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L’économie à l’école

Jules recycle

Sandrine Sirvent

7 juin 2019

Récit de la création d’une entreprise éphémère de l’économie sociale et solidaire en Segpa, projet dans lequel l’accent est mis, sur l’estime de soi et la confiance retrouvées grâce à un fonctionnement coopératif qui donne à chacun sa place.


La plupart de mes élèves de Segpa (sections d’enseignement général et professionnel adapté) vivent les dernières années de la scolarité obligatoire avec un sentiment d’exclusion. Souvent issus de milieux défavorisés, ils vivent dans des villages, loin des services publics ou des lieux culturels ou sportifs. Sous le prisme des performances scolaires, ils sont souvent sous-estimés et notre équipe pédagogique met tout en œuvre pour changer le regard porté sur eux. Ils ont besoin de vivre des situations d’apprentissages où ils sont acteurs, prennent des initiatives, se confrontent au réel pour l’interroger.

J’ai donc fait le pari d’intéresser les élèves de 5e et 4e par le biais de l’économie sociale et solidaire (ESS), un mode d’entrepreneuriat qui se base sur des principes de démocratie, d’égalité, de solidarité, d’utilité sociale et écologique. L’idée de mener un projet lié à l’environnement s’est imposée lorsque je me suis aperçue qu’ils ne voyaient pas l’intérêt du tri sélectif. Cibler la gestion des déchets est alors un moyen d’engager les élèves, de manière durable, dans l’acquisition d’un comportement écocitoyen.

Durant un trimestre, les élèves ont vécu de petits ateliers de découverte des entreprises de l’ESS [1]. Ils ont réalisé un défi coopératif où des groupes de trois élèves devaient s’organiser pour construire la plus haute tour avec du scotch, de la ficelle et des Chamallow. Ils ont discuté et échangé sur les principes de l’ESS en utilisant un jeu de cartes qu’ils ordonnaient pour décrire le fonctionnement d’une entreprise. Ils ont compris en quoi la constitution d’une coopérative permet à un collectif d’individus de s’émanciper à travers la découverte d’un conte sur les agriculteurs. Ils ont aussi participé à des ateliers proposés par des associations et des entreprises partenaires et ils ont pu découvrir des fonctionnements coopératifs d’entreprises locales, comme la SCOP (société coopérative ouvrière et participative) La Belle Aude, qui fabrique des crèmes glacées et a été reprise par ses salariés après la fermeture du site par son propriétaire initial. Ils ont été également sensibilisés à la gestion des déchets et au recyclage par des vidéos, des fiches mémos et des quiz [2].

La créativité à l’Œuvre

En janvier 2018, une assemblée générale a entériné la création d’une entreprise éphémère. Afin de mieux définir l’objet de cette entreprise, obligatoirement en lien avec le thème « recycler un déchet du collège », les élèves ont décidé de mener une enquête de terrain au sein de l’établissement après avoir défini les questions et les interlocuteurs. L’enquête a abouti à un document précisant les déchets produits (papier, carton, déchets alimentaires), leur provenance, leur quantité et des idées proposées par les personnels du collège. Elle a été présentée aux autres élèves. Elle a orienté leur choix de travailler autour du recyclage du carton.

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Après la signature de la charte du développement durable

Des séances ont été organisées pour créer un logo, inventer le nom de l’entreprise, concevoir un packaging, avec des cours liés aux besoins des élèves pour mener à bien les décisions qu’ils votaient. Six élèves ont proposé un logo, trois autres ont créé différents projets d’objets faits avec du carton : une tirelire, un kit de voiture à construire ou une tête de licorne décorative. Les propositions ont été soumises au vote et c’est la troisième qui l’a emporté, avec un prix attractif fixé à cinq euros par les élèves. Ils ont souhaité concevoir les pièces en cours de technologie, à l’aide d’un logiciel spécifique. Ils se sont rendus en petits groupes à l’In’ESS (Établissement innovant pour l’économie sociale et solidaire), pour élaborer des prototypes au fab lab (laboratoire de fabrication) avec une imprimante en trois dimensions. La fabrication des têtes de licornes, selon leur formule « 100 % recyclées, 100 % recyclables », s’est achevée en décembre 2018.

Éphémère mais durable

En juin 2018, une assemblée générale avait entériné la décision que les élèves de 4e pourraient continuer ce projet l’année suivante, un choix imprévu qui a nécessité une organisation spécifique des emplois du temps. Les élèves ont également décidé de consacrer la moitié des recettes au financement d’un voyage et de garder le reste pour financer les projets de l’année suivante, une sage décision votée à l’unanimité.

