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Revenir à l’école

Avec les enfants des soignants

Jeanne-Claude Mori

8 mai 2020

Deux témoignages d’enseignants volontaires pour contribuer à la prise en charge des enfants des personnels hospitaliers (mais pas seulement). Situation pas appelée à durer sous sa forme actuelle, mais première expérience d’une école fonctionnant en live en temps de confinement.


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La mairie d’Altkirch (Haut-Rhin) a tout d’abord mis en place une cellule de crise de manière à coordonner les actions au sein des trois écoles de la ville et établir une ligne de conduite. Elle a mis à disposition une Atsem (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) par jour ouvré pour la désinfection des jeux, poignées de portes, et la sieste des élèves de petite section. Elle nous a fourni des locaux adaptés, du gel hydroalcoolique, des gants, etc. Elle a fait le choix de regrouper les trois écoles dans un bâtiment avec deux cours attenantes pour les récréations. Ainsi des élus, le directeur de la MJC (Maison des jeunes et de la culture) et des volontaires gardent les enfants avant l’arrivée des enseignants et après 16h30, à tour de rôle. Enfin, le service de communication de la ville propose des défis auxquels nous participons, qui nous mettent en projet, ce qui crée du lien social à distance. Par exemple, décorer les fenêtres des écoles et des maisons sur un thème.

L’association pour l’enfance prend en charge la garde des enfants le mercredi et la deuxième semaine des vacances de printemps ce qui nous a permis d’avoir une pause.

L’Éducation nationale met à disposition des enseignants volontaires. Pour notre école, je travaille deux jours par semaine, mes collègues, Valérie puis Magali, assurent les deux autres jour. Les jours de week-end et fériés sont assurés par les enseignants par roulement. Les parents inscrivent leur enfant auprès de notre directrice qui gère la partie administrative pour le temps extrascolaire. Elle nous transmet les listes des inscrits pour la semaine, ce qui me permet d’anticiper la continuité pédagogique.
Une très bonne communication entre les différents partenaires a permis une mise en place dès le 17 mars.

Gestion de l’espace

La première semaine, nous étions dans notre école, mais il a fallu déménager pour se centraliser sur un seul site. Cela impliquait de prévoir d’emporter du matériel individuel, sachant que nous partions d’une école maternelle pour aller dans une école élémentaire.

Nous avons pu obtenir deux salles de classe. Nous avons demandé au concierge de l’école d’enlever les tables de l’une d’entre elles et de nous installer onze tapis. Ainsi nous avons établi notre salle de motricité, avec un tapis par enfant, celui-ci délimitant ainsi son espace autorisé lors des activités sportives, musicales ou de relaxation.
La deuxième pièce est la salle de « classe » où nous avons installé des petits îlots : deux tables l’une contre l’autre.

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Un îlot par enfant espacé au moins d’un mètre des autres, avec une table pour poser ses jeux choisis et désinfectés en fin de journée, et une autre pour jouer ou travailler dans le cadre de la continuité pédagogique ou manger à l’heure de midi. Ainsi, nous accueillons de un à six enfants de la petite section au CE1.

Dans cette pièce, il y a aussi un espace cuisine où nous avons installé un four à micro ondes pour chauffer les repas, sachant que la situation perdurerait et que nous accueillons les enfants en journée continue. Et puis il y a aussi le bureau, où le cahier de liaison entre maîtresses, intitulé Accueil Covid-19, est disposé, ainsi que la réserve de papier, ciseaux etc. Sur une estrade sont installés les jeux à choisir, et sur une table est centralisé le matériel de peinture.

Les déplacements se font en « petit train » avec un mètre minimum de distance entre chaque.
Enfin, chaque enfant a un WC qui lui est attribué.

Gestion du temps

Il a fallu réinventer un emploi du temps, hybride, alternant travail donné par les collègues, jeux pédagogiques et autres : le magasin de jouets de notre ville nous a donné de nombreux jeux et activités créatives : quelle solidarité ! Les enfants ont eu aussi à disposition de la pâte à modeler. J’en ai fabriqué pour chaque enfant, contenu dans un pot à leur nom. Cela a été très utilisé, même en CE1, grâce à sa vertu « déstressante ». Quant aux activités de relaxation, elles plongeaient souvent des enfants dans le sommeil !

Les enfants avaient tout loisir de choisir leurs activités, un concept motivant pour eux et qui leur permet de tenir le coup dans cette situation inédite. De temps à autre, je leur ai proposé des temps de travail dans le cadre de la continuité pédagogique. Temps assez courts mais répétés dans la journée. Certains s’y mettaient d’ailleurs tout seuls, entrainant les autres. Nous avons établi finalement un emploi du temps régulier ensemble, les enfants ayant besoin de repères, de rituels sécurisants, d’autant plus dans cette situation.

Nous les gardions de 8h30 à 16h30, d’où l’importance de varier les activités, des rituels inédits, comme jouer au jeu du « Ni oui, ni non » à l’heure du repas etc.
Une grande récréation le matin et une l’après-midi leur était proposée lorsque la météo le permettait.

Gestes barrières

Enfants de personnel soignant, ils ont été déjà très informés sur les gestes barrières par leurs parents. Il nous a été donc plus facile de les leur faire mettre en pratique. De plus, tous les enfants ne sont pas arrivés en même temps, donc les plus expérimentés ont partagé d’eux-mêmes leur vécu. C’était génial de les voir donner des recommandations aux autres et de les entendre expliquer le pourquoi du comment ! Ils se sont sentis encore plus responsables.

