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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

Supprimer les notes, est-ce tromper les élèves ?

Antidote n°6, par Pierre Merle

Évaluer n’est pas noter, car noter n’est pas tant évaluer que classer, sur une base imprécise et aléatoire. C’est aussi sur les objectifs de l’évaluation et sur ses effets sur les élèves qu’il faut s’interroger, pour une véritable « révolution scolaire ».

« Ce n’est pas une bonne idée de supprimer les notes. C’est absolument indispensable d’avoir des points de repère (...). Casser le thermomètre ne sert absolument à rien. » Luc Ferry, RTL, 9 octobre 2012
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Dessin de Martin Vidberg

C’est une idée répandue : supprimer les notes aboutirait à tromper les élèves. Parmi d’autres, l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Luc Ferry, défend cette position. Il existe au moins cinq bonnes raisons pour considérer que ce n’est pas supprimer les notes qui aboutit à tromper les élèves mais, bien au contraire, garder celles-ci.

Première raison

D’abord, les notes mesurent de façon très imprécise les compétences des élèves. Pour la majorité des élèves notés entre 7 et 13, la différence réelle de compétences est imprécise et variable selon le correcteur. Toutes les études de multiples corrections (plusieurs correcteurs corrigent les mêmes copies), avec ou sans barème, aboutissent à ce résultat indiscutable [1]. Il est donc illusoire de considérer que la note constitue un « thermomètre » qu’il faudrait à tout prix préserver. L’imprécision de la notation a de multiples origines longuement étudiées, notamment l’ordre de correction des copies. Après une bonne copie, le correcteur note plus sévèrement la suivante. Après une mauvaise copie, l’effet inverse est constaté.

« Il ne s’agit plus maintenant de former un petit nombre de cadres compétents pour encadrer, diriger de grandes masses d’ouvriers ou de gens peu spécialisés, mais disciplinés. Il faut maintenant diffuser au contraire les compétences. Il faut qu’un maximum d’individus puissent prendre des initiatives (...). L’évaluation ne nécessite plus de classer les élèves, mais consiste simplement à savoir si chaque individu a atteint ou non l’objectif. » Jean Cardinet, L’histoire de l’évaluation scolaire des origines à demain, IRDP (Recherches), 1991.
« Contrairement aux idées reçues, [la note] entretient la médiocrité : un mauvais devoir est « payé » d’une mauvaise note et tout le monde est quitte ! Quand il faudrait, au contraire, accompagner l’exigence et favoriser le dépassement. » Philippe Meirieu, sur le site Pan à la note !, 2008.

 

Deuxième raison

Les recherches sur la notation ont montré l’existence de biais sociaux de notation. Il s’agit d’erreurs systématiques de notation des professeurs liées, lorsqu’elles sont connues, aux informations extrascolaires relatives aux élèves. Les professeurs sont influencés, inconsciemment, par le sexe de l’élève, un redoublement éventuel, son âge, son origine sociale, son niveau scolaire, les notes déjà mises à l’élève, le niveau de la classe, de l’établissement... Depuis un demi siècle, toutes les études, tant psychologiques que sociologiques, ont confirmé l’existence de ces biais sociaux de notation autant au collège qu’au lycée.

Troisième raison

Dans certains discours, la notation serait indispensable à la motivation. Cette idée est diffusée surtout par les anciens bons élèves ! Les plus de 100 000 élèves sortis sans diplôme du système éducatif n’ont pas du tout été motivés par la suite continue de mauvaises notes recueillies au cours de leur brève scolarité. La bonne note encourage et motive ; la mauvaise décourage. Sur ce sujet, les recherches convergent : les mauvaises notes créent une image scolaire de soi négative, favorisent une résignation acquise, un sentiment d’incompétence, et constituent un handicap dans le processus d’apprentissage. Pour les meilleurs élèves, les effets globaux de la note ne sont pas forcément positifs : la compétition scolaire favorise l’individualisme égoïste et des comportements antisociaux [2]. Être parmi les premiers devient parfois l’objectif prioritaire.

Quatrième raison

Certains affirment que les élèves veulent savoir où ils se situent par rapport aux autres. Cette demande est surtout présente chez les meilleurs élèves. Les autres élèves, ceux qui sont en difficulté, ne manifestent pas une telle demande. Ils ont bien davantage la crainte, voire la honte, des dernières places. Cette obsession du classement exerce des effets négatifs. En France, l’amour de l’école est faible et l’anxiété scolaire élevée. Elle concerne les élèves en difficulté mais aussi les meilleurs élèves, trop souvent prisonniers, tout comme leurs parents, par une sorte d’obsession des notes. Pour augmenter ou seulement assurer leurs résultats, même les bons élèves sont parfois amenés à tricher [3]. Un système d’évaluation, source de tricherie en raison de la peur de l’échec et/ou de la vénération des premières places, pose problème pour l’école et aussi pour la société : tricher devient un comportement normal.

