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Lecture (très) critique

Mais qui sont les assassins du journalisme ?

Jean-Michel Zakhartchouk

7 octobre 2016

Carole Barjon vient de publier un livre, Mais qui sont les assassins de l’école ?, qui est en fait un véritable pamphlet contre des personnes nommément citées et sous ce titre clairement exposées à la vindicte populaire. Lire ce livre jusqu’au bout est une épreuve, ne le cachons pas, et on aurait pu s’en dispenser sans l’écho médiatique qu’il reçoit et qui nous conduit à publier ce compte rendu critique.


Le livre de madame Barjon, une journaliste à l’Obs jusque là plutôt centrée sur la politique française, est une véritable ignominie. D’abord, il y a son titre, d’une rare violence, sa présentation (l’affiche rouge qui cloue au pilori les criminels !) et sa sortie accompagnée d’une bruyante campagne médiatique. Mais aussi la manière dont l’auteure a «  travaillé  » pour ce livre. Elle a beau adopter la posture de «  celle qui dit la vérité  », nier toute tentation complotiste et par moments utiliser par pure rhétorique la nuance pour mieux faire passer son attaque au bazooka, elle dresse un réquisitoire basé essentiellement sur des lectures orientées : Jean-Claude Michéa, Marc Le Bris, voire Jean-Paul Brighelli, et avec comme seule référence à des experts : Sandrine Garcia et Claudine Oller (on a évoqué leur étude ici même et des critiques qui lui ont été faites) ; elle s’appuie sur des anecdotes et déclarations peu vérifiables, et sur des interprétations à partir d’entretiens biaisés avec des «  assassins  », prenant comme axe de lecture le relevé de tout ce qui apparaitrait comme de la «  repentance  » et de l’autocritique.

Notons que madame Barjon ne fait que reprendre le procédé utilisé par Sophie Coignard il y a quelques années (son livre est une sorte de copié-collé de cet ouvrage qui au moins ne se prétendait pas «  de gauche  » ; j’avais été la victime de l’entretien aimable et cordial fait uniquement pour cautionner la soi-disant objectivité du livre : voir ma recension d’alors). Quant à sa liste noire, elle recoupe en partie celle, dressée par le groupe extrémiste SOS éducation, des destructeurs de l’école, dont j’avais l’honneur de faire partie.

Mauvais procédé

Une allusion est faite aux Cahiers pédagogiques page 174. Curieusement, il s’agit d’une recension d’un ouvrage de notre ami Emmanuel Davidenkoff. Il se trouve que j’avais apprécié moyennement un ouvrage qu’il avait écrit sur les manuels scolaires. Phrase fielleuse de l’auteur : «  le journaliste de Libération doit à son image de “partisan convaincu de la démocratisation de l’école” de ne pas avoir été formellement qualifié de réac… Mais c’est tout comme  ». Pour madame Barjon, engager un débat avec un ami, dont on apprécie généralement les analyses pertinentes, avec une invitation à le poursuivre dans nos colonnes, ce que ne mentionne pas la pamphlétaire, constitue une attaque purement partisane et idéologique.

Il s’agit bien là de mauvais journalisme, éloigné d’un travail authentique qui irait surtout voir sur le terrain comment cela se passe dans les classes et qui interrogerait par exemple ceux qui travaillent en utilisant les recherches de Roland Goigoux sur la compréhension en lecture, ou qui mettent en place la différenciation pédagogique à partir des écrits de Philippe Meirieu (entre autres). Du mauvais journalisme qu’entachent au moins trois défauts : des erreurs factuelles, non négligeables car révélatrices des approximations de l’auteure ; des procédés ignominieux dans la façon de rapporter certains faits ; et des déformations de propos ou d’écrits peu dignes d’une journaliste collaborant à un grand hebdomadaire qui, par ailleurs, peut publier des choses intéressantes sur l’école, quand cela est confié à des personnes plus qualifiées (par exemple un récent reportage très riche sur le collège-école expérimental d’Hérouville).

Des erreurs, de bonne ou mauvaise foi ?

