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Bloc Notes de l’année 2016

Philippe Watrelot

3 janvier 2017

Je vous propose une rétrospective de l’année écoulée. Vous pouvez encore trouver sur mon blog, celles de 2013, de 2014, et de 2015. Voici celle de l’année 2016.
En relisant les précédentes chroniques, pour préparer celle-ci, je me rends compte que de nombreux thèmes se retrouvent d’une année sur l’autre : la refondation, la mixité sociale, l’état d’esprit des enseignants… C’est la preuve que le temps de l’éducation est un temps long : inertie ou permanence des problèmes ?
Mais cette année 2016 est aussi marquée par une situation bien spécifique. C’est la dernière rentrée du quinquennat, même si la prochaine sera préparée par le ministère actuel... C’est aussi une année marquée par la crispation, un débat sur l’École qui devient de plus en plus vif et une année pré-électorale où l’École et les enseignants ont du souci à se faire.

Bonne année 2017 quand même !

Une année en forme de bilan...

Jeudi 1er décembre 2016, 20h00. À l’issue d’une déclaration où il énumère les réalisations de son quinquennat, le Président de la République, François Hollande annonce qu’il renonce à se représenter pour briguer un second mandat. Dans cette courte déclaration (huit minutes) il évoque l’éducation avec cette phrase : « J’ai voulu aussi que l’école dispose des moyens indispensables, ceux-là même qui lui avaient été ôtés dans la période précédente parce que l’école, c’est le pilier de la République. » Et il ajoute plus loin, avant la phrase fatidique : « Voilà ce que j’ai fait. Voilà ce que j’assume devant vous en revendiquant les avancées, en reconnaissant les retards et même en admettant certaines erreurs, parce que je porte un bilan et j’en assume toute la responsabilité. »
Mais le bilan de l’action gouvernementale avait commencé bien avant cette date et cette annonce. Et comme le candidat Hollande avait, dès le début de sa campagne, fait de la jeunesse et de l’École une des priorités de son quinquennat, ce thème a pris une place importante déjà depuis plusieurs mois dans la communication et dans le débat politique.
Dès le mercredi 13 janvier 2016, le comité de suivi chargé d’évaluer l’application de la loi de refondation de 2013 (présidé par le député Yves Durand) rendait son rapport annuel au Parlement et offrait un bilan contrasté de cette loi d’orientation. Et surtout, les 2 et 3 mai, le ministère de l’Éducation organisait, au Palais Brongniart, des Journées de la Refondation . Et le Président, invité à intervenir à la fin de la première journée, assumait totalement : «  Quand on ne fait pas de communication c’est rare qu’on la fasse pour vous ». François Hollande y parlait aussi plus sérieusement d’une obligation de « rendre des comptes » et ça peut sembler légitime. Il reste ensuite aux opposants et aux critiques à se saisir de cette communication pour la contredire ou y apporter des nuances. Et c’est ce qui a commencé à être fait par la Presse et par les politiques.
« François Hollande et l’école : le grand malentendu » titrait Le Monde, début décembre. Mattea Battaglia y montrait que la cohérence des réformes échappait au monde enseignant et à une frange de l’opinion. Une critique qu’on retrouvait déjà en janvier dans le rapport du comité de suivi qui déplorait le manque de lisibilité des réformes. Et ce manque de lisibilité pose aussi un problème d’acceptation et de rythme de ces mêmes réformes. On oublie, de part et d’autre, qu’une réforme ne vaut qu’à la mesure de l’adhésion qu’elle rencontre et de son appropriation par les acteurs, ce qui nécessite du temps.
Et l’effet des réformes est difficilement quantifiable surtout dans l’immédiat. C’est pourquoi, dans le bilan de l’action gouvernementale on s’est surtout attaché à ce qui est mesurable : les (re)créations des 60 000 postes promis. Et encore, même sur ce point simple en apparence, il y a des polémiques et des sentiments différents. « Où sont les 60 000 postes dans l’éducation ? » cette question a plusieurs fois été posée. Car même si les crédits sont bel et bien affichés dans les lois de finances successives, dans la réalité, le ressenti est différent. Les moyens mis en œuvre ne sont pas toujours visibles, comme le pointait aussi le rapport du comité de suivi de la loi sur l’école, paru en janvier. Les parents se plaignent toujours d’absences de professeurs non remplacées, les syndicats d’enseignants, notamment dans le secondaire, dénoncent toujours des classes trop chargées, et les rectorats ont toujours recours à du personnel précaire pour pallier les besoins. Les effets de ces créations de postes restent donc pour l’instant peu perceptibles.
Sur quoi porte le débat ? Comme je l’avais déjà montré dans un article de blog, il y a, me semble t-il, trois points qui posent question :
- temps plein ou mi-temps ?
- créations brutes ou nettes ?
- postes créés ou pourvus ?
Pour le premier débat, il faut rappeler que près de la moitié des postes créés l’ont été dans le cadre de la restauration de la formation initiale des enseignants. Ceux-ci sont de nouveau en alternance pour la première année d’enseignants. On ne peut que s’en réjouir, mais cela signifie qu’aujourd’hui parmi les postes créés une partie est encore à mi-temps. Cela amène certaines critiques à considérer qu’on ne peut pas les compter comme des créations de 60 000 postes ETP (équivalents temps plein). Mais ils le seront ensuite ! Le deuxième reproche est plus important. Car, dans le même temps que des postes sont créés, d’autres enseignants partent en retraite. Les créations compensent-elles ces départs ? En d’autres termes, s’agit-il de créations brutes ou nettes ? À cela s’ajoute une autre dimension qui est celle du boom démographique qui a été négligé par le précédent quinquennat et a eu un effet de soustraction limitant l’impact des créations dans les classes et les établissements. Plusieurs analystes considèrent que, pour évaluer l’effet réel de la politique menée, il faudrait regarder le nombre de postes de titulaires effectivement créés, c’est à dire supplémentaires par rapport à la fin du quinquennat précédent et les comparer aux besoins du système scolaire au regard de la hausse démographique. Il y a donc toute une ligne syndicale et politique très critique qui va même jusqu’à parler d’ « entourloupe » voire de « mensonge »... La troisième critique nous rappelle que « poste créé » ne veut pas dire « poste pourvu ». Car le problème est que tous les postes mis aux concours ne trouvent pas forcément de candidats. Même si les concours 2016 ont montré une reprise des inscriptions, certains CAPES (concours du second degré) ont un rapport inscrits/postes très bas. Ce qui fait dire que la sélectivité est faible. La question du recrutement nous renvoie à celle de l’attractivité du métier et évidemment aussi à celle de la rémunération (voir plus bas). Quoi qu’il en soit, si la question de la réalité des 60 000 postes sera, sans nul doute, débattue dans la campagne présidentielle qui a déjà commencé, il ne faut pas oublier que le programme de François Fillon prévoit quant à lui une baisse du nombre de postes ni brute ni nette, juste brutale...
La refondation de l’École ne se limite pas à cette question des postes. Et d’ailleurs, elle n’y figure pas en tant que telle. Pour ne pas occuper tout l’espace de cette rétrospective, je ne peux que vous renvoyer à une série de trois billets de blogs réalisée en mai dernier pour ceux qui veulent rentrer dans le détail.

