Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative qui vit de ses abonnements et ventes au numéro.
Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
,

La coopération pour prévenir l’épuisement professionnel

Enseignante en sciences économiques et sociales, Céline Cael a développé et enrichi ses pratiques professionnelles grâce aux classes coopératives et au fonctionnement en collectif pédagogique. Elle défend aujourd’hui la force du terrain pour promouvoir et renforcer l’école émancipatrice.

Enfant ou adolescente, Céline Cael ne s’imaginait pas enseignante. Après le bac, elle suit des études de sciences politiques afin de devenir consultante pour des administrations publiques. En complément, elle s’inscrit en alternance dans une école de commerce. « Je me suis ennuyée comme rarement dans ma vie. »

L’ennui agit comme un déclic. « J’ai décidé de m’inscrire sur un coup de tête au concours pour l’agrégation de sciences économiques et sociales. » Pendant un an, elle suit une préparation au concours. L’agrégation en poche, elle prend une pause d’une année pour voyager. À son retour, son stage dans l’académie de Créteil la conforte dans son choix. « Le métier d’enseignante faisait sens, comme une évidence. C’est un métier où on ne s’ennuie pas parce qu’on se remet en question tout le temps ».

S’engager dans la durée

Alors qu’elle est titulaire sur zone de remplacement (TZR), le hasard la mène au lycée Jacques-Feyder d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), où son gout d’enseigner se confirme et se renforce. Un poste se libère et lui permet de rester et de s’engager sur la durée dans le projet de classes coopératives. Depuis six ans, elle est professeure principale, en binôme avec une collègue.

Elle est également formatrice à l’Inspé, à mi-temps, pour accompagner les enseignants stagiaires de SES et aller les voir dans leur établissement. Par ailleurs, elle intervient dans des formations sur le programme Evars (Éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité) ou encore sur les pratiques coopératives.

Avec Laurent Reynaud lors d’un événement autour de leur livre à Lyon en mai 2026.

Elle a découvert au lycée Feyder, une façon de travailler en collectif pour la réussite des élèves. Sur les quarante classes, trois sont dites « coopératives ». Deux concernent le niveau 2de, la troisième est une 1re STMG. Les élèves sont inclus dans la classe de façon aléatoire, sans sélection par le niveau scolaire, avec comme seule concession la possibilité pour les futurs lycéens d’indiquer qu’ils souhaitent intégrer cette classe. Seules cinq places sont ouvertes pour ces volontaires. « Cela garantit une mixité dans les profils. »

Deux bienfaits de la coopération

L’équipe pédagogique réfléchit ensemble aux pratiques de coopération à organiser dans la classe. Elles ne sont pas envisagées comme une fin en soi mais comme un moyen pour les élèves de mieux apprendre et pour les enseignants de lutter contre l’épuisement professionnel. « Le prof s’épuise à répondre individuellement aux questions. Mais si on utilise le groupe classe avec son hétérogénéité pour répondre, on permet de faire mieux progresser les élèves que lorsque le prof est au centre de la classe. »

Deux heures hebdomadaires sont consacrées au dispositif coopératif. La première est dédiée au conseil des élèves, pour échanger sur la vie de classe, proposer des projets. La seconde est consacrée à l’entraide entre élèves. Elle est organisée avec des binômes de tutorat, qui changent régulièrement. Les séances incluent « l’apprendre à apprendre ». Des petites sessions sur le fonctionnement du cerveau, la mémorisation sont proposées pour outiller l’entraide.

Apprendre de la classe coopérative

Les conseils de classe ont été réorganisés pour « en faire un temps pédagogique et un moment d’apprentissage ». Les élèves le préparent, passent un par un accompagnés par leur délégué. « Ils présentent leur bilan du trimestre, se projettent sur le suivant. Ils développent une lucidité sur leur parcours et renforcent leur capacité à l’oral devant un public de profs. »

Pour l’équipe pédagogique aussi, la classe coopérative est une source d’apprentissages. Le projet s’est inscrit dans un dispositif LéA (Lieux d’éducation associés à l’IFÉ) sur les situations problèmes, avec un accompagnement de Sylvain Connac et de Bruno Robbes. « Grâce à cette classe coopérative, une grande partie des profs se sont mis dans une démarche de recherche, avec une réflexion sur ce que les élèves ont appris, ce qui a marché, pas marché, notre posture, les améliorations possibles. Ce qui pouvait être perçu comme échec est un support de réflexion et de progression. »

L’équipe réfléchit à un autre LéA, cette fois sur les alliances éducatives. En attendant ce nouveau projet, elle se réunit lors de temps d’échanges pédagogiques pour continuer à analyser et à changer ses pratiques.

