Un « marronnier » pour un journaliste est un thème qui revient périodiquement, comme le thème de la mémoire pour les révisions à l’approche des examens. L’évaluation en est un aussi puisque j’en ai toujours entendu parler au cours de ma carrière, notamment après Mai 68 où tout ce qui passait pour une contrainte était banni. Encore très récemment, une pétition s’était élevée en novembre 2011 contre les notes scolaires à l’école élémentaire et une autre pour leur maintien, le Ministre de l’époque soutenant les notes. A quelle son de cloche se fier ? Les opposants invoquent l’obsession du classement, la stigmatisation des élèves qui se retrouvent enfermés dans une spirale d’échec… Dans le camp des favorables à la note, on comptait le Ministre qui déclarait : « La note, ce peut être un projet de progression pour l’élève », « La note est utile pour avoir des repères, pour mesurer les résultats des élèves ».
Véritable dialogue de sourds aujourd’hui encore, car les arguments ne portent pas sur les mêmes mécanismes. En effet, de nombreuses recherches, notamment sur la motivation, montrent qu’il faut distinguer au moins deux grandes catégories d’évaluation : l’évaluation « contrôlante », ou « normative », et l’évaluation « informative », dont les mécanismes et les effets sont divergents.

Photo : Philippe Ibars

Photo : Philippe Ibars

L’Evaluation « contrôlante » : la carotte et le bâton

La loi du renforcement est issue des premières recherches quantitatives sur la motivation chez l’animal, précisément sur le rat de laboratoire ne travaillant dans son labyrinthe que s’il est affamé et récompensé. Clark Hull, auteur de la recherche, propose une célèbre formule selon laquelle la motivation est déterminée à la fois par le besoin et par le renforcement : c’est la loi du renforcement. Chez l’animal, le besoin est la faim et le renforcement positif, ou récompense, est un bout de biscuit placé au bout du labyrinthe. A l’inverse, pour empêcher un pigeon de faire une certaine réponse, on éteint la lumière, c’est le renforcement négatif (ou punition). Voilà donc apparaitre chez ces petits animaux le principe de la carotte et du bâton. Mais qu’en est-il chez les élèves ?
De fait, des expériences par la suite ont montré que les compliments et les réprimandes, classiquement utilisés à l’école, agissent bien selon la loi du renforcement. En atteste cette expérience de Hurlock en 1925, au cours de laquelle des filles du CM1 à la 6e devaient résoudre le plus de problèmes possibles parmi trente, en quinze minutes, lors d’une séance journalière cinq fois dans la semaine. Dans le groupe “réprimande”, chaque élève était réprimandée sans tenir compte des vrais résultats, en la faisant lever face à la classe. Dans le groupe “compliment”, chaque élève recevait cette fois des compliments (quel que soit le résultat réel). Dans la même classe, les autres élèves constituaient le groupe “ignoré”. Enfin, le groupe “contrôle” travaillait dans une autre classe sans indication. On a constaté que le groupe complimenté se perfectionnait avec rapidité atteignant une vingtaine de problèmes résolus au bout des cinq jours d’entraînement, à l’inverse de tous les autres groupes qui plafonnèrent aux environs de douze problèmes. L’évaluation contrôlante donne une valeur positive ou négative à l’individu, par rapport à une norme ou en comparaison avec les autres.

Alain Lieury

Alain Lieury

Par exemple, dans l’expérience de Hurlock, on ne dit rien aux élèves « ignorés » qui pourtant se comportent comme des élèves réprimandés. Les médailles en sport sont un bon exemple d’évaluation contrôlante : on voit en effet des athlètes rager ou pleurer de n’avoir que la médaille d’argent ou de bronze, alors qu’ils sont les meilleurs au niveau mondial !

(A suivre)

Alain Lieury, professeur de Psychologie cognitive
Université européenne de Bretagne (Rennes 2)