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Lettre ouverte au ministre de l’Education Nationale

L’Association Nationale des Conseillers Principaux d’Education interpelle le ministre sur sa décision de créer 5000 emplois de « médiateurs de la réussite scolaire »

12 février 2009

Nous publions cette lettre de l’ANCpE qui rappelle les missions des CPE, regrette l’absence de concertation, montre la complexité du phénomène de l’absentéisme et s’interroge sur l’efficacité d’une mesure qui crée des emplois précaires et non qualifiés alors que le recrutement des CPE diminue.


Monsieur le Ministre,

Nous, conseillers principaux d’éducation, à travers l’ANCpE (Association Nationale des Conseillers principaux d’Éducation), souhaitons vous faire part de notre surprise et de notre déception à l’annonce que vous avez faite du recrutement dans les établissements de 5000 médiateurs chargés de la lutte contre l’absentéisme.
Vous savez combien la fonction d’éducation que nous représentons est indispensable dans les collèges et les lycées, combien elle exige de réflexion, de professionnalisme, et combien cette spécificité française souvent enviée, parfois copiée par nos voisins européens, a encore besoin d’être expliquée, défendue, pour être davantage connue et reconnue. Nous croyons que la fonction éducative de l’École est encore insuffisamment définie et affirmée, et nous, conseillers principaux d’éducation (CPE), essayons, chacun dans notre établissement, d’incarner cette indispensable mission éducative, dans un monde en perte de repères, auprès d’élèves qui ont parfois du mal à comprendre le sens de l’École, à trouver leur place dans un environnement social perturbé, à trouver leur chemin au milieu des sollicitations multiples auxquelles ils sont soumis.

Nous faisons peu parler de nous dans les médias, dans les mouvements revendicatifs, peut-être parce que nous n’avons pas véritablement « d’objet » à défendre : pas de matière à soutenir contre une autre, de nombre d’heures d’enseignement à gagner sur les programmes, pas d’épreuves aux examens, rien que l’on puisse comptabiliser, traduire en statistiques. Car l’éducation est de l’ordre de l’intangible.
Notre objet à nous, CPE, ce sont les élèves et leur éducation, dans leur diversité, leur singularité, leur humanité. Notre métier, c’est, au quotidien, et au cas par cas, en agissant sur le collectif comme sur le particulier, de faire en sorte que chaque élève « soit placé dans les meilleures conditions de réussite et d’épanouissement personnel », pour reprendre les termes contenus dans la circulaire qui fixe nos missions.

Monsieur le Ministre, en faisant inopinément aujourd’hui de cette question de l’absentéisme scolaire une priorité, vous semblez découvrir ce mal profond, qui en réalité gangrène la scolarité d’un nombre important de nos élèves depuis déjà quelques années. Au quotidien, les CPE, statutairement en charge du contrôle des effectifs dans les collèges et lycées, sont les premiers à constater et déplorer ce phénomène grandissant, et ils ne restent pas inactifs, s’employant, en fonction du type d’absentéisme identifié, à trouver les réponses les plus adaptées pour tenter d’éradiquer ce fléau.
En créant ces 5000 emplois, qui sont précaires, sans formation et proposés à des personnes relativement inexpérimentées, vous faites le choix d’une solution qui nous apparaît très éloignée des réalités et des besoins. Vous qui vous souciez tant de l’efficacité au sein de votre ministère, quel dommage que vous ne nous ayez pas consultés avant de prendre cette décision.
Si vous nous interrogiez sur cette question, nous vous dirions que l’absentéisme est un phénomène complexe qui touche toutes sortes d’élèves (les plus brillants comme les plus en difficulté), de manière différenciée (depuis l’absentéisme « de confort » jusqu’aux formes les plus inquiétantes de décrochage scolaire). Cette complexité exige alors l’intervention de personnels formés et compétents qui sauront identifier, analyser les diverses formes que revêt l’absentéisme et apporter des réponses pertinentes.
Nous vous dirions aussi, Monsieur le Ministre, que ces personnels formés et compétents existent déjà dans les établissements scolaires du second degré : ils agissent tous les jours, au plus près des réalités scolaires, avec les moyens dont ils disposent.
Les CPE en priorité mais pas exclusivement, soutenus par l’équipe de direction, aidés des enseignants, des personnels sociaux et de santé (ces derniers sont d’ailleurs habilités à se rendre directement dans les familles) sont largement impliqués dans l’identification des problèmes et dans la recherche de solutions adaptées, qui passent à la fois par une individualisation des réponses à proposer aux jeunes, victimes du phénomène, et par une concertation indispensable, mais parfois difficile, avec les familles.
Nous vous dirions que si l’absentéisme aujourd’hui persiste et a même tendance à s’accroître, c’est parce que les acteurs impliqués ne sont pas assez nombreux pour prévenir ce phénomène (en particulier grâce à un rappel à la loi, au développement d’une véritable éducation à la responsabilité) et encore moins l’endiguer. Ainsi, le recrutement des CPE, depuis 3 ans, a fortement diminué, au point où le renouvellement de ce corps professionnel n’est quasiment plus assuré.
Enfin, Monsieur le Ministre, en donnant à croire qu’il suffirait de créer une fonction, occupée par un personnel précaire et non professionnel, pour éradiquer le problème, vous risquez de déconsidérer notre fonction. Nous n’osons pas croire, Monsieur le Ministre, que ce soit le but que vous poursuivez.

L’Association Nationale des Conseillers Principaux d’Education


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