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« L’IA ne peut et ne doit pas se substituer à la formation des enseignants »

Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »
L’usage croissant de l’intelligence artificielle dans les écoles soulève des questions sur les apprentissages et l’esprit critique des élèves comme des professeurs : qu’en est-il des devoirs à la maison ? Comment adapter ses enseignements ? Quels sont les points de vigilance à connaitre ? Julie Higounet et Jean-Michel Zakhartchouk, coordonnateurs de notre nouveau numéro sur l’IA, apportent leurs réponses sur ces transformations.
Vous aviez déjà coordonné ensemble, il y a deux ans, un premier numéro consacré à l’intelligence artificielle. Pourquoi avoir choisi de revenir aujourd’hui sur ce sujet avec un nouveau dossier ?

Lorsque nous avons coordonné le premier dossier, l’intelligence artificielle générative venait d’entrer brutalement dans le paysage éducatif. Beaucoup de questions portaient alors sur la découverte de l’outil, son fonctionnement, ses limites ou encore les inquiétudes qu’il suscitait.

Deux ans plus tard, le contexte a profondément changé. L’IA n’est plus une curiosité technologique. Elle est devenue une réalité quotidienne pour de nombreux élèves, enseignants et personnels éducatifs. Nous ne sommes plus dans le temps de la réaction mais dans celui de l’appropriation.

Nous avons cherché à dépasser les oppositions simplistes entre enthousiasme et rejet pour explorer les usages réels, les transformations du métier enseignant, les nouvelles questions pédagogiques et les enjeux éthiques qui émergent.

Pensez-vous que l’IA puisse devenir un véritable outil pédagogique au service des enseignants et des élèves ?

Oui, sans aucun doute.

L’arrivée de l’IA nous oblige à réinterroger certaines tâches scolaires. Lorsqu’un élève peut obtenir en quelques secondes un résumé, un plan ou une dissertation, il devient nécessaire de clarifier ce que nous cherchons réellement à développer.

L’enjeu n’est pas seulement de produire un résultat mais de construire des apprentissages. Cela suppose de rendre davantage visibles les démarches et les processus d’apprentissage : le questionnement, la recherche, les hésitations, les choix réalisés, les révisions successives.
Nous devons progressivement passer d’une logique centrée sur le produit final à une logique davantage centrée sur le processus. Demander aux élèves d’expliquer leurs choix, de comparer plusieurs réponses, de justifier leur raisonnement ou d’analyser les propositions d’une IA devient particulièrement intéressant.

De manière inattendue et bienvenue, l’arrivée de l’IA nous ramène à des questions pédagogiques fondamentales : comment développer l’esprit critique ? Comment apprendre à penser ? Comment accompagner l’élève dans la construction de son jugement ? Ces questions étaient déjà présentes avant l’IA, mais elles deviennent aujourd’hui encore plus essentielles.

En fait, l’IA nous bouscule et nous oblige à repenser l’école, ce qui correspond depuis toujours au projet des Cahiers pédagogiques. Elle peut, paradoxalement d’une certaine façon, nous conduire à développer la créativité et l’innovation pédagogique, puisque l’école verticale et qui confond déversement de savoirs et véritables appropriations, ça risque de ne plus marcher !

Quel conseil donneriez-vous aux enseignants qui refusent d’utiliser l’IA, et à ceux qui, au contraire, l’utilisent déjà dans leurs pratiques de classe ?

À ceux qui refusent de l’utiliser, on pourrait dire qu’il n’est pas nécessaire de devenir expert ni de tout adopter. En revanche, il nous semble important de comprendre l’environnement dans lequel évoluent désormais les élèves. On peut choisir de ne pas utiliser un outil, mais il devient plus difficile d’ignorer son existence lorsque celui-ci transforme les pratiques sociales et professionnelles.

Nous leur conseillerions simplement d’expérimenter, avec curiosité, sans pression et sans obligation de résultat.

À ceux qui l’utilisent déjà, nous dirions de conserver une posture réflexive. L’IA impressionne souvent par la qualité apparente de ses réponses. Pourtant, elle se trompe, simplifie parfois à l’excès ou reproduit certains biais. L’enjeu n’est pas d’obtenir une réponse rapide mais de développer notre capacité à questionner cette réponse. Avec l’IA, plus que jamais il faut développer l’idée du praticien réflexif, pratiquer la métacognition, et être un enseignant concepteur et non simple exécutant.

Ajoutons qu’il y a aussi un usage qui peut faciliter le travail de l’enseignant. Dans le titre du numéro, « faire classe » concerne aussi la préparation des cours, l’élaboration des consignes, la gestion de l’hétérogénéité dans sa classe. Il ne s’agit nullement de s’abandonner à l’IA pour ces tâches, mais de s’en servir comme point d’appui et de gagner du temps pour aller à l’essentiel ensuite : accompagner les élèves, personnaliser son enseignement.

L’IA générative, en reprenant ce qui a déjà été écrit notamment par des pédagogues et intégré à la base de données, peut aussi faire des suggestions utiles pour la classe. Mais l’IA ne peut et ne doit surtout pas se substituer à la formation des enseignants, et enfermer ceux-ci dans des bulles individuelles, chacun dans son coin face à son ordinateur ou smartphone…

À cet égard, vive le présentiel !

Quels sont, selon vous, les principaux points de vigilance à garder en tête lors de notre utilisation de l’IAG ?

Le premier point concerne l’esprit critique. Les réponses générées sont souvent convaincantes mais pas nécessairement exactes. Il reste indispensable de vérifier les informations, croiser les sources et exercer son jugement.

Le second porte sur la protection des données et la confidentialité. Les établissements et les enseignants doivent être attentifs aux informations qu’ils partagent avec ces outils, en particulier celles concernant les élèves.

Le troisième est plus pédagogique, comme il est souligné dans la réponse précédente. Nous devons éviter que l’IA ne conduise à une délégation excessive de certaines activités cognitives. Lire, écrire, argumenter, mémoriser ou résoudre des problèmes demeurent des compétences essentielles. L’IA doit venir soutenir ces apprentissages, non les remplacer.

On trouvera des exemples pratiques dans le dossier en réponse à ces points de vigilance, puisque nous avons voulu être très concrets et nous plonger au cœur de la classe…

Que vous a apporté personnellement la coordination de ce dossier ? Votre regard sur l’IA a-t-il évolué au fil de ce travail ?

Jean-Michel Zakhartchouk : C’est vraiment passionnant de travailler sur un sujet en pleine évolution, d’être un peu dans l’histoire pédagogique en marche. Et personnellement, j’aime bien me confronter à la complexité où, au-delà du manichéisme « c’est formidable » / « c’est catastrophique », de nouvelles pratiques s’inventent.

Julie Higounet : Pendant la constitution du dossier j’ai connu des phases d’enthousiasme, d’interrogation et parfois d’inquiétude. La coordination de ce dossier m’a surtout permis d’approfondir la complexité du sujet et de voir à quel point l’IA est un révélateur fort des pratiques pédagogiques existantes.

J.-M.Z. : Et j’ajoute qu’on n’a pas fini d’évoquer le sujet dans les Cahiers, sur le site, je coanimerai d’ailleurs (avec Cristina Popescu) un atelier sur le sujet lors de nos Rencontres d’été 2026 et nous nous appuierons beaucoup sur ce dossier. À suivre…

Propos recueillis par Léane Cras

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