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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Éduquer à l’action citoyenne

Anne Pédron-Moinard

2 juin 2017

Éduquer à la citoyenneté, transmettre les valeurs de la République, les objectifs inscrits dans les programmes, Anne Pédron-Moinard s’en est emparée pour les rendre vivants, vifs comme une conscience en éveil. Enseignante d’histoire-géographie au lycée Nelson-Mandela de Nantes, elle nous raconte deux initiatives au cours desquelles elle a vu ses élèves grandir comme des citoyens.


La porte de l’ENA lui était ouverte, après des études à l’Institut d’études politiques de Rennes, mais elle ne l’a pas franchie. Elle voulait aller voir les gens de près, «  avait envie de faire un truc utile  », de redonner à l’école ce que l’école lui avait donné. Elle réussit l’agrégation en histoire-géographie. Une année passée en Autriche pendant ses études lui permet d’obtenir un poste dans une section bilingue français-allemand (Abibac) à Caen. Son chemin professionnel la mène en détachement dans une école militaire où son rôle était plus de transmettre que d’être pédagogue. Elle ne conçoit pas ainsi son métier, alors elle continue un peu plus loin vers l’Est, pour le lycée international de Strasbourg où, face à un public homogène, aisé, la question de son utilité sociale tempère progressivement son plaisir d’enseigner.

Un lycée polyvalent ouvre à Nantes. Elle postule avec succès et revient vers l’Ouest dont elle se languissait. «  Ce qui m’intéressait, c’était la mixité avec un lycée professionnel, un lycée général et technologique, des classes du CAP à la classe préparatoire, beaucoup de mélange de classes sociales, de publics.  » Elle enseigne en allemand pour la section Abibac et en français pour des classes de seconde en cursus ordinaire. La première année est un temps d’appropriation du lieu tout neuf par l’équipe, les idées fourmillent, l’énergie est là.

Elle sympathise avec deux collègues d’histoire-géographie, l’un en lycée professionnel, l’autre en lycée général et technologique. L’idée de mener ensemble un projet s’impose et L’album d’Auschwitz proposé par Canopé fournit le support, le départ d’une initiative ambitieuse réunissant des publics qui travaillent peu d’ordinaire ensemble : la réalisation d’un webdocumentaire sur le thème des génocides du xxe siècle. «  Après les attentats, on entendait beaucoup parler du vivre ensemble, on participait à la mobilisation de l’école pour les valeurs de la République. Mais dans notre lycée, les différents publics ne se connaissent pas. La question était : comment passer du vivre ensemble au faire ensemble ?  »

Travail de mémoire

Le projet est au long cours. Pendant un an, une classe de CAP tertiaire deuxième année, une première STMG (sciences et techniques du management et de la gestion) et une première Abibac, se retrouvent une fois par semaine pour travailler ensemble, rencontrer des témoins, un spécialiste du webdocumentaire. Ils sont allés au Mémorial de la Shoah, ont visité Auschwitz, ont recueilli des paroles comme des souvenirs vivants d’une horreur passée, ont rassemblé des documents pour raconter à leur tour dans Une humanité, des génocides, titre qu’ils ont choisi. «  C’était une super expérience. On les a fait se rencontrer, briser le tabou qui faisait qu’ils ne se connaissaient pas. Un respect mutuel s’est installé, parfois entre des élèves catalogués au collège parce que “bons” ou “mauvais” élèves.  »

A Auschwitz, en mars 2016 {JPEG}

À Auschwitz, en mars 2016

 

Bien sûr, les différences subsistent dans l’aisance à rédiger, les uns et les autres ne sont pas devenus des amis inséparables, mais désormais ils se saluent dans les couloirs, prennent des nouvelles, se connaissent, se côtoient sans s’ignorer. Le sujet traité en partage n’est pas étranger à ce décloisonnement, cette ouverture. Visiter le pire de l’humanité, comprendre que l’horreur a existé il y a peu en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, entendre des témoins raconter leur enfance brisée et leur reconstruction, interroge aussi sur ce que chacun peut faire pour ne pas laisser l’inenvisageable prospérer. «  C’est un cheval de bataille pour moi. L’école peut éduquer au politique, à l’action citoyenne dans la Cité. L’éducation à la citoyenneté passe aussi par apprendre à faire quelque chose ensemble là où on peut agir.  »

Le webdocumentaire est conçu en arborescence à six branches. Chaque branche a été déployée par un groupe de sept élèves. Les génocides juif, arménien, cambodgien, rwandais, la purification ethnique en ex-Yougoslavie, sont racontés avec un rappel des faits, un lieu, une chronologie, des portraits de victimes et de génocidaires. Un groupe a travaillé sur les génocides dans la mémoire populaire à travers des films, des romans. Tous ont réalisé une capsule vidéo où ils témoignent à leur tour de ce qu’ils ont vécu, ressenti.

Les lycéens s’investissent dans le projet posé comme un fil rouge sur leur année. Lors de la restitution, ils sont unanimes sur la richesse en apprentissages sur l’histoire, sur la géographie, sur la citoyenneté. L’une d’eux explique que si l’histoire doit servir à quelque chose, c’est à comprendre le monde dans lequel on vit. Les enseignants sont ravis du pari réussi, celui de la pédagogie de projet, du décloisonnement, de la rencontre avec les gens et les faits. «  Pour beaucoup d’élèves, le projet les a amenés à réfléchir sur le sens qu’ils voulaient donner à leur vie, sur la notion d’engagement, sur la dimension politique et citoyenne. Il leur a permis d’appréhender la complexité.  » Le projet a été dense, a demandé beaucoup d’énergie.

