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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Danser les apprentissages

Évelyne Clavier

26 novembre 2020

Lorsque les apprentissages sont ardus voire inaccessibles, pourquoi ne pas les apprivoiser en dansant ? Évelyne Clavier utilise la danse contemporaine dans la salle de classe de son dispositif ULIS (unité localisée pour l’inclusion scolaire) pour que le corps trouve toute sa place, délivre des empêchements et libère les intelligences.


Elle vient « plus du texte que du geste », élève au parcours sans accroc devenue enseignante de lettres modernes. Sa pratique amateure de la danse classique et contemporaine lui souffle l’idée d’ancrer les mots par la mise en mouvement du corps. Lorsqu’elle met en application son idée dans son collège, les ateliers de pratique artistique sont encouragés. Elle suit une formation organisée par l’académie de Nancy-Metz, monte un projet éducatif avec une chorégraphe.

Le choix de la danse ne s’explique pas uniquement par sa pratique personnelle. « C’est une activité artistique très abordable même s’il existe des à priori sur la danse contemporaine, jugée élitiste. Or, pas du tout. C’est une danse démocratique avec autant de type de danses contemporaines que d’artistes. » Elle est convaincue que la danse permet de véhiculer un certain savoir à travers l’expression du corps. L’atelier accueille au début surtout des enfants d’enseignants ou des enfants qui s’autorisent à ce type d’activités, puis le public s’élargit à d’autres élèves, y compris d’ULIS et de Segpa. À travers l’improvisation, le travail du geste, c’est aussi le collectif qui se met en mouvement, avec une exploration des compétences relationnelles et sociales.

Le corps à l’école

« Le corps est peu utilisé à l’école, sauf en EPS. L’intelligence kinésique est peu reconnue en France dans les matières dites intellectuelles. » L’atelier lui laisse entrevoir des perspectives pédagogiques qu’elle investit lorsqu’elle devient enseignante-coordonnatrice du dispositif ULIS du collège Charlemagne, à Paris. Là, elle souhaite utiliser la danse pour faire rentrer des élèves en grande difficulté scolaire dans les apprentissages et leur redonner aussi confiance en eux. « Ils sont assez doués dans l’engagement du corps, le sens du déplacement. Le travail du geste en relation avec les autres leur permet de se regarder et d’être regardés autrement. »

L’atelier est une porte d’entrée vers des apprentissages inaccessibles jusqu’alors et, à la fois, un lieu de réparation pour des enfants malmenés par l’école, éloignés de la réussite par des troubles cognitifs ou comportementaux. La danse est une activité où l’on fait, défait, refait les gestes, les mouvements, pour parvenir à la qualité artistique visée. « On transpose des choses expérimentées par le corps en danse à des activités plus intellectuelles qui nécessitent le passage à une table, le travail à plusieurs reprises d’une leçon pour l’apprendre. »

Elle enrichit son approche par des ateliers danse-philo réfléchis avec Michel Tozzi pour favoriser l’ancrage d’une pensée dans l’expérience corporelle et voir « comment amener des élèves avec des troubles des fonctions cognitives à s’exprimer par la danse, à apporter une réflexion construite ». Elle associe atelier en danse contact improvisation et discussion à visée démocratique et philosophique (DVDP) en percevant le dénominateur commun : l’expérience démocratique. Dans les deux dispositifs, chacun est interlocuteur ou un danseur valable aux yeux des autres et au sein du groupe ; chacun est amené à interpréter différents rôles. L’activité de contact improvisation précède le débat, la question explorée émergeant des gestes déployés, du sentiment, de l’idée qui en sont nés. Ou alors, la discussion arrive après avoir visionné une pièce chorégraphique contemporaine. Plus rarement, elle vient avant l’atelier où les idées émises sont interprétées par le corps.

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Danse contact improvisation avant la discussion à visée philosophique
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Discussion à visée philosophique

En s’appuyant sur les travaux de Guillemette Bolens, de l’Université de Genève, elle propose une approche de la lecture en faisant jouer les gestes du texte aux élèves. Par exemple : « nous avons fait une lecture kinésique de Tristan et Iseult. C’est un moment où les élèves vont s’engager dans le texte. » La séquence peut déboucher ensuite sur la mise en place de petites chorégraphies mais ce n’est pas l’objectif principal. Là, la danse est utilisée à l’intérieur des apprentissages dans une finalité autre que chorégraphique.