Collège, option inertie ?

L’année 2016 a été aussi l’année de la mise en place de la réforme du Collège et des nouveaux programmes des cycles 2, 3 et 4 (primaire et collège). On se rappelle l’ampleur et la virulence des polémiques l’an dernier. Elles ont continué en 2016 mais avec moins de force, du moins dans les médias mais avec toujours de la rancœur chez certains enseignants. On a le sentiment que les positions se sont cristallisées et les ressentiments se sont exacerbés avec beaucoup d’agressivité. Du moins dans les discours (et ces fameux réseaux sociaux !). Reste à savoir si, dans les établissements, ces postures tiennent toujours ou si on parvient malgré tout à un travail collaboratif ou si l’inertie l’emporte sur la logique de changement des pratiques.
Le danger est aussi que le projet global de refondation de l’école ne soit réduit à ce seul aspect. C’est en substance ce que dit un article du Monde de mai dernier. Avec Collège 2016, peut-on lire “le gouvernement prend le risque de rendre illisible la «  refondation  » de l’école”. Et dans ce même article, un syndicaliste rappelle que ce peut être aussi un ultime bras de fer susceptible de « peser dans les urnes dans un an… au moins au premier tour ». Pourtant, la ministre a lâché du lest sur certains points. Ainsi, dès janvier, on a pu voir que 70% des classes bilangues seraient, en fait, maintenues notamment à Paris. Il y a eu plein d’endroits ou des enseignants se sont mis au travail et où la réforme ne leur « complique » pas la vie mais leur donne, certes du travail, mais aussi le sentiment qu’on avance enfin face aux difficultés du système. Dans d’autres, l’observation de ce qui se met en place dans les collèges montre que la réforme s’est faite souvent sans véritable bouleversement des structures existantes et avec des aménagements minimum.
La question qui est posée par de nombreux commentateurs est celle de la « résistance au changement » et des limites des réformes. C’est le cas d’un article de Louise Tourret sur Slate.fr (octobre 2016) qui a été très commenté sur les réseaux sociaux. On peut reprendre le chapô de l’article : « Une réforme qui ne remporte pas l’adhésion des enseignants est une réforme vouée à l’échec. ». Dans une interview parue dans la Lettre de l’éducation (aout 2016) , la sociologue Anne Barrère rappelait que l’expression « résistance au changement » est un terme global et facile qui occulte des positions très diverses : «  Pour certains, ce sont les propositions pédagogiques qui sont contestables, pour d’autres la réforme vient bousculer des équilibres acquis dans les établissements, pour d’autres encore, l’importance de leur discipline est remise en question. Mais il me semble que le point commun de ces stratégies est la défense de l’autonomie professionnelle, face à une réforme qui certes laisse des marges de manœuvre, mais déplace la mise en œuvre des programmes et fait des directions d’établissement des acteurs importants, ravivant l’inquiétude des enseignants sur un contrôle accru de leur travail pédagogique.. » Et elle ajoutait : «  Beaucoup d’enseignants ont des expériences de collaborations interdisciplinaires volontaires avec des collègues, et en parlent en termes très positifs. En revanche, le fait d’être obligé de travailler avec tel ou tel, et de manière systématique, ne suscite pas franchement l’enthousiasme. Et de fait, les établissements apparaissent très différents dans leur cheminement collectif, certains étant déjà rompus à des propositions de ce type, et devant juste les retraduire dans le cadre de la réforme, alors que pour d’autres, la rupture avec les pratiques actuelles est beaucoup plus importante. ». Une interview remarquable et très éclairante, à lire dans son intégralité.
Le paradoxe de cette réforme est qu’elle a été et est toujours vécue comme l’expression d’une « prescription verticale » qui s’impose à tous, alors que son enjeu est de redonner du pouvoir aux équipes dans les établissements.
Change-t-on les pratiques enseignantes par décret ? Non bien sûr. Tout est affaire de tact et de mesure dans l’accompagnement de ce changement. Et malheureusement, il arrive que la technostructure de l’Éducation nationale, imprégnée encore de culture bureaucratique, de respect des procédures et des prérogatives et pouvoirs de chacun n’en fasse pas toujours preuve… Mais on peut aussi se poser la question inverse : faut-il attendre l’adhésion de tous pour avancer ? Connait-on une seule réforme qui ait remporté l’adhésion de tous les enseignants ? Pourquoi juger de l’efficacité d’un dispositif avant même qu’il soit en place ? Au delà des intérêts et des conditions de travail des enseignants, n’y a t-il pas à prendre en compte l’intérêt général ? N’est-ce pas justement le rôle du pouvoir politique ?
Au risque de choquer, on peut considérer aussi que cette condition nécessaire ne doit pas faire oublier le statut de salarié et de fonctionnaire qui est le nôtre qui touche aux limites de la sacro-sainte (mais pas si ancienne) « liberté pédagogique ». Connait-on beaucoup d’entreprises où un salarié peut dire, face à un changement instauré par la direction : « je la sens pas cette réforme, je ne vais pas l’appliquer, de toutes façons, je ne risque rien » ? Comme dit un proverbe arabe : « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen. Qui ne veut pas faire trouve une excuse. »
Mais il est vrai que l’adhésion ou du moins l’absence d’hostilité est nécessaire dans des métiers où l’engagement des personnes est essentiel. Et pour cela, il faut en effet (et c’est d’ailleurs l’esprit de la réforme) redonner du pouvoir d’agir aux enseignants et faire « la pédagogie de la pédagogie ». Car il faut aussi éviter le phénomène bien français, de la prophétie auto-réalisatrice : si, dès le départ, on pense que ça ne va pas marcher c’est sûr qu’il y a toutes les chances pour que ça ne marche pas ! Ce pessimisme critique permanent est d’ailleurs une bonne partie du malheur français.

