices, je les reçois. Par contre, je ne peux pas les faire. Je n’ai pas d’outils informatiques... Monsieur, je peux passer un message ? Je pense souvent au personnel soignant. Ces femmes et ces hommes font un travail formidable. Il faut penser aux autres même si nous sommes en difficulté. »

Lancinet

 

« Le confinement, je le vis juste un peu bien. Je marche sur la terre de la France sans autorisation. Je n’ai pas de papiers. Je voudrais travailler mais les patrons ne veulent pas prendre de risque. Je suis hébergé chez un monsieur qui s’est toujours occupé des mineurs isolés. Je suis bien entouré. Par contre, pour le travail, je n’ai que mon smartphone. Je fais mes exercices sur une feuille à part. Je prends des photos que j’envoie à mes professeurs. Il y a trop de travail. Beaucoup trop. (Rire). Je voudrais bien avoir une tablette. Mais le lycée ne me l’a pas proposé. Les promesses de nous envoyer des documents n’ont pas été respectées. Ou bien je suis mal informé. Ajoutez à cela les difficultés financières. Vous savez, monsieur, le lycée me manque. Mes profs me manquent. »

Yaya

 

« Je vis seul. Je suis scolarisé dans un lycée fermé pour le moment. Parfois des éducateurs viennent me rendre visite. C’est rare. Je n’ai pas d’outils informatiques. Je travaille avec mon téléphone et je rends le travail demandé en prenant des photos. J’espère que je n’aurai pas de mauvaises notes. Les professeurs doivent se rendre compte que je fais ce que je peux. Je suis seul. Personne ne m’aide. Je m’ennuie beaucoup et je ne mange pas à ma faim. Mais tout ça va passer et ça sera juste un mauvais souvenir. Courage à tout le monde. »

Abdoul

 

« Au secours ! Je n’ai pas de logement. Je vis dans une sorte de squat. Je n’ai que mon portable pour travailler. Je suis submergé de travail. Les exercices tombent tous les jours. Je ne m’en sors pas. Il faut aussi penser à comment manger. Mais, je me débrouille avec les autres. On partage ce que nous avons. C’est très compliqué pour moi. Si j’avais mes papiers, je pourrais travailler. Pourquoi personne ne nous écoute ? Je me sens mieux au lycée qui me donne des moyens pour exister. Je travaille normalement et je mange à ma faim. Mes professeurs me manquent, eux ne me mettent aucune pression. Mais avec tout cela, je reste optimiste. Tout va s’arranger un jour. »

Didier

 

Professionnels et militants associatifs à l’œuvre

« Les mineurs isolés disent souvent qu’ils ont “walou” (rien). En fait, ça veut dire qu’ils sont “walou”. Lorsque leur minorité n’est pas reconnue, la mairie leur accorde une aide financière de 80 euros tous les quinze jours : ils doivent faire un dossier au point jeune et quinze jours plus tard ils sont convoqués au Centre communal d’action sociale et retire cette somme, la moitié en ticket de subsistance, l’autre en liquide. Ils vivent au squat et sont nourris grâce aux dons des gens gentils : en particulier des arabes de croix Neyrat. Ça c’est “rigolo”, parce qu’ils arrivent avec l’idée que les arabes sont des monstres comme les Libyens qu’ils ont rencontrés sur leur chemin malheureux. »

Lise, militante et animatrice radio (Faratanin Fraternité)

 

« Ce matin (27 mars 2020) je me suis rendue dans un des squats que nous avons ouvert cet automne. Dans celui où il y a des enfants, heureusement très peu (2 enfants de primaire et un bébé). J’y ai rencontré Alketa, une maman seule avec ses 2 enfants, sa fille au CP et son jeune garçon en moyenne section. Sachant qu’elle ne bénéficie d’aucune aide financière, le “coup de main” qu’elle donnait dans un resto étant suspendu, je lui ai apporté quelques denrées alimentaires.

Elle voulait me parler de ses enfants, elle a voulu que je rentre dans leur pièce, pour me montrer les murs couverts de coloriages et de dessins que les enfants ont fait, (Sylviane, bénévole est passé hier donner aux enfants des feutres, des crayons de couleurs et des coloriages). Alketa était à la fois fière de me monter ce que ses enfants ont fait mais aussi très inquiète : “Ma fille est au CP, elle ne peut pas que colorier... Je sais que la maîtresse envoie par mail du travail, que tous les matins elle parle aux enfants qui se connectent ; mais moi, comment je peux faire ? Au squat nous n’avons ni connexion internet, ni matériel informatique, ni imprimante. Et moi je ne sais pas beaucoup parler et lire le français. Je suis désolée pour ma fille, combien de temps sera-t-elle privée d’école ?”

Ce matin j’ai rencontré une maman inquiète et qui se sentait coupable de ne pas être un “bon” parent. Elle sera peut-être étiquetée dans la catégorie des familles “incompétentes”, “irresponsables”, n’assurant pas l’éducation de leurs enfants…
L’entretien n’a pas duré très longtemps, confinement oblige et, paradoxalement, cette maman, ces enfants m’ont donné une grande énergie ce matin.
 »

Bernadette, membre de RESF (Réseau école sans frontières), Présidente Emmaüs (groupe local)

 

« Concernant les mineurs non accompagnés (MNA) il y a deux cas de figures : ceux dont la minorité a été reconnue et qui sont donc pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, et ceux pour lesquels elle n’a pas été reconnue et qui sont dans un processus de recours.

