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École : les vrais défis

Le défi du climat doit être aussi un défi pour l’école !

Marie Duru-Bellat

3 décembre 2018

Au moment où s’ouvre la COP24, l’auteure, connue pour de nombreux travaux sur l’éducation, veut promouvoir une conception écologique de l’école et nous indique quelles sont les grandes questions qu’il est indispensable d’aborder avec les élèves. Aux pédagogues de trouver les moyens d’opérationnaliser cette perspective.


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Il est sans doute assez aisé d’accrocher l’intérêt des élèves par la problématique du réchauffement climatique : c’est une question d’actualité, très présente dans les médias et perçue au quotidien, même si ce phénomène n’est pas toujours également sensible selon les régions françaises et ne prend pas forcément la forme d’un réchauffement mais d’inondations ou de tempêtes…

Et il ne devrait pas être plus difficile d’élargir le cercle et d’examiner comme les dérèglements climatiques se manifestent d’un bout à l’autre de la planète, puisqu’ils n’ont que faire des frontières. Avec, au-delà des phénomènes physiques déjà bien visibles (désertification de certains territoires, hausse du niveau des mers…), des effets sur les chaînes écologiques, les cultures, l’alimentation et donc la santé, et aussi les infrastructures ou la productivité du travail, sans parler du bienêtre. Mais les conséquences sont également géopolitiques, telles les tensions autour de ressources naturelles comme l’eau, ou les migrations climatiques déjà importantes au sein de l’hémisphère Sud. On verrait alors, peut-être avec les plus âgés des élèves, combien les questions climatiques sont toujours aussi des questions politiques, économiques, sociales [1].

En particulier, alors qu’on est aujourd’hui capable de confronter, en matière d’émissions de gaz à effet de serre, la géographie des émissions et la géographie des impacts – qui émet, qui pâtit ?-, il apparaît de manière immédiate que les problèmes environnementaux sont profondément articulés avec les inégalités sociales qu’elles soient nationales ou internationales. Au niveau d’un pays (et c’est le cas en France), ce sont les plus pauvres qui habitent près des sites industriels et dans les quartiers où les nuisances environnementales (pollution, bruit…) sont le plus marquées, alors qu’ils roulent moins souvent en 4/4 ou prennent moins l’avion…

De même, au niveau international, le fait que plus on est riche, plus on dégrade l’environnement, est largement démontré : un citoyen britannique génère autant de gaz à effet de serre en deux mois qu’un habitant d’un pays pauvre en une année. Et les inégalités entre les pays sont tellement marquées que les 10 % les plus pauvres des Canadiens ont une empreinte écologique plus importante que les deux tiers de l’humanité.

Une inscription dans l’histoire de l’humanité

Au niveau international, ces calculs qui éclairent la responsabilité des uns et des autres sont à présent courants, avec certes des problèmes de mesure lourds d’enjeux politiques (faut-il estimer les émissions par habitant ou globalement, faut-il tenir compte du passé et des effets d’accumulation, ou se caler sur la situation à l’instant T ?). Mais ce qui est indiscutable, c’est l’accentuation de la pollution avec la révolution industrielle : depuis 1850, environ 30 % des émissions cumulées de CO2 ont été le fait des États-Unis, tandis qu’aujourd’hui, les pays du Sud, qui représentent 37 % de la population mondiale, ne sont responsables que de 7 % des émissions de gaz à effet de serre, malgré un développement économique accéléré. Au demeurant, les choses évoluent vite : l’ensemble de l’Asie de l’Est est, depuis 1970, responsable de 45 % de l’augmentation des émissions de CO2. Notons en passant qu’une analyse nuancée des différents indicateurs est ici bienvenue, et formatrice plus largement que pour les seuls apprentis économistes.

Dans le même temps, la pollution et la dégradation de l’environnement s’avèrent plus dommageables pour les pays pauvres. Ils sont notamment davantage concernés par le réchauffement climatique. On estime que l’élévation de 0,5 mètre du niveau de la mer, prévisible d’ici à 2050, affecterait 15 millions de personnes au Bangladesh. De plus, les pays pauvres dépendent davantage de leur capital naturel que les pays riches : les premiers en tirent 30 % de leur richesse, contre 2 % chez les seconds. Et au sein même des pays pauvres, les plus pauvres dépendent encore plus des ressources de leur environnement naturel immédiat et vont donc plus souffrir de sa dégradation.

