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Le coronavirus et l’école

Assurer la « continuité éducative » dans le « cluster » de l’Oise

Témoignages de chefs d’établissement

11 mars 2020

Le covid-19 a touché l’agglomération creilloise fin février et les établissements scolaires ont été tous fermés, dans un secteur où domine l’éducation prioritaire. Comment les enseignants et les directions font-ils face ? Deux témoignages dans le secondaire, en attendant d’autres dans le primaire.


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  • Marguerite Thuillier est principale du collège Edouard-Herriot de Nogent-sur-Oise

Comment vous organisez-vous au collège pour inciter les élèves à continuer à travailler sur le plan scolaire ?
Notre public est globalement en grande difficulté, il faut le stimuler constamment, changer souvent les activités et diversifier les outils. Leur parcours doit être le plus attractif possible. Les enseignants font souvent appel au travail en petits groupes, que nous appelons les groupes de besoin. L’entraide entre élèves est très présente également.
Dès le premier jour de fermeture, nous avons donc proposé aux enseignants de continuer à travailler avec les outils que les élèves maitrisent déjà et qu’ils ont l’habitude d’utiliser. Les professeurs ont créé leurs groupes de discussions, d’échange sur le Pronote (logiciel de gestion de vie scolaire) et les groupes d’activités sur l’ENT (environnement numérique de travail). Les professeurs principaux, quant à eux, ont en plus la charge de suivi de leurs classes et vérifient quotidiennement qui ne s’est pas connecté. De plus, nous générons tous les jours les listes de visiteurs connectés par classe. Avec les retours des enseignants, nous savons alors avec précision quelles sont les personnes qui ne se sont pas connectées.

Certains ont perdu leurs codes, d’autres ont besoins de les réinitialiser. Les professeurs principaux appellent les familles et nous faisons de même, pour rappeler les enjeux : le DNB (diplôme national du brevet), l’orientation, les devoirs communs pour les 4° et 3° par exemple. En 6° et 5°, nous avons beaucoup d’élèves à besoins particuliers, qui sont accompagnés par un projet personnalisé de scolarité. Le travail déposé par les enseignants est évalué. Les élèves et les familles savent que c’est actuellement le seul moyen que nous avons pour vérifier leur progression. Et cela fonctionne ! Le 2 mars, 283 élèves travaillaient à distance, le 8 mars, 408 élèves étaient connectés sur 544.

Cependant, ce n’est pas simple pour tous. Pour de nombreuses familles, l’accès au numérique reste restreint, voire inexistant. Pour ces familles nous utilisons l’envoi postal. C’est cela le plus important : n’oublier personne, préserver l’égalité d’accès à l’enseignement pour tous nos élèves.

Les équipes enseignantes poursuivent leur communication auprès des familles. Nous-mêmes nous communiquons par le biais des mails, messages Pronote, notre site internet. Moins par téléphone ce jours-ci, car en équipe restreinte c’est très compliqué. Nous faisons également appel à notre association de parents d’élèves pour relayer les informations.

Avez-vous des retours intéressants, de la part des familles ou des élèves ?
Oui, de nombreux élèves nous disent que c’est plus difficile. Premièrement, ils n’ont pas la présence rassurante des enseignants auprès d’eux. Ensuite, ils doivent organiser leur travail dans la journée, préparer leur emploi du temps. Parfois le travail donné comporte plusieurs parties, pour la semaine entière, il faut donc y revenir. Certains regrettent d’être privés de vie sociale. Ils ne peuvent plus se retrouver entre eux à la récréation. 

Pour les familles c’est très difficile. Les parents ne sont pas à la maison pour assurer le suivi de leurs enfants, ils travaillent. De nombreux parents ne maitrisent pas l’outil informatique au point de pouvoir vérifier le travail effectué dans la journée. D’autres s’aperçoivent qu’ils n’ont jamais utilisé leurs codes d’accès aux applications qui le permettent. Pour certaines familles, la maitrise du français peut constituer une barrière importante.

Y a-t-il une coordination des enseignants pour assurer cette continuité éducative compliquée ?
Comme je l’ai dit tout à l’heure, dans un premier temps nous avons fait le choix de continuer avec les outils déjà utilisés et connus des élèves et familles, afin d’éviter toute rupture. Dans le bassin creillois et au-delà, les chefs d’établissement ont partagé leurs expériences via des listes de diffusions et groupes de travail. La deuxième semaine sera celle de perfectionnement : améliorer notre interactivité. Initier tous les enseignants à l’utilisation de la classe virtuelle. Le principal adjoint coordonne l’équipe enseignante, nous travaillons avec la coordinatrice TICE pour la mise en place des tutoriels, accessible à tous. La DANE, division du numérique du rectorat d’Amiens, propose les groupes de travail thématiques à distance. Il y a aussi les possibilités de réunir les enseignants en « classe virtuelle » pour répondre aux questions, donner les consignes, animer les réunions.