Voici quelques exemples de gestes barrières mis en pratique, en plus de la gestion spatiale citée plus en avant. Des idées qui me sont venues en échangeant avec ma cousine infirmière scolaire et avec ma collègue Valérie.
- j’utilise une baguette qui me permet de rester à 1 mètre des enfants et d’être explicite dans la passation de consignes dans le cadre de la continuité pédagogique par exemple. Le côté empoigné de la baguette a un repère, de manière à la prendre toujours dans le même sens. Cette baguette est désinfectée très régulièrement.
- le matériel est strictement individuel. Cela va des ciseaux à la pâte à modeler, des échasses à la corde à sauter, des vélos jusqu’au casque qui est nominatif. Chaque enfant a une pochette avec ses feuilles de continuité pédagogique données par mes collègues et que j’ai pris le soin d’imprimer avant de me rendre à la garderie le lundi matin
- les enfants se servent de gel hydroalcoolique en appuyant sur le distributeur avec le coude, de même lorsqu’ils se lavent les mains pour prendre du savon et ouvrir l’eau.

Les petits plus…

Ils permettent aux enfants de tenir le coup face à des contraintes par moment oppressantes, parce qu’elles sont rappelées continuellement et qu’elles sont à l’opposé de la spontanéité des enfants, surtout les plus petits qui ont besoin de toucher, ont plus de relations physiques avec les autres enfants.
Ce peut être :

  • Être encore plus à l’écoute des demandes des enfants : mettre de la musique à souhait, changer d’activités quand on en a envie, même si on est tout seul à le faire (le petit nombre d’enfants le permet), etc.
  • Quand la maîtresse apporte un gâteau pour le dessert…
  • Faire du step sur des petites mousses sur la musique de Soprano ! Moments de complicité...

 

Une belle expérience humaine

Cette expérience m’a permis de développer une grande vigilance qui va m’être très certainement utile à la reprise et va m’aider à anticiper de nouvelles formes de pratiques d’enseignement. Ce n’est pas sans peine que j’ai dû apprendre à les maîtriser car au départ, je devais réfléchir à tout ce que je faisais, un peu comme un professeur en début de carrière ! Cela m’a pris beaucoup d’énergie et donc causé beaucoup de fatigue, pour garder le cap, pour faire respecter ces gestes barrière, ne pas sombrer dans l’angoisse et finalement, ne plus écouter pour un temps les médias. Mais le sourire des enfants heureux de revenir à la garderie chaque matin, un partenariat solide évoqué au début de cet article et savoir que nous sommes utiles pour vaincre ce virus, me donne le courage d’aller jusqu’au bout de mon engagement.

Jeanne-Claude Mori
Professeure des écoles en maternelle en Alsace

Le privilège de se retrouver

Dès le début de la période de confinement, je me suis porté volontaire pour faire partie des enseignants qui assureraient l’accueil des enfants de soignants, et plus largement de tous les professionnels mobilisés par la gestion de la crise sanitaire. Dès le départ et jusqu’à son terme annoncé, il y eut, dans notre circonscription de Meaux, où la grande majorité des écoles est située en REP ou REP+, un nombre de volontaires toujours supérieur aux besoins. Cinq établissements vite réduits à trois sont restés « ouverts » : deux écoles maternelles, l’une accueillant des élèves d’âges à aller en maternelle et élémentaire, l’autre uniquement des élèves de maternelle, et un collège accueillant des élèves d’école élémentaire et des collégiens.

S’il a fallu attendre le retour des « congés » de printemps pour voir les masques fournis par la municipalité, nous avions dès le départ du gel hydroalcoolique. Les personnels municipaux et départementaux nécessaires pour assurer cet accueil dans de bonnes conditions de sécurité et d’hygiène (Atsem, assistants d’éducation et agents de service) étaient présents sur la base du volontariat.

Concernant les enseignants, le planning était organisé avec, pour chaque site d’accueil et par demi-journées, au moins deux enseignants. Les élèves étaient peu nombreux et s’il était facile pour les plus âgés de faire respecter les gestes barrières, ce l’était moins pour les plus jeunes.

Les activités proposées ont largement dépendu du niveau d’investissement des élèves et des familles par rapport à la poursuite des activités scolaires. Certains arrivaient avec les activités prévues par leurs enseignantes et enseignants et n’avaient besoin, pour être soutenus, que d’une supervision telle celle d’une étude. Pour d’autres, cela s’est avéré plus compliqué : venus sans matériel, sans travail à réaliser, ne montrant aucune envie de réaliser quelque tâche scolaire qui soit. Il a fallu proposer des activités un peu moins scolaires pour mobiliser leurs compétences et maintenir un niveau minimal d’entraînement intellectuel.

À certains moments, cela s’est plus apparenté à de la garderie qu’à de l’école. Mais il a toujours régné, sur les temps dont je peux témoigner, entre enfants, entre professionnels, une ambiance de solidarité, de partage comme si se retrouver était, dans ce temps confiné, un petit privilège.

Pascal Gentil
Instituteur spécialisé, maître E en Rased à Meaux (Seine-et-Marne)


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