Revalorisation

C’est le 12 avril que Najat Vallaud-Belkacem a annoncé que les professeurs des écoles seraient augmentés dès septembre. Et c’est lors de la deuxième des journées de la refondation de l’École (2 et 3 mai 2016) que le premier ministre Manuel Valls annonçait le montant de la revalorisation de l’indemnité de suivi et d’accompagnement des élèves (ISAE créée en 2013) destinée aux enseignants du primaire. Cette ISAE est passée à 1200 euros versée en plusieurs fois, ce qui la met à égalité avec l’ISOE (créée en 1990) qui est une indemnité équivalente pour les enseignants du secondaire.
Évidemment, il ne s’agit pas d’une revalorisation salariale au sens strict, ce n’est pas non plus complètement pris en compte dans le calcul de la retraite de base (mais uniquement dans la retraite additionnelle de la Fonction publique). Évidemment cela ne compensera pas la baisse du pouvoir d’achat accumulée... Mais ceux qui sont engagés depuis longtemps dans l’action syndicale, se sont réjouis de voir aboutir enfin une revendication légitime portée depuis longtemps. Toutefois, comme je le faisais remarquer au moment de cette annonce, d’autres (ou les mêmes) n’ont pas manqué de voir dans cette mesure une forme de clientélisme à un an des élections présidentielles. Cela en limite la portée face à une opinion enseignante qui reste dans l’impatience d’une amélioration plus nette de sa situation (financière et conditions de travail). Sur ce sujet comme dans bien d’autres, l’une des plus grandes défaillances de ce quinquennat, c’est la maîtrise du temps...
Cette annonce de rattrapage est aussi le résultat d’un dialogue social engagé depuis plusieurs années. On se souvient de l’accord signé en février 2014 sur l’évolution du métier d’enseignant qui reconnaissait que le métier ne se limitait pas à la mission principale d’enseignement mais incluait aussi les temps de préparation et de recherche, le travail en équipe et les relations avec les parents. Cet accord reconnaissait aussi que des enseignants pouvaient avoir des missions complémentaires avec des responsabilités particulières faisant l’objet d’une rémunération sous forme indemnitaire, ou dans certains cas sous forme d’allègement du temps d’enseignement. Cette « pondération » des temps d’enseignement avait fait l’objet d’une polémique parce que, par ricochet, elle avait un effet sur certaines indemnités des enseignants des classes préparatoires. Cette année le dialogue social (commencé en octobre 2015) concernait l’ensemble de la fonction publique avec les négociations PPCR (Parcours professionnel, carrières et rémunérations).
C’est dans ce cadre qu’une autre annonce a été faite le 31 mai, toujours par la ministre. Concrètement, indépendamment de la hausse du point d’indice de tous les fonctionnaires (0,6% en juillet 2016 et 0,6% en février 2017), près de 500 millions seront débloqués dès le 1er janvier 2017 dans le cadre du budget pour la revalorisation de tous les échelons dans l’éducation nationale. Une seconde revalorisation interviendrait le 1er janvier 2019, et la création d’un nouveau grade - la classe exceptionnelle - au 1er septembre 2017. Dans la grille de rémunération des professeurs, tous les échelons vont monter d’un cran – de 9 à 40 points – d’ici à 2020. En définitive, un enseignant certifié gagnera 23 000 euros de plus sur l’ensemble de sa carrière. L’effort est particulièrement soutenu à l’entrée dans le métier : les stagiaires percevront 1 400 euros bruts par an de plus qu’actuellement. On verrait donc aussi se créer un nouvel étage de rémunération avec une « classe exceptionnelle », accessible en priorité à ceux ayant exercé en éducation prioritaire, ou ayant occupé des responsabilités (directeur d’école, formateur, conseiller pédagogique) pendant au moins huit ans. Les annonces portait aussi sur les transformations des modalités d’évaluation des enseignants. Les trois rythmes d’avancement actuellement en vigueur devraient disparaitre, tout comme la double notation. Il y aurait désormais quatre rendez-vous de carrière pour apprécier la valeur professionnelle des enseignants : après sept ans, treize ans, vingt ans et en fin de carrière. A chacun de ces rendez-vous, un enseignant pourrait se voir proposer une accélération de carrière et de nouvelles perspectives. Cela pourrait donc aboutir aussi à une transformation du métier d’inspecteur. Et le rôle accru du chef d’établissement fait évidemment débat. C’est (enfin !) la reconnaissance que le travail des enseignants mérite une revalorisation qui est en effet réclamée depuis des années. Rappelons que la dernière réorganisation générale des carrières des enseignants datait d’il y a 25 ans, sous Lionel Jospin en 1990. Et il s’agit de combler le retard avec les salaires des enseignants dans les autres pays.
Le ministère vient par ailleurs de publier, en cette fin d’année, les nouvelles grilles de rémunérations qui vont s’appliquer à partir de cette année. Ces négociations auxquelles ont participé les principaux syndicats engagent des transformations importantes dans la carrière et la rémunération des enseignants. Mais ces annonces arrivent dans un contexte pré-électoral et de fin de mandat. Et on ne peut que s’inquiéter de la pérennité de ces dispositifs et au delà de la permanence du dialogue social dans un contexte d’alternance politique.