Je m’occupe plus particulièrement de ces derniers, et plus principalement de ceux qui sont confinés dans un squat. Certains d’entre eux ont été placés dans des familles d’accueil, dont celles de professeurs d’un lycée d’enseignement professionnel soucieux de la situation de leurs élèves. Ce sont les familles d’accueil qui prennent en charge leurs moyens de subsistances. C’est plus facile pour elles d’avoir accès au drive que l’éducation nationale a mis en place via internet, aux ordinateurs et imprimantes et même certains cours.

Pour ceux restés au squat, le principal outil informatique reste leur téléphone. Nous sommes en relation avec leur établissement et avons monté un réseau pour faire des photocopies et les faire parvenir aux jeunes concernés. Pour les autres, nous avons accès à leurs cours. Nous les recevons par mail. Nous avons confié l’impression à des militants alors que d’autres nous les apportent. Nous devrions recevoir une connexion internet ADSL en début de semaine prochaine et avons recueilli des ordinateurs afin de faciliter l’accès aux données (jusqu’ici les élèves recopiaient leurs cours, prenaient des photos et les remettez sur le drive). Nous avons mis également en place un réseau de personnes qui s’occupent de payer les forfaits téléphoniques des jeunes afin qu’ils puissent avoir accès à internet (forfait “réglo”, le top pour ceux qui n’ont pas de compte bancaire). Bien sûr certains d’entre-deux trouvent leurs devoirs difficiles mais les profs sont super disponibles et ils se font également aider à distance par des profs bénévoles qui les suivaient avant leur scolarisation. Concernant la nourriture, nous avions déjà créé un lien direct avec la banque alimentaire via une autre association et des personnes nous livrent des colis qu’ils laissent à l’entrée du squat. Nous sommes plusieurs à assurer une permanence la journée et j’ai déjà passé plusieurs nuits sur place.

Je veux signaler aussi que beaucoup de jeunes que l’on suit ne sont pas encore scolarisés et on devait préparer leur rentrée prochaine en leur faisant passer des bilans de positionnement via le Centre d’informations et d’orientation (CIO). Ceux-ci vont être reportés, en attendant que des professeurs bénévoles leur envoient des cours écrits et “audio” via WhatsApp. De même, nous faisons en sorte de pouvoir régler leur forfait téléphone. »

Éric, membre du collectif « citoyen 63 » pour le squat et militant à la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et de RESF

 

« En tant que directrice d’un service de la protection de l’enfance qui accueille des mineurs et des jeunes majeurs en difficultés familiales et sociales de tous horizons, j’ai dû faire face à l’inédit, faire montre de réactivité et de créativité. En effet notre pratique est basée sur la rencontre, l’échange, l’entretien, l’accompagnement physique, le faire ensemble, pour amener les jeunes à l’autonomie.

À l’heure du confinement, comment continuer à assurer notre mission éducative en protégeant tous les acteurs, jeunes et salariés ?

Durant la première semaine nous nous sommes organisés au jour le jour, les questions étant souvent plus nombreuses que les réponses. Le gouvernement mettant logiquement l’accent sur le rôle primordial du sanitaire, nous avons eu parfois le sentiment que la protection de l’enfance était la grande oubliée de la République.

Dès lors nous avons redoublé d’énergie, et déployé plus que jamais nos convictions, nos valeurs humanistes et solidaires pour maintenir le lien avec les jeunes accueillis. Le numérique s’est affirmé comme un outil précieux, Facebook et Skype pour rassurer, écouter, entendre, recevoir la détresse, les angoisses que l’atténuation du lien social est venue exacerbée. Le 24 mars 2020 le gouvernement par la voix d’Adrien Taquet secrétaire d’état auprès du ministre des solidarités et de la santé annonçait des mesures qui allaient enfin nous permettre de travailler dans de meilleures conditions. Les professionnels de la protection de l’enfance feraient partie des personnels prioritaires pour bénéficier de la garde de leurs enfants comme leurs collègues du sanitaire et du médico-social.

Cette décision allait nous permettre d’envisager plus sereinement l’organisation de notre service en limitant les arrêts maladie pour garde d’enfants. Par ailleurs chaque établissement pourra recevoir des ordinateurs financés par l’État pour permettre aux jeunes de poursuivre leur scolarité et maintenir le lien avec des personnes ressources.

L’accompagnement de ces élèves ou apprentis, déjà en difficulté en temps ordinaires suppose une mobilisation extraordinaire et un investissement sans relâche des professeurs. »

Isabelle, directrice d’un service d’accompagnement diversifié d’ALTERIS, association à vocation sanitaire et sociale qui gère dix établissements en Auvergne

 

Propos recueillis par Rabah Aït Oufella,
Professeur de Lettres-Histoire en Lycée professionnel et ancien journaliste
et Dominique Sénore
Pédagogue


Photographie : Marianne Cabaret


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