En février 2019, les élèves ont organisé la vente des têtes de licornes dans la cour du collège. Ils ont fait les demandes nécessaires auprès du chef d’établissement et ont créé des affiches publicitaires. Le jour de la vente, ils se sont aperçus que les autres élèves du collège méconnaissaient leur entreprise tout en étant curieux et admiratifs. Ils ont constaté que les vingt têtes réalisées à partir de trois kilos de carton recyclé et vendues avaient pris beaucoup de temps, et en ont déduit qu’il fallait privilégier la quantité lors du prochain projet. La moitié des 120 euros récoltés sera utilisée pour une visite de la Cité de l’espace à Toulouse.

Les 5es Segpa de cette année ont suivi la formation sur l’économie sociale et solidaire ainsi que sur le recyclage ; ils ont été sensibilisés à la gestion des déchets au niveau de l’établissement et dans le cadre urbain. Ils ont aussi identifié l’impact des activités humaines sur l’environnement, à l’échelle du collège, afin d’exercer une citoyenneté responsable. Ils ont rejoint, en février 2019, les 4es et 3es Segpa, pour créer un nouveau projet de recyclage. Tous sont volontaires. Motivés par l’exemple du projet de la licorne, les 5es perçoivent la nécessité d’acquérir des savoirs pour participer et s’emparer du projet de l’entreprise. Ils posent beaucoup de questions en cours et pendant les récréations aux plus anciens, heureux de transmettre leurs connaissances aux nouveaux membres de la coopérative.

Égale dignité

Avec ce projet de création d’entreprise, les élèves sont devenus auteurs : ils ont fait vivre leur entreprise en organisant chaque étape de façon démocratique. Ils ont pris le réflexe de proposer, classer leurs idées au tableau, décider collectivement en votant. Progressivement, ils n’ont plus eu de difficulté pour prendre des initiatives. Par le biais de cette entreprise, les élèves acquièrent aussi les valeurs d’égalité et de solidarité prônées par l’économie sociale et solidaire.

Au début du projet, lorsque j’ai demandé aux élèves « de quoi a besoin une entreprise ? », la première réponse que j’ai recueillie a été « d’un chef », la deuxième « de fric ». Leur expérience a démontré qu’une entreprise peut vivre sans chef ni argent ; seules les idées comptent. Le modèle pyramidal n’est plus la panacée dans leur représentation. Pour créer Jules Recycle, les élèves se sont appuyés sur des modèles économiques et organisationnels démocratiques et solidaires où chaque membre possède une voix. Certains se sont reconnectés à leur statut d’élève. Au-delà de l’apprentissage du lire-écrire-compter, ils ont coopéré pour créer, penser, expérimenter et valider des propositions. Ils ont géré la frustration de ne pas voir leur idée adoptée, compris que chaque rôle à jouer est important pour la continuité du projet. C’est la plus-value qu’est censée apporter l’école de la République aux enfants, notamment aux plus démunis.

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Les ambassadeurs de l’entreprise aux journées académiques de l’éducation au développement durable repartent avec un diplôme et un trophée

Ce projet [3] ayant suscité la curiosité de l’ensemble des élèves du collège, les élèves de 4e et 3e l’ont présenté lors de la Semaine de l’ESS qui a eu lieu en mars dernier. Lors de la dernière assemblée générale, il a été décidé par les élèves de renouveler la participation à la Journée académique de l’éducation au développement durable (JAEDD) en fin d’année, par plaisir de présenter leur expérience, mais surtout de découvrir d’autres projets menés dans les lycées et collèges de notre département autour du développement durable. L’an passé, ils s’étaient exprimés clairement devant un auditoire en illustrant leurs propos avec des éléments comme du carton brut, le logo, la tête de licorne, des photos de la découpe laser du fablab. Ils avaient souligné leur autonomie en déclarant : « Ce n’est pas la professeur qui décide, c’est nous ! »

L’an prochain, il est fort probable que l’entreprise s’ouvre à tous les collégiens. Les élèves des classes ordinaires côtoieront ceux de Segpa, pour faire l’expérience de la liberté, de l’égalité et de la fraternité au collège.

Sandrine Sirvent
Enseignante spécialisée, Segpa du collège Jules-Ferry de Narbonne


[1Je me suis appuyée sur le site https://ressourcess.fr/

[2Disponibles sur le site http://www.ecoemballages.fr/juniors

[3Voir l’explication du projet sur ce site et le détail des séances : https://fr.padlet.com/SIRVENT/4jeaipmfwc8g

Bientôt sur la librairie

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L’économie à l’école
L’économie, c’est à la fois un enseignement et un environnement. Comment les faire découvrir aux élèves ? Par quels moyens déconstruire leurs représentations du monde économique et leur faire prendre conscience de leur rôle d’acteurs économiques, de lecteurs critiques et l’information économique et donc de citoyens ?