De manière générale, si les pays riches comme les pays pauvres sont frappés par un nombre équivalent de catastrophes naturelles, à la fois le nombre de morts et la charge économique que ces catastrophes entraînent sont beaucoup plus élevés dans les pays pauvres, précisément parce qu’ils sont pauvres. La dégradation écologique renforce par conséquent les inégalités sociales au sein des pays, mais aussi au niveau global.

Une affaire de justice

Ceci dans un contexte de mondialisation croissante. Et même si les économistes débattent de la question de savoir dans quelle mesure la mondialisation a accentué les inégalités mondiales, une chose est sûre, elle facilite, pour les pays riches, le fait d’externaliser leurs pollutions dans des pays qui n’ont pas le choix. Dans tous les cas, le fait que les pays qui souffrent le plus des dégradations climatiques ne sont pas ceux qui en sont le plus responsables pose un problème de justice aujourd’hui bien perçu par les pays les plus pauvres, et ils l’expriment fortement lors des conférences internationales.

Cette question de la justice, les élèves ne peuvent y être indifférents. Ils comprennent aisément qu’on ne choisit pas le pays où l’on naît, et ils sentent (plus ou moins confusément, à travers le prisme des médias) qu’il y a quelque chose de scandaleux à abandonner les principes de justice auxquels nous tenons dès lors que l’on franchit la frontière de notre pays : on trouverait intolérable de laisser mourir de faim un enfant chez nous et admissible (du moins pas dérangeant) dès lors qu’il est un peu loin... Pas plus qu’il n’est justifiable que, selon le pays où on a eu la chance ou la malchance de naître, l’espérance de vie varie du simple au double… Des inégalités environnementales aux inégalités plus globales, on glisse alors sur des questions de justice, une justice qu’il est discutable de borner aux limites de notre territoire, ce qui engendre de nouvelles interrogations, elles aussi très actuelles, sur la question des migrations notamment.

Partant des questions climatiques qui ne sauraient se limiter à des phénomènes physiques, il est donc assez facile d’aborder les inégalités mondiales, pas seulement celles qui sont strictement liées à l’environnement mais ne sont jamais strictement naturelles, mais plus largement les inégalités de conditions de vie, qui résultent conjointement du climat et de l’organisation politico-économique mondiale. Et qui, dans un monde où l’interdépendance entre pays est de fait très forte, dépendent aussi de nous : les choix que nous faisons ici (manger de la viande par exemple) ont des conséquences là-bas (quand on détruit des forêts pour développer l’élevage).

Une fois admis que nous ne « méritons » en rien de vivre ici plutôt que là-bas, les questionnements en termes de justice, et les impératifs de solidarité internationale sont alors inévitables et débouchent sur des questions tout aussi actuelles comme celle du sens que peut avoir une citoyenneté mondiale : les ressources de notre planète sont limitées, et alors que nous en sommes tous (quel que soit notre pays) également les habitants, comment répartir ces ressources, la notion de ressources exclusivement nationales a-t-elle un sens, de quel droit en interdisons nous l’accès à d’autres, etc…

On est aussi conduit, dans la perspective d’un monde fini, à questionner le caractère soutenable d’une croissance infinie, ou encore à se demander, en abordant cette fois les questions de citoyenneté d’un point de vue juridique, quelle nationalité auront les habitants dont le pays aura disparu du fait de la montée des eaux… D’un point de vue prospectif (et positif), on peut aussi débattre des possibilités et des limites des régulations internationales (dans des domaines comme la finance ou le commerce par exemple) ou des d’instances qui amorcent ce qui serait une gouvernance mondiale, voire de cette autre forme de mobilisation mondiale qui peut se développer via les réseaux sociaux…

Bref, il apparaît que l’on peut, selon le niveau des élèves, partir des enjeux climatiques pour naviguer entre des questions relevant tour à tour de la géographie physique et humaine, de l’écologie, de l’histoire économique et de l’économie, de la sociologie et de la philosophie. À ceux qui objecteraient que les élèves sont bien trop jeunes pour se saisir de ces questions, je peux témoigner au contraire de leur grand intérêt, quand j’ai débattu avec eux à plusieurs reprise suite à la parution de l’ouvrage Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale (Seuil, 2014)... Et en toute hypothèse, cela reste un beau défi pédagogique !

Marie Duru-Bellat
Chercheuse à l’Observatoire sociologique du changement


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« Mes élèves n’adoptent pas de posture de négation vis-à-vis du changement climatique. » Entretien avec Jean-Yves Vilcot


[1Voir le tableau synthétique et très complet des multiples effets du changement climatique dans le journal Le Monde du 21 novembre 2018.

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