  • Delphine Dechance est proviseure-adjointe au lycée Jules-Uhry de Creil, s’occupant plus particulièrement de la partie lycée professionnel.

Quand on est à la direction d’un lycée, comment fait-on pour assurer la « continuité éducative », sans doute encore plus problématique en lycée professionnel ?
Nous avons effectivement été « les pionniers » avec les collègues des « clusters » de l’épidémie, mais en une semaine nous avons assez vite pu mettre en place des choses. 

Nous avons commencé par nous appuyer sur Pronote et l’ENT développé par la Région. Grâce à ces outils numériques, les professeurs ont très vite commencé à pouvoir envoyer du travail à leurs élèves. Beaucoup avaient déjà des groupes de discussion par Whatsapp. Nous avons demandé au référent numérique de créer des forums de discussion sur l’ENT pour que les professeurs puissent discuter avec leurs classes. 

Ma collègue proviseure a participé à la cellule départementale de gestion de crise et a pu avoir au téléphone la proviseure adjointe du lycée français de Hong Kong qui est déjà dans notre situation depuis fin janvier. Ils ont pu nous donner des conseils et notamment d’amener le plus rapidement possible les enseignants à conduire des classes virtuelles pour maintenir le lien avec les élèves. De ce fait, la proviseure a réuni un conseil pédagogique en classe virtuelle, où elle a pu expliquer aux enseignants comment nous allions fonctionner et répondre à leurs premières questions (nous étions mercredi). Le jeudi, à la demande de certains collègues, j’ai animé une classe virtuelle pour leur montrer les différents outils pédagogiques de l’ENT (QCM en ligne, padlets, murs collaboratifs, espace de dépôt de fichiers, agenda partagé, etc.)

Nous avons demandé aux professeurs principaux de créer des agendas numériques partagés pour que les enseignants puissent programmer les classes numériques sans se « faire concurrence ». 

Les enseignants se sont énormément investis cette première semaine. Ça a été un travail très chronophage et nous avons au maximum essayé de les accompagner. Ils ont créé des tutoriels pour animer les classes virtuelles, des tutoriels pour les élèves également. Ils se sont beaucoup entraidés.

Au LP, les enseignants doivent faire face encore plus à la difficulté de joindre les élèves. En effet, comme pour les autres, ils n’ont pas tous accès à un ordinateur personnel, voire à un smartphone (qui permet d’accéder aux applications utilisées et aux classes virtuelles). 

Nous essayons de faire le point sur les élèves pour lesquels nous n’avons pas de nouvelles et nous les contactons par téléphone. Il y a peu d’élèves pour lesquels nous n’avons vraiment pas de nouvelles. 

Pour les élèves de LP, la plus grande difficulté est que les enseignants ne peuvent pas les accompagner de la même façon. Et la fracture numérique se ressent énormément. Les enseignants notent à quel point ils doivent les aider dans les aspects techniques : se connecter correctement peut parfois être très compliqué. 

Par ailleurs, du fait de l’éloignement, ils ne peuvent pas personnaliser de la même façon. Un des « remèdes » est la possibilité de constituer des ateliers dans les classes virtuelles ce qui permet le travail en groupe pendant les classes virtuelles et personnalise un peu plus les interventions des enseignants. 

Y a-t-il des échanges à distance avec les élèves ? Comment fait-on pour ne pas les laisser seuls avec eux-mêmes ?
Nous utilisons en premier lieu les applications disponibles sur l’ENT. Nous pouvons par exemple publier des actualités auxquelles les élèves peuvent réagir. Ils peuvent aussi nous contacter directement via une messagerie. 

Dans le cadre de Parcoursup, nous avons aussi, avec mon collègue adjoint, énormément appelé les familles et les élèves pour les accompagner dans leurs inscriptions et dans la formulation de leurs vœux. En effet, tous les élèves de Terminale n’étaient pas encore inscrits ou n’avaient pas formulé de vœux. Nous avons donc appelé et parfois fait les inscriptions avec eux par téléphone. 

Par ailleurs, les enseignants n’ont cessé de chercher à échanger avec les élèves sous toutes les formes possibles et aussi en les appelant pour certains (plus au LP).

Nous avons beaucoup travaillé, les équipes aussi. Au cours de la semaine, le Rectorat a mis au point peu à peu des formations numériques à destination des enseignants pour les aider mais nous avions déjà fait le travail quelque part. Cependant, je pense que cela a pu être disponible directement pour les autres collègues qui se trouvent dans la même situation cette semaine. Par ailleurs, les inspecteurs commencent à diffuser depuis vendredi des éléments pour accompagner les enseignants. 

Le SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale) a aussi organisé une classe virtuelle ce dimanche pour que nous puissions mobiliser nos connaissances. 

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk


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Photo de Jean-Charles Léon


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