Demandez les programmes !

Car, au cas, où vous ne l’auriez pas remarqué, nous approchons de 2017 et des élections présidentielles… Et l’année 2016 a été l’occasion de positionnements politiques, notamment avec la primaire de la droite. Mais soyons clairs, l’éducation est loin d’être un sujet qui passionne à droite. Et d’ailleurs le temps passé sur cette question durant les différents débats de la primaire a été très faible.
L’éducation y a surtout été vue à travers l’angle de l’identité nationale et du patriotisme avec les éternelles polémiques sur l’enseignement de l’Histoire accusée de ne pas suffisamment donner l’« amour » de la France. Le sommet a été atteint avec une phrase de Nicolas Sarkozy lors d’un meeting affirmant que tout nouveau citoyen devrait se dire : « J’aime la France, j’apprends l’histoire de France, je vis comme un Français. » Et il poursuivait en affirmant qu’à partir du moment où l’on devient Français, « on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois ». Cette phrase a été l’objet de moqueries mais elle est malheureusement emblématique du niveau du débat sur ce sujet. François Fillon n’a pas été en reste en fustigeant des programmes scolaires qui font « douter de notre histoire ». Le candidat vainqueur de la primaire souhaite donc « réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national », en s’entourant de « trois académiciens ». Le « récit national » c’est un peu la syllabique des historiens...
Un autre thème qui a été très présent dans les propos des hommes politiques a été celui de la laïcité. Avec une vision très restrictive et « défensive » qui s’est surtout exprimée dans la polémique sur les menus de substitution à la cantine. Il faut rappeler qu’en France, près de 70 communes interdisent la cantine aux enfants dont les parents sont au chômage. D’autres décident de mettre fin aux menus de substitution au porc. La cantine s’est aujourd’hui transformée en un lieu de crispation sociale, identitaire et sécuritaire. Derrière les frites, la discrimination...
« Patriotisme et écrémage », c’est ainsi qu’un article de l’Obs résumait le programme éducatif des Républicains. Et cet écrémage, on l’a surtout vu s’exprimer dans le troisième débat du premier tour de la primaire avec la remise en question du collège unique chez de nombreux candidats. La maîtrise ou non des « fondamentaux » irait de pair avec une orientation précoce. Dans un article récent du journal Les Échos , Marie-Christine Corbier s’appuie sur les déclarations de proches du candidat pour préciser ce que pourrait être l’école de François Fillon. La maîtrise des fondamentaux commencerait par une scolarité obligatoire dès 5 ans. Le programme de grande section de maternelle serait de nouveau revu (il a été modifié en 2015). L’acquisition des connaissances de base serait vérifiée par « des tests » au moins un par an jusqu’à 15 ans. Le collège serait aussi repensé. Les classes bilangues, qui « ont porté leurs fruits » seraient relancées pour « étendre l’excellence ». Durant les deux premières années de collège, l’élève verrait, par ailleurs, son nombre d’enseignants réduit à cinq, un seul professeur devant enseigner plusieurs disciplines. François Fillon entend aussi « mettre le paquet », selon son porte-parole, sur la formation - initiale et continue - des enseignants et les méthodes d’apprentissage, pour « les mettre au contact des meilleures pratiques pédagogiques », comme les expérimentations de la fondation Agir pour l’école, financées notamment par l’Institut Montaigne. Le programme de François Fillon pour l’éducation passe aussi par « une certaine autonomie des établissements dans la mise en œuvre de la politique éducative ». Les chefs d’établissement du second degré auraient « le choix de leurs personnels, dont les enseignants ».
« Ces organisations qui bloquent depuis des années les réformes de l’École commettent un crime contre la jeunesse et elles devraient en répondre devant la société française. Ce n’est pas la compétence et le dévouement des enseignants qui est en cause ; c’est la démission de l’État devant les syndicats, c’est la dictature d’une caste de pédagogistes prétentieux, et ce sont des réseaux de pouvoir au sein de l’Éducation nationale qui sont responsables de ce désastre. » Ces mots prononcés par François Fillon lors d’un meeting, le 22 novembre 2016, ne sont pas uniquement des propos de tribune. Ils montrent aussi que le programme éducatif de la Droite a un fort contenu idéologique. Et la phrase citée en exergue se retrouve presque mot pour mot dans une longue interview que l’ancien premier ministre (et ministre de l’éducation) a donné au mouvement conservateur SOS Éducation. Je conseille d’ailleurs de faire l’effort de visionner cette vidéo qui résume assez bien le programme du candidat.
Le dernier volet, et pas le moindre, de ce programme de la Droite porte sur les enseignants et plus globalement le nombre de fonctionnaires. On annonce 500 000 suppressions de postes (non remplacements) et l’Éducation nationale ne serait pas épargnée. Et pour compenser, les projets prévoient, l’annualisation et l’augmentation du temps de travail des enseignants. En attendant plus de précisions sur les programmes à gauche avec la primaire, le débat électoral de 2016 a permis en tout cas de rappeler que sur le plan de l‘éducation droite et gauche ce n’est pas tout à fait pareil...

