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Géographie imaginaire

« J’ai l’impression que toute ma mémoire est cartographiée. »

Entretien avec Marie Bouts­

30 janvier 2020

Faire de l’art comme on ferait de la géographie, ou l’inverse, c’est le projet de Marie Bouts, artiste plasticienne. Elle mène des ateliers de cartographie subjective où, à travers le dessin et l’écriture, les participants décrivent leur relation à un lieu, réel ou imaginaire. Ces ateliers ont régulièrement lieu dans des classes, des universités, dans des centres sociaux, des quartiers en difficulté. Marie Bouts décrit sa pratique et sa réflexion, comme une introduction à notre prochain dossier, sur la Géographie et l’ imaginaire, à paraître en février.


On pourrait commencer par évoquer votre parcours ? Quand avez-vous commencé à dessiner ?

Tous les enfants dessinent, je n’ai pas arrêté en devenant adulte.
Je me suis rendu compte que tous mes souvenirs étaient attachés à des lieux. Comme si je m’étais fait une carte des lieux que j’avais visités, et que j’y avais déposé des phrases, des odeurs : tout est topographié. Pour moi c’est très dur de me souvenir des noms propres ou des fictions, parce qu’ils ne sont pas localisés. J’ai l’impression que toute ma mémoire est cartographiée. À l’école, j’étais bonne élève, mais je m’ennuyais quand même pas mal, alors j’ai pris assez vite l’habitude de faire deux trucs en même temps, je cartographiais mes cours.

Un peu comme la carte mentale qu’on préconise dans les écoles maintenant ?

Oui, quand je m’ennuyais, je regardais ce qu’il se passait dans la classe ou à l’extérieur, tout en écoutant le cours. Je réunissais les différentes données, importantes et anecdotiques. Et ça a construit mon rapport au savoir.

Après une licence de Lettres modernes, j’ai passé deux concours, un pour l’école des Arts décoratifs à Strasbourg, et un pour être enseignante. J’ai eu les deux, je suis partie à Strasbourg. Je me disais que j’allais y faire de la peinture, de la sculpture, que j’allais apprendre des techniques classiques. Un jour, je me suis mise à dessiner en grand sur les murs, et les profs m’ont dit : « c’est ça qui nous intéresse ». Ce sont eux qui m’ont aidée à voir que ce que je faisais depuis toujours pouvait être intéressant pour les autres. Que ce n’était pas juste une pratique personnelle de motif ou de remplissage.

Je me sens parfois en décalage par rapport au monde de l’art. Beaucoup de mes camarades fondaient leur travail sur leur intériorité, j’avais envie de parler de l’extérieur. J’ai commencé à dessiner les relations entre les gens, j’essayais de raconter ce que je voyais dehors. Ça a pris quelques années pour se mettre en place. J’ai commencé à raconter des histoires - d’abord à l’occasion d’un projet qu’une amie montait avec plusieurs artistes, dans un quartier d’habitat mixte de Strasbourg. Il y avait des logements étudiants, des petits propriétaires et des HLM. J’ai récolté différents types d’histoires de maisons. Je pense que ça a inauguré mon parcours. Je n’ai jamais eu d’atelier. J’ai toujours travaillé à l’extérieur, au contact des lieux. Dessiner, c’est un outil pour faire face à mon incompréhension du monde.

Et ensuite, vous êtes passée au statut d’artiste à 100 %.

Pendant longtemps, j’ai eu d’autres boulots : vendeuse de fleurs, vendeuse de légumes, caissière. Mais j’ai eu pas mal de chance car à la sortie de l’école j’ai tout de suite bénéficié du système de travail pour les artistes, j’ai tout de suite eu une résidence en Espagne, à Huesca. Ça s’appelait « Artist in context » (pépinières européennes pour jeunes artistes) : on devait travailler en relation avec un lieu et ses habitants. Ça a été une rencontre avec la ville, ses alentours assez désertiques, et les habitants. C’était une ville située en Aragon, sur l’Ebre, sur l’ancienne ligne de front de la guerre civile. Ce qui a entraîné des discussions avec les anciens, sur les bancs, à propos de leur vécu de cette guerre. J’ai dessiné leurs histoires.