Simulation globale et média éphémère

Anne Pédron-Moinard pense faire une pause l’année suivante en ne menant pas d’initiative aussi ambitieuse. Et puis, en aout dernier, elle participe aux rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques où elle entend parler de la simulation globale, dresse l’oreille, laisse les idées éclore doucement et se lance dans un nouveau projet.

Cette fois, elle propose à ses élèves de faire une simulation du suivi médiatique des élections présidentielles. Elle investit les plages horaires dédiées à l’enseignement moral et civique où les cours se font en français et non en allemand, ce qui facilite l’expression spontanée. Le programme traite en première des «  Enjeux moraux et civiques de la société de l’information  » et de «  Exercer sa citoyenneté dans la République française et l’Union européenne  ». Le projet mêle les deux avec la création d’un média éphémère qui évoluera tout au long de la campagne électorale.

À Matignon

À Matignon, février 2017

 

L’étude du paysage de la presse française amène la classe à choisir le web, en remarquant que la plupart des organes de presse écrite comme audiovisuelle ont une version Internet. Quatre pôles sont créés, un sur l’écrit, le deuxième sur le multimédia, le troisième sur l’infographie, le dernier constitue le desk chargé de l’édition et de la mise en ligne. La ligne éditoriale choisie s’oriente vers un traitement de fond des enjeux de la campagne présidentielle pour les expliquer aux lycéens. Toutes les six semaines, une conférence de rédaction est réunie. Les sujets sont proposés et débattus. «  Au début, le processus était assez scolaire. Les élèves n’étaient pas très rassurés par rapport à leur propre position politique, certains ne connaissaient pas la distinction entre gauche et droite. Puis, on est passés d’articles explicatifs à des sujets comme “le vote utile a-t-il tué l’élection ?”. Au fur et à mesure, les opinions personnelles, autonomes, se construisent dans les échanges, les débats où l’écoute est de mise, où les argumentaires sont solides. Au soir du premier tour, même s’ils n’ont pas le droit de vote, tous savaient pour qui ils auraient voté, un choix éclairé.  »

Radio France et Quotidien

Anne Pédron-Moinard active son réseau d’anciens étudiants de sciences politiques, pour faciliter les rencontres avec des journalistes, ouvrir les portes de l’AFP et de Matignon. Les lycéens se frottent aux réalités d’un journalisme et du travail politique incarnés. Le CLEMI leur propose d’effectuer un atelier radio à Radio-France le 22 mars. Ce jour là, les candidats à l’élection présidentielle passent leur grand oral devant l’association des maires de France. Ils voient la machine médiatique, ils assistent aux discours. Ils échangent avec Hugo Clément, de l’émission Quotidien, et Guillaume Meurice de France Inter. Un élève qui écrivait sur l’écologie échange avec Nicolas Hulot sur le sujet.

Anne Pédron-Moinard se régale de voir ses élèves gagner en assurance, en autonomie, avoir suffisamment confiance en eux pour interroger des personnes reconnues sur les thèmes qu’ils explorent. Elle constate que ces projets instaurent de nouvelles relations avec eux. «  On entre dans une relation d’échanges et pas de tutelle où l’autorité intellectuelle est toujours là.  » Elle raconte un débat en conférence de rédaction, où un sujet qu’elle avait suggéré a été abandonné collégialement après des échanges nourris et argumentés. Elle les voit devenir de jeunes adultes, se construire en tant que citoyens en s’appropriant la politique.

Avec des plus petits

Elle dit avoir réalisé un de ses rêves pédagogiques lorsque, avec des enseignantes de primaire qui travaillaient aussi avec leur classe sur les élections présidentielles, elles ont décidé de les réunir, les petits CM1-CM2 de l’école en éducation prioritaire et les premières de la classe Abibac, pour qu’ils écrivent ensemble des articles. Une conférence de rédaction a été organisée pour choisir les thèmes des articles puis chaque groupe de quatre, composé à égalité de petits et de grands, est allé préparer, se documenter, rédiger. Les trois enseignantes les observent, regardent ces groupes mélangés aux âges, aux milieux sociaux, aux origines si différentes. Elles voient les trésors de pédagogie et de patience déployés par les lycéens, l’attention, la curiosité et la pertinence en retour de la part d’élèves qui ont du mal d’ordinaire à tenir en place.

À chacune des séances partagées, en trois heures de temps, les articles sont rédigés, dans le calme et le respect mutuel. Lorsqu’Anne Pédron-Moinard a proposé ce partenariat à sa classe, la réponse a été unanimement positive, résumée dans ces mots : «  ce serait égoïste de ne pas redonner ce qu’on a reçu  ». La phrase sonnait comme une belle reconnaissance pour ce projet où ils se sont investis avec plaisir, vivant les rencontres, les visites et leur propre cheminement comme une chance. Elle a sonné comme un écho à ses propres choix, son souhait de tourner le dos à l’ENA pour être utile aux futurs citoyens.

Monique Royer

Le webdocumentaire Une humanité, des génocides

Le JournAlternatif est visible ici : https://presidentielles17.jimdo.com/

Sur la librairie

 

Éduquer aux médias et à l’information
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