Une année de polémiques

Ce chapitre aurait pu prendre sa place dans le précédent. Les polémiques n’ont pas manqué durant cette année 2016, amplifiées par les réseaux sociaux et le copiage circulaire des médias qui les diffusent. Et une bonne partie d’entre elles ont eu une dimension politique.
C’est le cas de la réforme de l’orthographe qui a occupé les médias au début de l’année. Rappelons que la ministre de l’Éducation s’était vue reprocher des rectifications orthographiques formulées en 1990 et inscrites dans les programmes sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Ce qui n’était au départ qu’un buzz médiatique était devenu une polémique où la défense de l’accent circonflexe était devenue un enjeu politique et un moyen de mettre en difficulté Najat Vallaud-Belkacem. Logique médiatique + théorie du complot + mauvaise foi politique = combo gagnant !
C’est la même formule qui s’applique en mai 2016 pour la polémique sur l’enseignement de l’arabe. Là aussi, on part d’une information relativement anodine (la suppression des ELCO et l’intégration de ces enseignements dans les sections internationales de l’ensemble des écoles françaises) pour la transformer en polémique avec beaucoup de mauvaise foi et un discours qui flirte avec les pulsions identitaires et xénophobes.
L’été, l’actualité est plus faible et la tentation est grande sur les réseaux sociaux de monter en épingle des informations qui serait passées inaperçues à d’autres moments. C’est ainsi que, cet été, on s’est indigné pour la découverte, sur le site de l’académie de Bordeaux d’un exercice (une « tâche complexe ») d’Histoire-Géographie demandant aux élèves dans une logique de simulation d’écrire un discours antisémite « à la manière de »… Goebbels. Toujours durant cet été, la campagne de recrutement de l’Académie de Créteil a également été l’objet d’une réaction négative et moquée sur les réseaux sociaux. La campagne destinée aux enseignants contractuels s’appuyait sur une série de photos, qui jouait clairement sur les clichés, notamment pour les langues étrangères. On pouvait y voir par exemple un professeur d’espagnol en costume de torero, un professeur d’anglais, chapeau melon et parapluie, ou une professeure de lettres classiques en toge et couronne grecque. Le côté décalé n’a pas plu, et plusieurs enseignants n’ont pas du tout adhéré à l’humour de cette campagne de communication et cela a provoqué un « emballement médiatique ». On pourrait rappeler d’autres cas, plus anciens, qui aboutissent au même constat d’une « vigilance » qui confine à l’intransigeance et à l’hyper-susceptibilité sans aucune indulgence. On se dit très vite « choqué », on se sent « méprisé » tout aussi rapidement... On a l’impression qu’on y sur-joue l’indignation dans un réseau (Twitter) qui amplifie les réactions. Car comme les journalistes sont toujours, à tort ou à raison, friands de ce réseau social, qui pourtant part à la dérive, on en vient à faire des articles sur les réactions des internautes et à les assimiler à l’ensemble de l’opinion publique qu’on contribue d’ailleurs à forger avec ce type de sujets. L’auto-référence circulaire portée à son maximum...
Il faudrait inclure aussi dans cette liste des polémiques le retour de la « théorie du genre » (avec le concours du pape) et les éternelles controverses sur les manuels scolaires. Et puis, comme nous le disions plus haut, toutes les attaques très politiciennes autour de l’enseignement de l’histoire, de la cantine ou encore du temps de travail des enseignants. Mais la pire polémique est venue d’une journaliste...
À la mi-septembre, le magazine Le Point publie un article avec huit visages alignés sur deux rangées avec leur nom et une courte présentation et en titre « Ils ont tué l’école ! ». Il s’agissait d’une recension du livre de Carole Barjon Mais qui sont les assassins de l’École ?. L’auteur entonne un refrain malheureusement connu où elle impute à quelques supposés « assassins » la responsabilité du déclin de l’École et de l’abandon de l’« exigence » et des « fondamentaux ». Dès sa parution, ce livre a suscité de nombreuses réactions tant le propos est outrancier. On peut mentionner surtout celle des principaux intéressés qui, dans une tribune pour Le Monde (9/11/16), pointent le manque de rigueur de l’auteure et s’indignent du procédé.
La conclusion mérite d’être citée en entier : « En réalité, le livre de Carole Barjon est l’expression d’un triple mépris : mépris de l’étude, de la recherche et de la réflexion ; mépris des enseignants, les principaux acteurs de l’école, qui travaillent avec les élèves tels qu’ils sont ; mépris des élèves qui n’ont pas la chance d’être conformes à un hypothétique idéal et qui ont l’arrogance de réclamer un peu de sens à ce qu’on leur enseigne. L’Ecole française ne va pas bien. Mais elle mérite mieux que ce mépris et cette ignorance, ce mélange de rumeurs et de théorie du complot. Elle mérite aussi qu’on cesse de lui rabâcher qu’elle n’aurait pas d’autre avenir que le retour vers un âge d’or qui n’a jamais existé. »