- Roland Goigoux est présenté comme défenseur de la méthode globale en lecture (« l’homme global  »), alors que certains lui reprochent au contraire avec vigueur de défendre le «  déchiffrement  » (bien mal nommé). En réalité, Roland Goigoux a bien été membre à ses débuts de l’Association française pour la lecture, qui pourfend la méthode syllabique traditionnelle, mais depuis longtemps, il montre qu’il n’y a pas d’antinomie entre le travail sur le code et celui sur la compréhension, mais complémentarité. Mais, surtout, comment peut-on affirmer qu’il ne connait pas les classes (page 80), lui qui a mené une recherche longue auprès de centaines d’enseignants, qu’il a observés au travail avec son équipe ! On préfère le présenter comme un apparatchik obtus dont l’auteure cite un propos selon lequel «  le syllabique, c’est un truc de bourgeois  », ce qui est absolument invérifiable. C’est honteux. Rien n’est dit sur le beau travail mené pour fabriquer des outils tels que Lector & lectrix utilisés par des milliers d’enseignants, moins visibles malheureusement que Le Bris ou Boutonnet ! Et la grande enquête citée plus haut semble considérée, là encore, comme une forme d’autocritique et comme un retour en arrière alors qu’est mis en avant l’indispensable travail, très tôt, sur la compréhension. Mais tout cela est trop subtil pour une journaliste pressée qui sait d’avance ce qu’elle va écrire. A noter aussi que Goigoux est présenté à tort comme membre du Conseil supérieur des programmes.

- Au passage, dans le chapitre sur Goigoux, on nous dit que l’ancien recteur Alain Morvan est «  de gauche  » ce qui surprendra tous ceux qui connaissent son parcours politique et probablement lui aussi. Mais madame Barjon distribue facilement les étiquettes «  de gauche  », allant jusqu’à masquer l’évolution de Brighelli vers le Front national (on nous dit qu’il se démarque de Debout la France, première nouvelle, ou alors c’est pour aller encore plus à droite).

Des approximations et anecdotes invérifiables

- Des raccourcis ridicules : l’absence d’un accent circonflexe sur bâton (pour un livre se voulant de fond sur l’école, on pourrait trouver mieux !) dans un écrit d’un instituteur est mis sur le compte des IUFM !

- Au lieu de donner la parole à des courants divers de façon objective, la référence absolue semble être «  Sauver les Lettres  », tandis que des personnalités qui soutiennent globalement les réformes actuelles et une transformation profonde du système éducatif sont convoquées comme ennemis de la pédagogie, ce qui est un mensonge (par exemple Christian Forestier, qui a soutenu la réforme du collège, ou Emmanuel Davidenkoff qui est tout sauf un défenseur de la pédagogie de grand-papa…).

- Un inspecteur en formation aurait dit (invérifiable à nouveau) qu’il ne fallait pas «  se formaliser  » face à un élève qui écrirait : «  les petitent filles  ». Madame Barjon était-elle sur place pour bien comprendre l’argumentation qui visait à faire travailler, sans doute, sur cette erreur «  féconde  », oui, car analysable de façon intéressante pour construire les différences dans les marques du pluriel entre adjectifs et verbes ? Mais, sous l’autorité unique de Agnès Joste, de Marc Le Bris et de Rachel Boutonnet – toujours les mêmes depuis tant d’années -, on condamne toute démarche qui n’est pas descendante, dogmatique, magistrale, tout ce qui pourrait ressembler à une mise en activité intellectuelle des élèves, ce que l’auteure appelle de façon méprisante «  constructivisme  » et qui est bien sûr caricaturé.

Des déformations de propos

- Sur la grammaire (celle-ci obsède visiblement madame Barjon qui la confond avec la maîtrise de la langue), elle cite un propos de Denis Paget : «  on a essayé de corriger les errements du passé  », mais elle fait comme s’il s’agissait d’un repentir (elle reprend plusieurs fois ce procédé, voir ci-dessous le témoignage de François Dubet). De même, Denis Paget cite «  la grammaire pour l’orthographe  » comme un des volets de cet enseignement qui comprend aussi la grammaire pour écrire ; cela ne semble pas intéresser l’auteure, qui amalgame avec ignorance «  grammaire de texte  » et «  observation réfléchie de la langue  » (alors que cela n’a rien à voir).