Cinquième raison

Enfin, un discours affirme que la notation permet d’apprendre. De fait, les professeurs sont souvent confrontés à cette question des élèves : « ce travail sera-t-il noté ? » et, en l’absence de note, le travail fourni est souvent réduit. Déduire de cette situation scolaire que la note est nécessaire aux apprentissages revient à confondre la cause et la conséquence. La note indique à l’élève ce qui est essentiel et ce qui est accessoire, mais les élèves travaillent seulement pour obtenir une bonne note ou éviter une mauvaise. Après le contrôle, qu’il soit réussi ou raté, le travail d’oubli fait rapidement son œuvre. Focalisés sur les notes, les élèves s’intéressent moins à la connaissance ; pire, ils s’en détournent. Inversement, dans les systèmes éducatifs où les notes sont rares, les élèves apprennent davantage pour d’autres motifs : intérêt, curiosité, passion.

Par ailleurs, l’essentiel de nos connaissances et compétences - faire du vélo, nager, parler, être attentif à autrui, etc. - n’ont pas été apprises à l’école, avec des notes, mais de façon diffuse, lors de la socialisation familiale, au contact des amis, des pairs... Les réels moteurs de l’apprentissage sont l’intérêt, un projet professionnel, les conseils des autres... non les notes.

Révolution scolaire

Que conclure sur les notes ? Elles exercent des effets négatifs, notamment sur les élèves moyens et en difficulté. Ces raisons sont suffisamment bien établies par les recherches pour promouvoir d’autres formes d’évaluation des élèves, principalement une évaluation par compétences. Celle-ci est plus précise pour les élèves, favorise les progrès scolaires et nécessite de construire d’une nouvelle façon les séquences d’apprentissage compte tenu d’une définition plus rigoureuse des connaissances et compétences à maitriser.

C’est une forme de révolution scolaire. C’est la raison pour laquelle elle suscite tant d’oppositions résolues par les partisans de l’immobilisme tournés vers le passé. Ils seraient surpris d’apprendre que la note n’a pas toujours existé dans l’école française. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les notes étaient absentes du quotidien de la classe aussi bien dans les écoles, collèges et lycées ! Dans une partie du système scolaire prédominait même une forme rudimentaire d’évaluation par compétences [4].

Pierre Merle
Professeur de sociologie, ESPE de Bretagne

A lire également :
« L’évaluation en classe », dossier Hors-série numérique n°39 des Cahiers pédagogiques (archives)

« L’erreur pour apprendre », n°494 des Cahiers pédagogiques

L’évaluation des élèves, n°438 des Cahiers pédagogiques

Cette évaluation impossible et pourtant nécessaire, dossier sur le site de Jacques Nimier

Pan à la note !


[1Jean Aymes, « Une expérience de multicorrection », Bulletin de l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public, n° 321, 1979 ; Pierre Merle, Les notes. Secrets de fabrication, PUF, 2007 ; Bruno Suchaut, La loterie des notes au bac. Un réexamen de l’arbitraire des notes au bac, IREDU, 2008.

[2Fabrizio Butera, Céline Buchs, Céline Darnon, L’évaluation, une menace ? PUF, 2011.

[3Pascal Guibert, Christophe Michaut, « Les facteurs individuels et contextuels de la fraude aux examens universitaires », Revue française de pédagogie, n°169, 2009.

[4Pierre Merle « L’école française et l’invention des notes. Un éclairage historique des polémiques contemporaines », Revue française de pédagogie, n°193 (à paraître en décembre).

Ce qu’en dit Jean-Pierre Astolfi

« Il est pourtant vrai que l’institution scolaire d’aujourd’hui, reflet des contradictions d’une société pluraliste, se caractérise par l’impossibilité d’un accord social sur les valeurs et finalités de l’école. Et cela retentit fatalement sur les modalités de l’évaluation, comme l’a brillamment montré Philippe Perrenoud dans La fabrication de l’excellence scolaire. S’il s’avère si difficile de clarifier, d’une façon rationnelle et technicienne, les objectifs de l’enseignement et leur évaluation, ce serait d’abord parce que l’ambiguïté du système a un rôle assigné : celui de sauver les apparences, de produire un consensus mou, en s’appuyant sur les ressources de la polysémie des mots et des pratiques. »
« Le complexe de l’évaluation », Cahiers pédagogiques, numéro spécial « L’évaluation », 1991.


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