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Les portraits de jeudi, par Monique Royer

La poétesse de la Gravette

Arlette

7 février 2020

Les écoles sont singulières. Elles recèlent chacune une particularité qui les distingue, un arbre remarquable dans la cour, une architecture aux recoins pleins de trésors, une histoire fantastique et des personnes qui font pulser son cœur. Mais, sans doute, nulle part ailleurs qu’à l’école de la Gravette à Carcassonne, une poétesse enchante les lieux de ses mots.


Arlette tire de sa poche du papier et un crayon à chaque fois que les mots se bousculent dans sa tête. Ils sont ordonnés en rimes sonnantes comme des chansons et n’ont de cesse de prendre réalité sur la feuille quadrillée. Ses poèmes parlent de fleurs, de la vie et de l’amour surtout. Elle récite ceux qu’elle préfère, avec son accent qui leur offre un rythme aérien. Les mots choisis composent un air que l’on aimerait suspendre pour ne rien oublier de leur délicatesse.
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Arlette a toujours aimé les mots, depuis l’école primaire, celle de La Gravette, à Carcassonne, où elle travaille aujourd’hui. Elle dégustait avec plaisir ces moments où les textes libres étaient de mise, où l’imaginaire était convoqué à la table de travail. Depuis cinquante ans, elle les aligne sur des feuilles. Elle aurait aimé être parolière pour des artistes dans la veine de Gilbert Bécaud ou d’Yves Duteil, de ceux qui interprètent des textes vivants par leur apparente simplicité.

Écrire sur une roulotte ou un tsunami

Elle écrit sur ce qui l’inspire et ce qui l’inspire est infini : la vue d’une fleur, un visage, un film, une rencontre, une photo, un livre, une information ou un rêve. Elle se souvient du texte rédigé après avoir rêvé qu’elle vivait dans une roulotte avec un gitan. Le feu avait tout ravagé, elle avait sauvé le chien mais son amoureux n’avait pas survécu. Elle se rappelle que la nouvelle des enfants morts suite au tsunami l’avait tant bouleversée qu’elle avait eu recours à la poésie pour apaiser sa tristesse. Elle raconte des gens aussi, en prenant soin de gommer tout signe évident de ceux qui l’ont inspirée, pour ne pas les gêner. Sauf lorsqu’elle écrit sur les personnes qui font vivre La Gravette. « Ma vie se résume à mes poèmes, ce que je ne peux pas dire je l’écris. » Alors, sa poésie est riche de cette vie intérieure, de ses questionnements personnels qui par les mots deviennent universels.

Elle a longtemps tu ce qu’elle est profondément, une poétesse qui se ravit de voir savamment couchés sur le papier ses sentiments, ses sensations. Elle a espéré en venant avec son mari travailler à Saint-Denis et à Paris, rencontrer ceux qui lui donneraient la chance d’interpréter ses textes. L’espoir était vain mais ses mots toujours vivants. Elle les disait seulement à l’heure de la sieste, aux enfants de la crèche où elle travaillait, sous forme de comptines qu’elle inventait sur le champ ou écrivait à l’avance, se réjouissant à la vue des yeux se fermant sous le charme de ses histoires. Elle ne disait rien, craignant les moqueries pour cette passion, ou seulement lorsqu’elle quittait un emploi en lisant un poème.

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Si l’on pouvait avec les mots... Poème d’Arlette

Elle a navigué entre plusieurs postes, dans la restauration et comme de femme de ménage pour des mairies parisiennes, puis un jour, elle est revenue à Carcassonne. Après un an à faire des remplacements dans les écoles, elle est arrivée à La Gravette, et ce jour-là sans doute a changé sa vie.

Une école qui nourrit l’inspiration

Au début, là encore, elle n’osait rien dire. L’inspiration était pourtant présente, nourrie de la chaleur des lieux, de l’effervescence d’une école où la créativité pédagogique est au rendez-vous. Elle a franchi le pas en offrant un poème au directeur de l’époque, un compliment sous forme d’acrostiche composé à partir du prénom Pascal. Elle était heureuse d’avoir retrouvé l’école de son enfance, et à voir le sourire radieux, l’étonnement enthousiaste, elle a su que ce retour était la bonne décision et une chance de partager ce qu’elle aimait par dessus tout.

Par souci d’équité, elle a offert ses textes aux autres enseignants, ceux des classes d’en haut et d’en bas, partout, pour chacun, composant à chaque fois une poésie reflétant ce qu’elle ressentait de leur personnalité. Ses mots sont devenus chers pour tous, un plaisir que l’on goûte de façon inopinée, accrochés sur le tableau de la salle des maîtres, lus dans la classe. Arlette prend toujours garde de ne pas déranger, dresse l’oreille pour trouver le moment opportun où son poème ne dérangera pas, où les élèves et l’enseignant l’écouteront comme une ponctuation, une introduction à la récréation. Elle les choisit en fonction de l’âge, parle de fleurs aux petits, de conquérants aux plus grands.

Don Quichotte et les enfants

Elle écrit aussi à la demande, sur l’école, la classe, l’enseignement. Les textes rejoignent les murs pleins des reflets studieux et joyeux d’une pédagogie à l’accent coopératif. Elle est associée à la préparation du spectacle de fin d’année ou aux représentations de la CHAM (Classe à horaires aménagés musique) pour lesquels elle écrit un poème. Cette année, Don Quichotte est à l’honneur, un Don Quichotte qui traverse les époques et les pays. Cette liberté-là l’a inspirée.

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Chimère tout ça... Poème d’Arlette

Les enfants comme les adultes se régalent de sa poésie. Elle est un trésor partagé qui inspire à son tour les égards. Chacun sait que lorsque les mots se bousculent dans sa tête, elle doit écrire, prendre cinq minutes pour coucher sur le papier quadrillé sorti de sa poche, les rimes qui s’imposent. Elle avertit sa collègue qui fait le ménage avec elle, et c’est aussi simple que cela. Les gens de passage, peuvent à leur tour garnir leur poche d’un texte à eux seuls destinés, comme cet artiste peintre venu décorer un mur de l’école. Depuis seize ans, elle raconte ainsi avec ses rimes la vie de l’école de la Gravette. Soufflons à l’oreille de l’équipe pédagogique de rassembler ses jolis poèmes dans un recueil dont nous pourrions tous profiter...

Monique Royer
(avec la complicité de Ben Aida)

Photo d’Arlette par Monique Royer


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