Évelyne est surprise par la qualité des interprétations des élèves, de leurs gestes, du sens qu’ils donnent à ce qu’ils font et ce qu’ils observent. Elle ne rencontre jamais de réticences, de ricanements gênés, comme si la mise en mouvement était pour eux un processus naturel d’apprentissage, une mise à distance de la contrainte statique qui empêchait l’expression de leur intelligence particulière. Elle ne perçoit pas non plus de réaction d’hostilité lorsqu’ils assistent ou visionnent un spectacle chorégraphique. « Il faut aussi se faire confiance. Si on croit que c’est bénéfique, les élèves y vont. Certes, c’est un travail austère, incertain, qui plaît aux élèves hors normes. Ils ont le plaisir de découvrir et d’apprendre autrement. »

Émerveillement

Elle les observe regarder avec acuité un spectacle ou ce que font les autres élèves, développer des compétences langagières. Elle s’émerveille de leurs capacités à mémoriser des gestes alors qu’il leur est difficile de mémoriser des textes. Elle se souvient d’un élève, arrivé dans le dispositif avec des difficultés relationnelles. Rapidement, ses compétences artistiques, en dessin et en danse, ont été remarquées, valorisées. Et, petit à petit cette reconnaissance a éteint ses impulsions parfois violentes. « Les ateliers danse-philo l’ont aidé à comprendre qu’on pouvait exprimer ses émotions autrement que par la violence. Il avait un blocage psychologique par rapport à la lecture. Une fois qu’il a été en confiance, il s’est mis à lire et à écrire. » Cet exemple parmi d’autres souligne l’idée que l’école laisse de côté certaines formes d’intelligence, ne valorise pas des compétences artistiques, sportives, somatiques, d’interprétation ou d’observation qui pourtant révèlent des capacités à apprendre autrement.

Alors, ses regrets vont au peu de place faite à la danse contemporaine dans le système scolaire. Bien entendu, elle peut être enseignée en EPS, mais l’angle est différent. « La danse que je pratique n’est pas sportive. Elle apprend à être doux avec soi-même et avec les autres dans un contexte où le système est rude avec eux. » En se reliant aux apprentissages, elle devient un vecteur d’inclusion. Par la valorisation et la reconnaissance de compétences non strictement scolaires, elle offre la confiance, développe le goût d’apprendre. Concordance des regards : « La danse contemporaine s’est toujours intéressée aux corps différents. Elle refuse les formatages. »

Évelyne Clavier le précise, mettre en place des activités de danse contemporaine dans le secondaire est loin d’être simple. Pendant dix ans elle a pu le faire en collège avec l’appui d’une chorégraphe dans le cadre d’un atelier artistique dans un lieu extérieur à l’école. Elle a pu continuer en ULIS avec un effectif de onze élèves, des locaux aux surfaces suffisantes et une certaine autonomie pédagogique avec des contraintes de programmes moindres. « Cela demande plus d’espace, de repenser l’emploi du temps et aussi le rapport au savoir, d’organiser l’accueil de chorégraphes. Le temps du corps, ce n’est pas cinquante-cinq minutes. » Elle donne une résonance particulière à son travail en le liant directement à son projet de recherche. Danser avec Samuel Beckett était le sujet de sa thèse. Elle explore Quad, la pièce sans paroles de l’auteur, avec un chorégraphe. Le projet « Meeting Beckett » était conçu comme une réécriture de Quad dans la cour et le gymnase du collège.

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Meeting Quad - Photo Anne Gateau

La danse contemporaine est un vecteur d’émancipation pour ses élèves, en offrant une appréhension par le corps de notions abstraites, comme pour elle. Elle explique faire fructifier encore ce qu’elle a appris lors de sa formation dans l’académie de Nancy-Metz. « Savoir improviser, savoir s’effacer, savoir rebondir, jouer avec le cadre, travailler en collectif, sont des compétences que j’ai développées avec cette formation et que je transfère dans mon métier. » Elle y a appris aussi à instaurer un dialogue avec ses élèves tout en ne se laissant pas déstabiliser. Elle a constaté ses propres difficultés au contact d’enseignants d’EPS plus à l’aise qu’elle dans certains exercices, a compris cette notion de sentiment d’échec qu’elle avait peu connu dans son parcours scolaire. « On relativise. On regarde autrement les élèves en difficulté, en percevant leur intelligence. »

Elle partage avec ses élèves ce sens de l’agir, cette impulsion, la confiance que l’on accorde à son corps lorsque les mots ne parviennent pas à sortir de façon ordonnée. Alors, on a envie simplement de rentrer à notre tour dans la danse pour laisser le mouvement ouvrir nos œillères.

Monique Royer


Pour en savoir plus :
La thèse d’Évelyne Clavier, « Danser avec Samuel Beckett »
Le projet « Meeting Beckett »
Les ateliers danse-philo dans la revue Diotime  : « Faire expérimenter l’altérité pour favoriser une école inclusive »

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