Des procédés indignes

- Insinuation sournoise que, peut-être, il y a une volonté cachée de la part des «  pédagogistes  » ou de ceux qui les manipuleraient. Faire allusion au Front islamique du Salut, page 17, n’est pas innocent. Bien sûr, l’auteure nie ensuite qu’elle comparerait ce qui n’est pas comparable, mais le fiel a été déversé…

- Je suis aussi mentionné page 98 : «  ce professeur de français de 66 ans, pourtant à la retraite depuis 2013, était chargé de copiloter le travail de réécriture des programmes de français  ». A part le fait que je suis un peu vieilli, en quoi cette information sur l’âge est-elle intéressante ? C’est en plus erroné, je n’ai participé qu’aux travaux sur le cycle 4 et avec d’autres dont une jeune professeure de collège (ce que j’ai dit pourtant dans l’article de blog cité mais non référencé d’ailleurs). Et on dit de moi que je suis «  inconditionnel de Philippe Meirieu  » : qui êtes-vous, madame Barjon, pour affirmer que je suis inconditionnel de qui que ce soit ? J’ai eu l’occasion plusieurs fois de débattre avec quelqu’un qu’effectivement j’admire, sur des sujets où je ne suis pas forcément d’accord (le numérique, le socle commun…).

- Le plus grave est l’incompréhension totale du travail mené sur les programmes de collège (voir page 99), mais il est difficile dans les limites d’un compte rendu de lecture d’aller plus loin, au risque d’allonger celui-ci abusivement. J’ajoute quand même qu’il n’est pas dit l’essentiel : que je m’appuie sur une expérience de plusieurs dizaines d’années en collège populaire, où j’ai choisi d’enseigner et de rester surtout, années qui m’ont donné beaucoup de joie, et un peu de légitimité pour donner mon avis sur l’enseignement du français. Mais cela ne dérangerait-il pas madame Barjon de penser qu’on peut avoir des idées en pédagogie ancrées sur l’expérience professionnelle, les échanges avec d’autres, les retours d’anciens élèves, le contact avec des recherches qui montrent qu’une pédagogie active bien menée, ça marche (ainsi le travail d’évaluation de l’équipe de Yves Reuter dans une école du Nord, le bilan de Clisthène, etc.) ?

- Le comble de l’indigne reste le chapitre consacré à «  M. le Maudit  » (Philippe Meirieu, assassin de petites filles donc, avec le sifflotement de l’air de l’élève au centre avant le crime ?). Lire la page 125, digne de procédés d’extrême-droite sur le «  sourire  » du tueur dans son «  loft  », ou les allusions à la prétendue aigreur de Meirieu de n’avoir pas été normalien supérieur. Bien évidemment, la complexité de la pensée de Meirieu échappe à l’auteure qui ne manie que le mode binaire (ou bien… ou bien…) L’idée de «  tensions fécondes  » semble lui échapper ! Quant aux repentirs de celui qu’elle appelle aussi «  le gourou  » ou «  ce grand Satan  » (p. 139), il ne s’agit de rien d’autre que la profonde probité de quelqu’un qui cherche à comprendre la pensée de l’autre au risque parfois d’une indulgence excessive (ce qu’il écrit sur Régis Debray dans son dernier ouvrage) et qui en rajoute un peu dans la caricature de ce qui a pu être fait dans les années 70. Ce que dit Meirieu aujourd’hui n’est en tout cas pas très différent de ce qu’il disait fin des années 80 (par exemple sur le cours magistral). Des citations isolées ne peuvent rendre compte d’une pensée. Mais là où cela devient comique, c’est quand Barjon affirme qu’il ne se préoccupe pas du tout du «  comment on fait  » (p. 134), lui qui a accompagné tant d’enseignants, organisé tant de formations où l’on parlait de ses pratiques et où on en inventait d’autres. Notons qu’elle cite comme livre phare L’école ou la guerre civile, alors que sans doute des livres plus pédagogiques marquent davantage ses apports, tels École, mode d’emploi ou Apprendre… oui, mais comment ?

A propos du chapitre «  Tous réacs !  »

Barjon cite la plupart du temps des personnes qui sont soit vraiment de droite (Bellamy, Laforgue), soit s’opposent à la gauche réformiste. L’étiquette «  de gauche  » est chez elle très extensible, on l’a vu : elle semble y inclure des Élisabeth Levy, Natacha Polony et l’équipe de «  Sauver les Lettres  » ou encore Marc Le Bris qui fit les beaux jours des conventions UMP. On donne très peu la parole à des défenseurs d’une pédagogie vraiment progressiste, et d’abord à des enseignants. Les professeurs sont les grands absents de ce livre, au même titre que le vrai journalisme d’investigation.

Jean-Michel Zakhartchouk

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