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Premier degré

L’inspecteur, contrôleur d’erreurs ou ami vigilant ?

Dominique Sénore

18 octobre 2018

Entre contrôle et accompagnement quel peut ou doit être le rôle de l’inspecteur de l’Éducation nationale auprès des professeurs des écoles ? Un article résolument en faveur de l’accompagnement, et des outils pour sa mise en œuvre.


Les jeunes professeurs des écoles ont rapidement compris que faire classe demandait d’autres compétences que savoir rédiger des fiches de préparations détaillées, selon un modèle distribué à l’université, en centre de formation, ou lors d’une conférence pédagogique… Ils savent que, avec des élèves, ils ne peuvent pas faire « semblant ». En effet, faire la classe est plus complexe que de transmettre un savoir à un élève mobilisé sur les apprentissages. Trouver la bonne posture, n’est pas forcément simple et la hiérarchie est encore souvent sensible, parfois de manière obsessionnelle, à vérifier avant tout qu’aucun détail ne manque sur le cahier des préparations… Ce travers, car c’en est un, peut avoir pour conséquence des nuits blanches et de longues heures de travail fastidieux sur la forme, au détriment d’une réflexion sur l’essence même du métier de professeur des écoles.

Alors, les inspectrices et les inspecteurs peuvent-ils, le temps d’une première visite auprès d’enseignants débutants, se départir de leur costume de contrôleur des erreurs commises, des attitudes maladroites ou encore des omissions dues à l’inexpérience ? Pour revêtir celui de conseiller rigoureux et devenir, l’espace d’un instant, « l’ami vigilant » que souhaitait qu’ils fussent, en son temps, Jules Ferry ? La réponse que les jeunes enseignants attendent est, évidemment, oui !

L’éthique : sortir du slogan

La « mode » actuelle semble placer sur le podium l’éthique, ainsi que les valeurs républicaines à égalité avec la citoyenneté et la confiance. Les corps d’inspections exhortent à une « éthique des enseignants ». Le principal syndicat des professeurs des écoles a même invité un auteur, éminent enseignant-chercheur, Eirick Prairat, à son université d’automne pour une conférence sur « l’éthique des enseignants » ; un inspecteur général a, quant à lui, coordonné un ouvrage : L’éthique relationnelle, une boussole pour l’enseignant [1] – dont je fus l’un des contributeurs. Chacun espère que, des écrits, des discours et des conférences sortiront des pratiques améliorées... Nous nous interrogeons cependant et craignons de nous fourvoyer gravement. Les conférences et les ouvrages, pour intéressants qu’ils soient, n’aident que très peu les enseignants, quand ils sont seuls, à mieux enseigner pour aider les plus fragiles à entrer dans le monde des apprentissages et l’apprentissage du monde, les plus instables à retrouver de l’attention pour se mobiliser sur une tâche scolaire, les moins enclins à vivre en collectivité et à en comprendre les mécanismes fondamentaux et porteurs. Il manque un chainon…

Accompagner, oui, mais comment ?

Aussi pensons-nous que les corps d’inspections doivent davantage pratiquer l’accompagnement professionnel des enseignants dont ils ont la responsabilité. Les formations professionnelles, initiales et en cours de carrière, restent largement insuffisantes.

Ces professionnels de l’Éducation nationale restent, dans leur immense majorité, encore trop distants des pratiques des enseignants qu’ils sont supposés entraîner à mieux enseigner, encourager à découvrir des pratiques diversifiées et adaptées aux différents types d’élèves rencontrés, former à une meilleure connaissance des relations à entretenir et développer au sein d’un groupe classe. Et, plus généralement, au sein de la communauté scolaire et éducative élargie, avec chacune et chacun des interlocuteurs partenaires de l’école, dont les parents restent, encore aujourd’hui, les grands oubliés. Leur travail demeure, globalement, beaucoup trop administrativement cantonné à réaliser des enquêtes statistiques. Bravo à celles et ceux qui pratiquent autrement et considèrent les enseignants comme de véritables collaborateurs de proximité !