La classe puzzle pour favoriser les échanges

Céline Cael essaime aussi des pratiques coopératives dans les classes de 1re et de terminale où elle enseigne. Elle mise souvent sur la classe puzzle pour favoriser les échanges et les apprentissages mutuels. « J’interviens en enseignement de spécialité. Les vingt-cinq à trente élèves viennent de cinq à six classes différentes et ne se connaissent pas. Avec la classe puzzle, les groupes changent toutes les vingt minutes. C’est motivant pour les élèves, car ils savent qu’ils vont expliquer à leurs camarades et pas seulement écouter la prof pour restituer leurs connaissances lors de l’examen. »

Elle voit et vit la classe comme un collectif et sa discipline comme une aide à comprendre le monde et les systèmes politiques, à avoir des clés pour lire l’actualité, situer une ligne éditoriale, un média ; devenir un citoyen éclairé et voter en étayant son choix. « On donne les clés, pas les réponses. On a une grande influence sur les jeunes, ce qui nécessite de la clarté sur les valeurs républicaines, mais dans l’axe républicain, il faut faire attention à notre propre influence. »

Des podcasts et des journaux pour aller plus loin

Elle utilise des supports variés avec une prédilection pour les podcasts, puisés dans les bibliothèques de Radio France ou d’Arte. Elle les choisit en lien avec les programmes, en sélectionne des extraits pour rester sur un format maximum de dix minutes. Sur un pad, elle inscrit des suggestions pour que les élèves qui le souhaitent aillent plus loin et partagent ensuite ce qu’ils ont découvert. Elle utilise les journaux pour des décryptages d’actualité. « L’objectif est aussi de développer la culture de l’info. Et pourquoi pas, de suivre Le Monde, Libération ou Les Échos sur les réseaux sociaux, de commencer par lire le carrousel sur Instagram puis de lire l’article complet. »

Elle organise des séances d’arpentage sur des ouvrages de sociologie au cours desquelles les élèves mettent en commun les dix pages que chacun était chargé de lire. Cette année, l’ouvrage de Félicien Faury, Des électeurs comme les autres, sur le vote RN, sera exploré.

Elle voit et vit l’approche pédagogique, qu’elle développe le plus souvent en collectif, comme un antidote à la lassitude professionnelle. Elle parle de « bataille culturelle » pour retrouver cet alignement. « Il faut contribuer sur le terrain à contrer les idées toutes faites exprimées par des politiques sans lien avec la recherche ou la pratique. »

Développer une culture collective sur le terrain

Elle est allée, en Ile-de-France et ailleurs, à la rencontre de collègues enseignants avec Laurent Reynaud, à la suite de la publication de la parution de leur docu-fiction Et si on imaginait l’école de demain ?. Ensemble, ils ont envisagé ce qui fait l’école, émancipatrice et démocratique. « Le terrain a quelque chose à dire sur l’éducation, et ce point de vue est politique. »

L’assemblée lors de la prérentrée du CRAP Ile de France le 28 aout 2026.

Ils ancrent désormais l’initiative dans la durée avec la création d’un collectif francilien du CRAP, pour porter et partager les valeurs de l’association, développer une culture collective propre à aligner valeurs politiques, recherche et pratiques professionnelles.

Elle perçoit cet alignement comme la condition première pour que les enseignants s’épanouissent durablement dans leur métier. Et, dès leur formation initiale, s’intéresser au triangle postures, pratiques réelles et travail prescrit lui semble indispensable pour ne plus laisser la lassitude se propager dans les salles des profs.

Monique Royer

Pour en savoir plus

Le blog des classes coop du lycée Feyder


À lire également sur notre site

La pédagogie : un secours pour la démocratie ?, par Céline Cael et Laurent Reynaud

Une prérentrée avec les Cahiers pédagogique, par Soizic Conrath, Mathilde Ouguel, Marion Fellrath

Coopération : un flou qui questionne, par Céline Cael et Cécile Morzadec (accès payant)

13 photos pour vivre une balade sociologique, par Céline Cael et Laurent Reynaud

Enseigner, un art du couteau suisse, par Céline Cael et Laure Meunier

Projets collectifs d’enseignants : comment relever le défi sans s’épuiser ?, par Daria Bardellotto, Clément Delacroix et Cécile Morzadec


Sur notre librairie