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Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »

Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »

Comment une enseignante se lance dans la création d’un Chatbot. Chatbac.fr est une application conçue pour aider les élèves à préparer le bac de français et en particulier la dissertation sur œuvre. À l’image d’une conversation What’s App avec Rimbaud, Colette ou Balzac !

En janvier 2024, je suis en disponibilité de l’Éducation nationale et réside dans un petit village de Dordogne après avoir été enseignante en classe de 1re pendant vingt ans dans les lycées de l’étranger (réseau AEFE, Agence pour l’enseignement français à l’étranger). Je me demande alors comment faire bénéficier les élèves de 1re des cours que j’avais préparés pour mes classes de Munich ? Mon projet initial consistait à créer un site en ligne.

Dans le même temps, je travaille pour des entreprises américaines qui annotent des données : pour elles, j’écris, je lis et je corrige des traductions. Je découvre le data labeling solution… je comprends que les modèles de machine learning ont besoin de données solides pour leur apprentissage. Ainsi se reproduit l’histoire du Turc mécanique de Johann Wolfgang Von Kempelen : derrière l’IA se trouve l’humain recruté par l’Amazon Mechanical Turk pour des tâches pour lesquelles l’IA n’est pas assez performante.

Or, en testant ChatGPT sur des sujets de bac, je découvre les approximations des réponses et les hallucinations. L’IA invente de très beaux vers de Rimbaud ! Ma curiosité m’amène donc à m’initier à l’IA. Je comprends qu’il serait intéressant de m’appuyer sur elle pour mon projet et je commence, en guise d’initiation, par coder un site à l’aide une IA low-code ;  puis je découvre le travail admirable de Vivien Mirebeau – PhiloGPT – qui me donne envie de le transférer au français.

Mon objectif est alors de proposer des réponses consolidées, centrées sur le programme de bac et accessibles facilement. Je découvre aussi que l’on peut acheter différents « niveaux » de réponse dans les contrats payants des IA : la marchandisation du savoir est à l’œuvre. Je décide donc que mon outil sera gratuit même si je paie des frais d’IA pour le faire fonctionner. Reste désormais à trouver un modèle économique viable qui assurera la pérennisation de l’outil.

Grâce une précieuse aide technique et au site de low-code Replit, Chatbac a pris forme en mars-avril 2025.

L’entraInement du programme : le cœur de mon travail

Comme beaucoup de robots conversationnels, Chatbac puise ses réponses dans une base de données (appelée vectorstore). C’est l’IA de ChatGPT qui est sollicitée pour faire ce travail de va-et-vient entre la requête de l’élève et la base de données. Chatbac est pré-prompté pour répondre aux prompts des élèves. Il doit, entre autres, répondre de manière organisée, en citant le texte fidèlement, refuser les provocations… La source des réponses est la suivante : une IA extérieure qui met en forme la réponse, la formule en passant par le filtre du pré-prompt et en allant chercher dans les sources du vectorstore.

Chatbac doit être entraîné à partir des œuvres du bac et seulement de celles-ci. Lors de mes premiers tests de ChatGPT, je constatais que les citations étaient parfois tirées de plusieurs œuvres de l’auteur. Restreindre le corpus dans la base de données est ce qui permet la justesse des citations et évite les hallucinations.

Quand l’œuvre est libre de droit, je cherche donc le texte original sur Wikisource afin de l’intégrer. Il me faut parfois moderniser des textes à partir de Wikisource comme cela a été le cas pour Françoise de Graffigny (Lettres d’une Péruvienne), au programme cette année. Lorsque l’œuvre n’est pas libre de droit, la difficulté commence. Pour Hélène Dorion (Mes forêts), je n’ai pu obtenir les droits et il a fallu renoncer à intégrer l’œuvre dans Chatbac. Pour Francis Ponge, par exemple, il a fallu réaliser un document de synthèse intégrant des citations courtes et de nombreuses analyses de manière à permettre à l’IA de fournir des réponses correctes.

Je lis les œuvres au programme et je les annote. J’en tire des documents de synthèse écrits comportant de nombreuses citations. Je cerne également les sujets de dissertation qui peuvent être proposés, j’en traite certains et je les enregistre dans les documents source.

Pour que les réponses soient pertinentes, je prends en compte le parcours associé à l’œuvre en réalisant un document spécifique. Cela permet d’être plus aligné avec le programme du bac.

Usages pédagogiques

Quelques retours chaleureux au sujet de l’application m’ont permis d’entrevoir les usages pratiques. Il faudra un peu plus de recul et une enquête solide à ce sujet pour pouvoir évaluer ce qu’apporte concrètement la plateforme aux enseignants.