Les jeunes enseignants sont en droit d’attendre, de leur première visite d’inspection, beaucoup de respect, d’attention et de conseils positifs. Ce sont en effet la réussite et le sentiment d’être reconnu comme un interlocuteur valable qui développent la motivation. Alors, banco pour le paradigme éthique, mais à condition qu’il concerne l’ensemble du système.

Et surtout, qu’il ne soit pas mis en œuvre comme on lance une nouvelle campagne publicitaire mais qu’il soit expliqué et surtout traduit en gestes et en postures professionnels repérables et clairement identifiables. Les uns et les autres pourraient alors rester concentrés sur l’essence même du métier d’enseignant, de formateur ou d’inspecteur : accompagner chacune et chacun des élèves jusqu’à son pôle d’excellence, aider chacune et chacun à devenir « œuvre de soi-même » (Johann Heinrich Pestalozzi), au sein de l’école républicaine, (re)devenue démocratique et équitable.

L’école et tous ses enseignants qui la font vivre ont davantage besoin de confiance, de respect et de soutien. L’école et ses enseignants aspirent à un souffle nouveau que n’ont pas encore su apporter les différentes tentatives de refondation.

Des outils au service d’une nouvelle relation

Je crois qu’il est absolument indispensable d’introduire, dans la pratique de l’acte d’inspection, quatre conditions au moins, quatre conditions simultanées qui m’apparaissent nécessaires :

  1. Permettre, rendre capable et donner le droit de parler, de questionner et de se questionner.
  2. Prendre et tenir l’engagement de faire quelque chose de cette parole après s’être assuré que ne subsiste aucun malentendu dans les propos échangés.
  3. Reconnaître l’enseignant comme un expert afin qu’il le devienne. Ce qu’il fait, il sait pourquoi il le fait, ce dont il parle, il le connaît mieux que quiconque, puisque c’est de lui dont il parle.
  4. Permettre à chaque individu de travailler en commun, au sein d’une équipe, en créant les conditions de la reconnaissance réciproque et en montrant l’intérêt des échanges entre pairs.

À cet égard, l’évolution du métier d’inspecteur le place aujourd’hui en situation de contradiction que seule la posture déontologique peut résoudre. Un inspecteur ne peut à la fois prétendre être celui qui détient la vérité et celui qui demande à des enseignants de travailler en commun, au sein d’une équipe pluricatégorielle, pour la rechercher. Il doit, s’il veut sortir de cette contradiction voire de cette tricherie, considérer que sa mission est d’être lui-même porteur de l’exigence de quête de vérité. Sa supériorité hiérarchique, ici, n’a pas valeur universelle, elle ne peut être reconnue que si elle s’appuie sur « éthique de la communication ».

Pour cela, je propose deux outils :

1- Faire le point sur chacune des dix compétences à mettre en œuvre quand on est professeur des écoles :

  1. Agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable ;
  2. Maîtriser la langue française pour enseigner et communiquer ;
  3. Maîtriser les disciplines et avoir une bonne culture générale ;
  4. Concevoir et mettre en œuvre son enseignement ;
  5. Organiser le travail de la classe ;
  6. Prendre en compte la diversité des élèves ;
  7. Évaluer les élèves ;
  8. Maîtriser les technologies de l’information et de la communication ;
  9. Travailler en équipe et coopérer avec les parents et les partenaires de l’école ;
  10. Se former et innover.

On peut proposer, afin d’aider le jeune enseignant à se positionner, de compléter, pour chacune d’entre elles et dans l’ordre qui lui convient, la fiche sur le modèle suivant :

2) Le blason à remplir, pour soi :

Dominique Sénore
Pédagogue


À lire également sur notre site :

Enseigner : un métier sous contrôle ? Entre autonomie professionnelle et normalisation du travail, recension du livre coordonné par Olivier Maulini & Monica Gather Thurler, ESF & CRAP-Cahiers pédagogiques, 2014

Le sens de l’éthique, par Cécile Blanchard


[1Christophe Marsollier, éditions Canopé, 2016.