Mixité sociale

La question de la mixité sociale est un thème majeur et récurrent du débat sur l’école. Après les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, on se souvient que Najat Vallaud-Belkacem en avait fait un axe important de la grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République. Le thème est revenu à plusieurs reprises ensuite dans le débat. Un rapport du Cnesco de juin 2015 a suscité de nombreux commentaires, tout comme un rapport parlementaire de décembre 2015. Mais le débat a surtout été relancé en septembre dernier par la tribune de Thomas Piketty et la réponse de la ministre qui en a suivi. L’économiste, dans cette tribune, constatait que « La ségrégation sociale dans les collèges atteint des sommets inacceptables » et dénonçait particulièrement la situation de la ville de Paris. Parmi les propositions qu’il formulait, il souhaitait qu’on intègre les collèges privés dans la carte scolaire et aussi qu’on améliore le système Affelnet afin de le rendre plus transparent. Et la ministre répondait que des expérimentations étaient déjà à l’œuvre et que cela allait être renforcé. C’est ce qu’elle a confirmé en décembre avec l’annonce de nouvelles mesures pour répondre à cette question.
Mais on peut rajouter que la seule exigence de mixité sociale ne suffit pas. On peut avoir de la mixité sociale à la grille du collège ou du lycée mais, une fois entré dans l’enceinte de l’établissement, trouver des classes de niveau terriblement homogènes scolairement par le jeu des options ou des filières. Il faut donc distinguer la mixité sociale et l’hétérogénéité scolaire et combiner les deux impératifs comme je le développais dans une tribune pour AlterEcoPlus.
Derrière la question de la mixité sociale (et des classes hétérogènes) il y a des enjeux majeurs. Comment construire du « vivre ensemble », comment reconnaitre la différence et l’altérité, quand on se retrouve avec un système qui aboutit à de la ségrégation et privilégie la compétition et la sélection plutôt que la coopération ?

Une école (pas très) bien sous tous rapports…

L’année 2016 a été marquée, début décembre, par la publication de PISA comme tous les trois ans. Et comme à chaque fois, on n’a pas eu vraiment de « Pisa-choc » et plutôt un débat, certes utile mais un peu vain, sur la méthodologie de cette enquête et sur les intentions supposées des commanditaires. Mais si on se focalise sur ces aspects on oublie que de nombreux autres rapports purement français ou provenant d’organismes internationaux qui ne seraient pas taxés d’être des suppôts du libéralisme et de la marchandisation disent plus ou moins la même chose depuis des années.
Ce qui est le plus intéressant dans PISA, au delà des comparaisons qui ont un intérêt limité, c’est ce qui est dit sur la situation de la France. Dans le petit résumé fourni par l’OCDE , on peut lire la phrase suivante qui résume l’essentiel de ce qu’il faut retenir : « Dans tous les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015, les élèves de 15 ans les plus défavorisés (quartile inférieur de l’indice du milieu socio-économique) sont moins susceptibles de réussir à l’école que leurs camarades plus favorisés (quartile supérieur de l’indice du milieu socio-économique). La différence de résultats entre ces deux groupes d’élèves est particulièrement marquée en France, où la relation entre performance et milieu socio-économique des élèves est l’une des plus fortes parmi les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015. En d’autres termes, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir à l’évaluation PISA 2015  ». Pour le dire autrement, la France est le pays du grand écart. Avec une école qui est efficace pour une majorité de ses élèves, mais qui ne parvient pas à faire réussir 20 à 30% d’enfants. En 2015 comme en 2006, 8% de nos élèves se positionnent parmi les plus performants de l’étude Pisa. Et 22% parmi ceux en difficulté. Et la France reste donc, année après année, enquête après enquête, un des pays où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. Il ne faudrait pas tomber dans une forme de déni en se réfugiant dans une posture gauchiste et un maximalisme qui masqueraient au final un conservatisme pédagogique et un refus de prendre à bras le corps une réflexion sur les finalités de l’école...
Car ce sont bien d’autres rapports qui disent plus ou moins la même chose. En septembre, c’était la publication du rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) « Inégalités sociales et migratoires : comment l’École amplifie-t-elle les inégalités ». Ce rapport, qui est le résultat d’un travail rigoureux de plus d’une vingtaine d’équipes de chercheurs français et étranger, a été injustement réduit à une critique de l’éducation prioritaire (les méfaits de la lecture globale ?). Or, après d’autres études, il montre surtout que non seulement l’École n’est pas neutre dans la construction des inégalités mais qu’elle contribue à les aggraver.
Le CNESCO a eu d’autres publications cette année dont une synthèse sur la lecture, un rapport sur le métier d’enseignant et une conférence internationale sur l’inclusion. Il n’y a pas que le CNESCO qui publie des études... Il y a aussi la DEPP, dont c’est la mission depuis sa création. La publication d’une note de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) cette semaine a fait grand bruit. Sobrement intitulée « Les performances en orthographe des élèves en fin d’école primaire (1987-2007-2015)  », cette étude publiée en novembre 2016 a déclenché de nombreuses réactions. Elle montrait, à partir d’une dictée type proposée à plusieurs dates, que le niveau en orthographe se dégradait. Et en maths, est-ce que ça va mieux ? Pas vraiment, si on se réfère à l’enquête internationale Timss (Trends in mathematics and science study) publiée, elle aussi, en fin d’année. Là non plus, les résultats ne sont pas bons.
Cette succession de rapports et autres études contribue à alimenter une pensée décliniste dans l’opinion et un sentiment d’agression chez les enseignants. Face à un tel constat, la tentation est grande pour la presse et l’opinion de chercher des « coupables » (voire des « assassins »…). On peut céder aussi à la facilité de transformer en querelle politicienne la simple mention d’une évidence. Ainsi, la ministre a rappelé que l’enquête TIMSS a évalué des élèves qui avaient été formés avec les programmes de 2008 et cela a été lu comme une mise en cause de François Fillon. Et certains, à droite, ont cru pouvoir attribuer les résultats médiocres de PISA à l’action de la ministre, alors que les élèves évalués nés en 2000, ont passé l’essentiel de leur scolarité entre 2005 et 2015. Il faut rappeler que le temps de l’éducation n’est pas le temps du politique.
« Mince, alors, c’est encore la faute des profs ! » À la suite de toutes ces études, on voit des réactions d’enseignants qui se sentent agressés et mis en cause. Dans un contexte de forte crispation et de sentiment d’agression permanent, il est tentant de voir ces résultats comme des attaques et une volonté de culpabilisation contre les professeurs accusés de favoriser les inégalités par leurs pédagogies. Et au final, au lieu de créer un choc positif, cette réaction est plutôt néfaste pour les réformes. Pour reprendre une métaphore que j’ai souvent utilisée : les enseignants sont comme les musiciens à bord du Titanic, ils jouent du mieux qu’ils peuvent pendant que le bateau prend l’eau et coule. On peut faire son métier du mieux que l’on peut et en aucune manière se sentir culpabilisé tout en constatant par ailleurs que le système dysfonctionne…

