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Réforme du collège

Pourquoi ne pas donner plus à ceux qui ont le plus de difficultés ?

Marie Duru-Bellat

22 mai 2015

L’hétérogénéité des classes n’est pas seulement un moyen de mieux faire réussir les élèves les plus en difficulté sans pénaliser les «  meilleurs  ». C’est aussi la garantie d’une formation commune de tous les élèves aux valeurs de la République. La réforme du collège va dans ce sens, même si elle «  n’a rien d’une révolution  ». Voilà le point de vue que défend Marie Duru-Bellat, également signataire de la tribune « Le collège actuel n’est ni unique, ni juste et encore moins efficace ».


Globalement, quelle est votre raison principale d’être favorable à la réforme du collège ?
La raison principale, c’est que, face à un collège qui produit tant l’élèves en échec et qui ne corrige pas les inégalités tenant au milieu social, les diverses mesures que prévoit cette réforme - qui n’a rien d’une révolution - vont dans le sens d’une «  offre  » scolaire plus égale et plus individualisée, et donc d’un collège unique encore en devenir.

Vos travaux vous permettent d’affirmer que la classe hétérogène est préférable à la filiarisation et aux classes de niveau. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il en est ? Et pourquoi cette idée est-elle si difficile à faire passer ?
Tous les travauxUne synthèse est proposée dans l’article (téléchargeable) : « Les apprentissages des élèves dans leur contexte : les effets de la composition de l’environnement scolaire », Carrefours de l’Education, 2003, 16, p.182-206. pointent les avantages des classes hétérogènes, pour faire progresser tous les élèves : les plus faibles y gagnent considérablement par rapport à une scolarité en classe faible à laquelle la constitution de classes de niveaux les condamnerait, et les meilleurs y perdent certes un peu mais cette perte est bien plus faible que ce que gagnent les faibles : maximiser les acquis de toute une classe d’âge, ce qui est la vocation du collège, exige donc de faire des classes hétérogènes, même si, dans la suite des scolarités, on pourra choisir de privilégier la formation d’une élite en constituant des classes de niveau fort… De plus, les psychologues montrent qu’organiser des confrontations actives entre élèves de niveaux inégaux permet aux plus forts de mieux asseoir leurs acquis en expliquant aux plus faibles.

Au-delà de ces réticences, s’exprime peut-être une sourde résistance par rapport au collège unique lui-même. Pourtant, alors que le thème de l’identité nationale est de plus en plus mis en avant, personne ne nierait qu’une formation commune de tous les petits Français est le meilleur moyen pour fonder cette identité. Tous les pays démocratiques ont fait ce choix, repoussant toute sélection après la scolarité obligatoire. Les élèves y ont un niveau d’acquis, à 15 ans, plutôt meilleur que le nôtre et, plus encore, moins corrélé à leur origine sociale. Il n’y a pas de raison que notre école soit incapable de faire ce que font nos voisins…

Mais gérer des classes hétérogènes – ce qu’apprennent les enseignants des pays où le redoublement n’a jamais existé – est perçu comme pédagogiquement difficile dans notre pays ; par ailleurs, les parents des bons élèves, qui sont les plus présents dans les établissements, militent pour la constitution de classes de niveaux, alors que personne ne défend la cause des élèves faibles qui risquent de devenir encore plus faibles dans les classes où ils seront regroupés.

Pourquoi soutenez-vous la disparition des options précoces ? Que répondre à ceux qui disent : «  on supprime ce qui marche  » ou «  cela permet plus de mixité sociale dans les établissements défavorisés  » ?
Si on refuse la notion de socle commun et de collège unique, on peut certes laisser les parents choisir, tel un bien de consommation et avec les ressources inégales dont ils disposent, l’éducation qu’ils veulent pour leur enfant… Mais si l’on défend la valeur d’une jeunesse formée ensemble jusqu’à 15-16 ans, alors il faut différer toute mise à l’écart avant cet âge et plus largement toute option qui produirait ce résultat. Dans ce cas, on ne peut accepter que certains élèves, plus souvent les élèves de milieu favorisé, reçoivent pour leur éducation plus de fonds publics que les autres (enseignants plus expérimentés, moins d’absences non remplacées, options spécifiques…). Une part de cet avantage passe par les classes bilangues. Si l’on estime qu’aujourd’hui il est important pour un jeune de maîtriser deux langues, alors il n’y a pas de raison de ne pas l’enseigner à tous… Mais cela a évidemment un coût, et alors même que les ressources sont limitées (et elles le sont toujours), une voie est de prévoir cet enseignement en 5e… Au stade du collège, on ne peut se contenter de dire que «  ça marche  », il faut se demander pour qui ça marche, pourquoi certains élèves et pas d’autres, et pourquoi ne pas donner plus à ceux qui ont le plus de difficultés…

Il reste qu’au-delà d’une formation commune, les publics des collèges étant très différents, la réforme prévoit avec raison que la gestion des difficultés des élèves soit dévolue au niveau local. Ceci suscite la méfiance des enseignants. Pourtant, ce serait faire peu de cas de leur professionnalisme que de considérer qu’il est nocif qu’ils puissent débattre et décider entre eux de ce qu’il convient de faire avec leurs élèves… Il est certain que laisser du jeu aux établissements expose au risque d’une diversification plus grande encore que celle qui existe actuellement. C’est pour cela que les exigences du socle commun doivent être évaluées de manière standardisée, pour tous les élèves, l’adaptation locale devant porter sur les modalités pédagogiques d’atteindre ces objectifs communs et non bien sûr sur les objectifs eux-mêmes.

Un mot enfin sur les «  enseignements pratiques interdisciplinaires  » que l’on accuse de venir rogner sur ce qui serait les seuls vrais enseignements. On sous-entend ainsi que faire faire aux élèves une réalisation concrète mobilisant diverses disciplines, cela n’apprend rien… Pourtant, quand on interroge les adultes sur ce que l’école doit permettre aux enfants d’apprendre, ils répondent le plus souvent non pas par une liste de savoirs strictement disciplinaires mais en énumérant des compétences plus générales qui s’appuient sur la combinaison de disciplines ou sur des compétences «  sociales  » voire morales (travailler en équipe, être impliqué dans son travail…). L’école ne saurait s’en désintéresser, précisément parce qu’elle est centrée, avec le socle commun, non pas sur ce que les enseignants ont à proposer mais sur ce dont les élèves ont besoin.

Marie Duru-Bellat
Professeur émérite à Sciences po et chercheuse à l’IREDU
Propos recueillis par Cécile Blanchard

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Sur la librairie

 

Enseigner en classes hétérogènes
Jean-Michel Zakhartchouk, ESF, 2014.
Prendre en compte les différences de niveau ou de culture ? Pas facile, sans doute. Pourtant, de nombreuses réponses existent qui peuvent même transformer la difficulté en une opportunité.