Des professeurs du Liban, de Munich, de Poitiers et des États-Unis m’ont contacté au moment du lancement pour me remercier d’un travail qu’ils appréciaient ou me signaler des dysfonctionnements. Car, oui, trop souvent encore, des problèmes surgissent et il faut réparer.

Voici quelques usages évoqués par les professeurs ou que j’avais envisagés à la conception :

  • Au tableau l’enseignant pose une question au bot et la projette à la classe. Il s’agit ensuite d’en discuter la réponse et de la compléter. Cet usage permet de montrer aux élèves que leur travail est toujours valable, qu’avec leurs connaissances de l’œuvre, ils peuvent faire usage de leur esprit critique. Les réponses fournies par une IA ne peuvent jamais entrer dans toutes les nuances d’une œuvre et égaler la réception sensible et multiple des élèves.

  • Approfondir une question spécifique sur un thème pour proposer de rédiger un paragraphe. La réécriture permet de révéler aux élèves l’infinie possibilité des formulations et la richesse de la langue. L’IA propose une rédaction aboutie mais qui peut être revue et mieux correspondre aux attendus de l’épreuve de bac.

  • Dans un travail de groupe, faire réfléchir les élèves à un plan détaillé de dissertation ; puis vérifier ce que Chatbac peut répondre. Les élèves constateront qu’ils avaient déjà cerné bien des aspects du sujet. L’IA arrive en complément du travail collaboratif. Là encore cela permet de mettre en avant les compétences des élèves, une méthode de travail vertueuse où leur processus cognitif, leur engagement dans le travail collaboratif, et leur travail de mémorisation est valorisé.

  • L’outil permet aussi à l’élève de poser ses questions chez lui dans un espace où son inhibition à l’égard de l’ignorance est levée ; il lui permet de revoir des notions (phase de rappel en mémoire) ; de trouver de nouvelles citations…

Les élèves peuvent avoir l’impression que l’IA fait mieux et plus vite, ils peuvent éprouver le sentiment qu’il suffit de s’en remettre à elle aveuglement, au risque de menacer le développement d’un esprit critique pourtant au cœur des préoccupations enseignantes : il est donc important de leur montrer ce qu’apporte la discussion en classe en termes de nuances, ce que la sensibilité humaine peut encore avoir à dire sur le texte littéraire dont le sens n’est jamais épuisé. Par l’échange oral en classe, à partir des outils IA, il est donc possible de consolider des compétences essentielles

Il est encore un peu tôt pour avoir des statistiques fiables. Chatbac a une fréquentation de 1 000 élèves par mois environ en milieu d’année, puis des pics beaucoup plus importants au mois de mai et juin. La fréquentation est ensuite basse pendant l’été. Quelques logs montrent que ce sont alors les professeurs préparant leurs cours qui consultent la plateforme.

Emmanuelle Roussel
Professeure de lettres et créatrice de Chatbac.

Les questions posées par les élèves :

Savoir interroger l’auteur révèle déjà une certaine compétence en matière de lecture de l’œuvre. Or certaines questions sont souvent très sommaires, formulées à minima même si d’autres se révèlent très pertinentes. Faire un travail en classe sur la question pourrait être une autre piste d’exploitation de l’outil qui entrerait en cohérence avec les enjeux de grammaire à l’oral. Les demandes concernent souvent l’exercice de la dissertation et les attendus du bac.

Quelques exemples de logs :

« Fais-moi une dissertation », « Introduction », « Présente-toi en trois lignes », « J’ai eu ce sujet au bac blanc de français (dissertation) : Dans le poème Sensation, Arthur Rimbaud écrit : “j’irai loin, bien loin”. Selon vous, Le Cahier de Douai répond-il à ce projet ? Puis-je t’envoyer mon plan pour me dire si je traite correctement le sujet ? », « Donnez-moi s’il vous plait cinq citations les plus importantes », « Comment le désir mène-t-il Raphaël à sa fin ? », « Que penses-tu de l’injustice coloniale ? »

Un projet tout jeune encore mais qui, je l’espère, pourra s’améliorer avec davantage de retours des collègues enseignants. Mon contact est sur la plateforme, qu’ils n’hésitent pas à m’écrire pour me signaler les problèmes et des axes d’amélioration.

Cette réponse pourrait mener à un travail de réécriture de paragraphe argumentatif : en montrant par exemple la nécessaire contextualisation de l’exemple.


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