Les marges de l’école

Le sentiment d’agression ressenti par un bon nombre d’enseignants peut aussi être provoqué par ce qui se développe aux marges de l’École. L’année 2016 a en effet été aussi marquée par l’émergence de nombreuses écoles hors-contrat et la valorisation d’innovations hors de l’École. Certains enseignants y voient une forme de remise en question du service public et de marchandisation de l’École.
Si vous n’avez pas entendu parler de Céline Alvarez au cours de l’année, c’est que vous avez vécu dans une grotte... Son livre Les lois naturelles de l’enfant sorti à la rentrée avec un plan de communication hyper efficace est en tête des ventes. Il relate une expérimentation qu’elle a menée durant trois ans, jusqu’en juin 2014, dans une classe de maternelle de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), avant de démissionner de l’Éducation nationale au motif qu’elle n’était plus assez soutenue. Dans d’autres déclarations, elle affirme avoir « infiltré » l’École publique mais avoir toujours eu le projet de la quitter. Elle théorise cette expérience en empruntant des concepts à la pédagogie Montessori et en s’appuyant sur les neurosciences qui sont la principale justification de sa démarche et du titre du livre qui parle de « lois naturelles ». Son expérimentation avait reçu le soutien très actif de Jean-Baptiste de Froment, le conseiller éducation de Nicolas Sarkozy et du Think Tank « Agir pour l’école » ainsi que de l’institut Montaigne.
Les réactions des enseignants face à cette médiatisation sont très tranchées. Si un bon tiers des réactions sont très positives et soutiennent la personne et sa démarche, les deux autres tiers s’agacent de cette mise en avant d’une « innovante » solitaire qui a quitté le système après s’en être servi. Et il est vrai qu’il y a une bonne part de storytelling dans ce succès d’édition. Dans les médias et donc l’opinion, on aime les belles histoires individuelles d’enseignants qui se dressent contre une administration qui les bloque et les empêche d’innover. Sans remonter jusqu’à Freinet, obligé de quitter l’EN pour fonder son école, les exemples d’« héroïsation » de l’innovant sont nombreux et la situation de Céline Alvarez est assez emblématique. Les médias sont accros à l’héroïne...
Un pas après l’autre c’est le titre d’un documentaire diffusé en novembre sur France 2. Ce film a fait l’objet d’une forte couverture médiatique et a été beaucoup diffusé sur les réseaux sociaux. On y présente le « cours Alexandre Dumas » un établissement hors contrat de Montfermeil, la première école privée financée par la Fondation Espérance banlieues. Un réseau qui entend en finir avec le service public d’éducation au nom de la foi et/ou du libéralisme le plus radical... On se retrouve ici dans une nébuleuse qui, en fait, lutte ouvertement contre le service public d’éducation. Notons que SOS éducation est membre du conseil d’administration de la Fondation pour l’école qui abrite Espérance Banlieue. Et n’oublions pas que, dans son interview à SOS Éducation évoquée plus haut, François Fillon promet « une plus grande liberté dans la création d’établissements qui ne soient pas de l’Éducation nationale » mais avec le soutien du ministère... Un pas après l’autre, pendant que les gardiens de la radicalité nous assènent des leçons de pureté idéologique et se complaisent dans une posture protestataire à l’égard de chaque réforme, l’école de Grand Papa avance...
L’innovation aujourd’hui est donc devenue un thème important d’un ensemble d’acteurs qui se développent aux marges de l’Éducation nationale (écoles hors-contrat, entrepreneurs sociaux, services numériques, soutien scolaire privé, etc.). Cela engendre une réaction de défiance à l’égard de l’« innovation » vue alors comme une menace et dans une phraséologie bien connue, comme un signe de la « marchandisation de l’École » et du développement des « pratiques néo-manageriales ». On sait bien, il n’est nul besoin de le développer, que ces structures prospèrent sur une difficulté du service public à se rénover et à répondre aux enjeux actuels. Mes incursions dans les conférences internationales m’ont montré que notre système éducatif « à la française » avec un service public fort est loin d’être une norme dans le monde. Il faut, certes, défendre ce service public mais il serait dangereux de se réfugier dans un refus de le faire évoluer. Sous peine de le voir disparaitre...