La logique est vraiment sur l’ancrage territorial finalement.

Oui, mais ce n’est pas comme cela dans toutes les résidences. En général, il y a juste un atelier pour travailler sur les thématiques de l’artiste. Ce programme, « Artist in context », consistait à envoyer un artiste dans une ville d’Europe pour travailler sur le contexte. Quand je suis rentrée en France, j’ai arrêté l’art pour vendre des vêtements. C’était très dur. J’ai arrêté au bout d’un an et je n’ai plus jamais eu de boulot alimentaire. C’était en 2007, juste avant de fabriquer mon troisième livre, Pays, à partir de récits de Vosgiens. À partir de là, je n’ai plus arrêté de travailler comme artiste, avec des années plus ou moins maigres.

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Fiction Prospective, feutre sur format grand aigle, carte réalisée en direct lors de l’AG du CAUE27 (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de l’Eure) à Évreux 2019 (cliquez pour agrandir).

Vous avez mené des projets avec l’ESPE (aujourd’hui Inspé) de Lille, quel était l’objectif ?

J’étais en résidence ARTU (Artiste rencontre territoire universitaire), je passais deux semaines dans chacune des six universités du Nord-Pas-de-Calais. J’ai travaillé avec les personnels de l’ESPE, qui m’ont accordé des entretiens à partir desquels j’ai fait des dessins, puis j’ai passé deux jours avec vingt étudiants (dans le cadre d’un Parcours d’éducation artistique et culturelle). J’ai adoré travailler avec eux. Ils ont fait un travail collectif en essayant de croiser leurs préoccupations pédagogiques et leurs préoccupations artistiques. Ils ont réalisé un jeu de piste autour de la notion de climat scolaire, en créant des cartes-questions qu’on a spatialisées dans tout une salle de l’ESPE de Valenciennes, pour créer un environnement.

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Dessin Machine, scotch de masquage au sol, dessin collectif en direct (2x4minutes). Cartographie des Bois Blancs par ses habitants les plus jeunes, avec la compagnie de théâtre HVDZ et le Grand Bleu, scène jeune public à Lille, 2019.

C’était assez le bazar... J’étais assez contente qu’ils renversent des tables et qu’ils bougent des chaises. Et qu’ils fassent un parcours qui n’engage pas que le cheminement mental, qui engage aussi des contorsions physiques. C’est ce que j’avais envie d’essayer avec eux : décaler les formulations trop scolaires vers des formulations plus poétiques, plus proches de l’imaginaire - ce qui a été assez difficile. C’était difficile pour eux, mais je le comprends. Ils veulent que leurs élèves réussissent et soient de bonnes personnes : l’aspect sombre de certaines questions était difficile à aborder pour eux. Ils étaient toujours du côté positif. Ce que je comprends, mais si on veut parler avec les enfants…

Et donc les étudiants ont eu du mal ?

On n’a eu que deux jours, or je pense que c’était le travail d’une année. Il fallait aussi qu’ils s’initient à la linogravure, qu’ils spatialisent un parcours, qu’ils renversent les tables, qu’ils travaillent en équipes, ce qu’ils n’ont pas spécialement l’habitude de faire.

L’expérience reste plus percutante que la théorie pour incorporer les savoirs. Je travaille toujours sur le terrain, et l’expérience est une de mes questions principales. Je travaille souvent dans des zones dites « sensibles », même hors écoles.

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La Petite Maison de Mots, plateau de jeu, cartes questions et cubes de bois pour un jeu de discussion. Contrat local d’éducation artistique, Elesmes (Nord), 2012. Culture commune, scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, Loos-en-Gohelle, 2016.

L’expérience par le corps n’est pas quelque chose d’ordinaire.

Parmi les enseignants stagiaires, il y avait un prof de maths qui m’a demandé tout de suite « c’est quoi le but ? ». C’est une question très dure, mais j’étais contente qu’il la pose. Je lui ai répondu justement qu’on n’allait pas dire le but tout de suite, et qu’on verrait après deux jours ce qu’il avait traversé. Il a finalement très vite mis par-dessus bord ses préconceptions, et il a eu très vite envie de superposer les tables les unes sur les autres, il a trouvé des ponts avec sa discipline. Je ne sais pas si c’était sincère ou pour me faire plaisir, mais il l’a dit.

Je passe mon temps à dire aux étudiants que ce qui compte le plus, c’est le chemin. Il y en a que cela crispe au début. Cela les angoisse parce qu’ils pensent qu’ils doivent donner la « bonne réponse ». Ils m’ont beaucoup parlé de « bonnes réponses ». C’est aussi souvent le rapport qui s’instaure quand je travaille avec les institutions : elles demandent un objectif, alors que je travaille totalement à l’envers : partant du terrain, d’une collecte, voyant ce qui se dégage, plutôt sur le mode du dialogue. Je ne me dis jamais « je vais faire un livre », mais « je suis invitée dans tel endroit pour l’arpenter : voyons ce qu’il a à offrir ».

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Légende, livre-carte en colimaçon, réalisé avec les habitantes de la Cité des provinces, Pia Dehédin et Sarah d’Haeyer. Culture commune, scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, Loos-en-Gohelle, 2017.

En histoire des arts, on fait partir les élèves de ce qu’ils ressentent : « comment l’artiste fait pour te faire peur ? ». Les jeunes profs disent que c’est plus difficile comme démarche, car ça demande de mieux les maîtriser, de les croiser, sans que ce soit un plan déjà tout fait.

Ça donne plus de place aux étudiants. Il y en avait un qui avait travaillé à l’usine avant, qui était hyper réceptif. Et une autre qui venait de Nouvelle-Calédonie et qui a compris ce que la cartographie sensible pouvait amener dans un champ culturel comme celui des Kanaks qui ont un rapport à l’invisible. La cartographie subjective permet de cartographier l’invisible. Ça lui a tout de suite parlé, parce que ça a réveillé sa sensibilité.

Kenneth White avait initié un courant qui s’appelait la géopoétique. Il y a des gens qui disent que ce n’est pas de la géographie. Une place importante de l’art, pour les enfants comme pour les adultes, est pourtant capitale pour les apprentissages.

Pascal Ferren, membre du POLAU (Pôle arts & urbanisme) à Tours, parle aussi du rôle de l’art dans l’innovation. Ils se posent la question de la rencontre entre les arts et l’urbanisme. La place de l’art dans la pensée, dans le processus de travail. Et pas comme illustration, mais comme nerf de remise en question. J’ai aussi rencontré une géographe qui a travaillé sur la cartographie sensible, Élise Olmedo.

Ça a du mal à rentrer dans les programmes scolaires. Le nouveau programme du lycée par exemple occulte complètement le cheminement de la pensée. Il est sur le « faire », il n’y a rien sur l’émotion, le sens.

Oui, il y a peu de latitude... Sauf peut-être à la maternelle. Au début quand j’ai commencé, je me disais, « à la maternelle, les petits, qu’est-ce que je vais faire avec eux », et en fait les enseignants y sont très ouverts, parce qu’ils n’ont pas un programme trop contraignant.

Pour finir, quels sont vos projets à venir ?

Cette année, je mène de front plusieurs travaux. Avec des écoles (en collège), parce que je m’y sens utile et que j’aime travailler avec les enseignants et avec les élèves. Je trouve que c’est un milieu difficile, parce qu’il y a beaucoup à faire et peu de moyens, mais l’enjeu est stimulant : celui de notre capacité à nous transformer par la formation. Sinon, d’ici juin, je travaille avec l’université de Poitiers, pour du dessin autour de la question du temps ; avec les habitants de la cité Saint-Maurice à Lille, j’y récolte des histoires que je dessine ; et bientôt avec la Maison Culturelle d’Ath, en Belgique, à partir d’une analyse du territoire faite par les citoyens – encore une fois de la cartographie sensible.

Propos recueillis par Christophe Duhaut

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