Une année sécuritaire

Si le début et la fin de l’année 2015 avait déjà été frappés par des attentats , malheureusement cela s’est poursuivi en 2016. C’est au cœur de l’été (le 29 juillet), dans un tel contexte d’attentats et de menaces, que les ministres de l’Éducation et de l’Intérieur ont publié une circulaire conjointe sur les « mesures de sécurité dans les écoles et les établissements scolaires à la rentrée scolaire 2016 » avec des consignes précisées dans une conférence de presse le 24 aout. La rentrée a donc été sécuritaire avec la mise en place d’exercices anti-intrusion qui n’ont pas été sans poser de problèmes dans les plus petites classes comme le rappelle un billet de blog de Jean-Roch Masson . L’École doit vivre aujourd’hui avec la peur et la méfiance. Et même si on peut espérer que les choses s’améliorent, on peut craindre que cela soit pour longtemps...
Le dernier trimestre de l’année a aussi été émaillé de faits de violence au sein ou aux abords de plusieurs établissements scolaires. Y a t-il une recrudescence de ces actes ? On ne peut pas exclure un effet de « lampadaire » de la part des médias : on cherche là où il y a de la « lumière » et on met l’accent sur ce qui fait déjà l’intérêt des médias. Sur ce point, on peut renvoyer à une interview du spécialiste Éric Debarbieux dans Libération (octobre 2016) qui relativise cette augmentation qui reste très ponctuelle et limitée à quelques établissements. Sans tomber dans une « culture de l’excuse » si honnie (à tort) aujourd’hui, il faut plutôt retenir le malaise social profond que révèlent ces évènements. On peut conclure par ce qui est trop souvent oublié par l’opinion et que rappelle le même Eric Debarbieux dans Le Monde : « La sociologie de la violence contre l’école reste une sociologie de l’exclusion ».

Vote enseignant ?
Au terme de cette (trop longue) rétrospective, on peut essayer de se projeter sur l’année qui vient et qui sera marquée par les élections présidentielle et législative. Comme nous l’avons rappelé, les thèmes conjoints de l’École et de la jeunesse avaient été au cœur de la campagne de 2012. Au minimum, les mois qui viennent seront l’occasion de faire le bilan des promesses et de la politique menée dans ce domaine. Le gouvernement a t-il été « fidèle aux postes » ? Et, plus globalement, quel bilan peut-on faire de la refondation  ? Et est-ce que « ça va mieux ? » Mais au-delà du débat sur le bilan, on peut penser que la question de l’École fera aussi partie de la campagne de 2017 comme nous l’avons évoqué également. Et il y a de quoi s’inquiéter en écoutant certaines déclarations et prises de position. Quel sera le vote des enseignants ? Et y a t-il, au final, un « vote enseignant » ?
Nous citions en ouverture de cette rétrospective, l’article « François Hollande et l’École : le grand malentendu ». Dans ce texte de début décembre, la journaliste du Monde, Mattea Battaglia, y faisait le bilan de l’action éducative du gourvernement avec ce titre qu’elle expliquait ainsi : « Ces cinq dernières années, la communauté éducative a accueilli au mieux avec réserve, parfois avec une franche hostilité, des mesures qui, sur le papier, semblaient pourtant être attendues – voire acquises. C’est l’un des enseignements de ce quinquennat : en matière d’éducation, le consensus n’existe pas. » On évoquait aussi plus haut le manque de lisibilité des réformes qui n’ont pas toujours été mises en cohérence et auxquelles il a manqué un slogan. Et puis, dans le domaine de l’éducation, il est très difficile d’évaluer rapidement les effets des mesures mises en œuvre, nous le rappelions en évoquant les différents rapports parus cette année. Le temps de l’éducation n’est pas celui du politique...
La question de la visibilité se pose aussi pour les enseignants eux mêmes. Question de timing et aussi de masse... La moitié des postes créées concerne des enseignants en formation. Et on ne voit donc pas encore les effets à long terme de ces nouveaux postes. D’autant plus que cela se combine avec la hausse démographique des dernières années. Par ailleurs les créations se sont faites surtout dans le premier degré et peu dans le secondaire. Or, étant donné le nombre d’écoles primaires en France (plus de 52 000 !), les postes créés ont eu peu d’impact sur le quotidien de la majorité des enseignants. Quant à la revalorisation des salaires, engagée et visible dans le primaire, elle arrive tardivement et ne semble pas être perçue par tous les enseignants. Même si les récentes propositions de la Droite ont rappelé qu’il y avait bien des différences nettes entre les programmes !
Quel sera le vote des enseignants ? Une enquête du CEVIPOF parue en janvier nous indiquait que un enseignant sur 10 pourrait voter pour le Front national. « Les profs et le PS, un amour déçu ?  »demandait Le Parisien en septembre dernier. Alors qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, les enseignants avaient voté à 44% pour le candidat PS d’alors, selon un sondage Opinionway paru en juillet 2015, le dernier à aborder précisément la question, seuls 21% des plus de 800 000 enseignants français se déclaraient prêts à voter François Hollande en 2017. L’annonce de son renoncement va t-il rebattre les cartes ? Rien n’est moins sûr...
On peut aussi considérer que les élections ne se feront pas uniquement pour ceux-ci sur des questions éducatives. Bruno Jeanbart d’OpinionWay, interrogé par Europe1 le résumait ainsi : « Les enseignants forment un électorat sensible à toutes les problématiques de l’électorat de gauche. Des réformes comme la loi Travail ou des propositions comme la déchéance de nationalité ont affaibli le rapport entre le PS et cet électorat ».
Pour le dire autrement, Il peut y avoir une certaine autonomie des champs d’action et de leur appréciation. On peut concevoir qu’il y ait des réformes qui aillent dans le bon sens dans l’éducation et même admettre que tout cela prend du temps pour en faire sentir les effets. Mais il est clair aussi que le « vote enseignant » (si tant est qu’il existe) ne se déterminera pas uniquement sur ce seul sujet. Il y a, il y aura, une appréciation globale de la politique sur tous ses aspects qui ne se réduira pas à la question : «  est-ce que dans l’éducation, ça va mieux ? ».

On peut cependant former des vœux pour que dans ce domaine comme dans d’autres, l’essentiel soit préservé et que l’optimisme et l’ouverture aux autres l’emportent sur le cynisme et le repli sur soi…
Je nous souhaite collectivement une année combative au service d’une école plus juste et plus efficace !

Bonne Lecture et bonne année... !

Philippe Watrelot
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