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Si j’étais raisonnable…

1987… Les interrogations existentielles d’un professeur devant l’idée même d’évaluation… Elle poussait ses questions à leurs limites même car elle savait, d’expérience sûre, qu’elles n’avaient pas de réponses univoques et totalement assurées… La seule chose dont elle était certaine, c’est que la vie déborde toujours des cadres et des grilles de nos évaluations scolaires pour s’échapper et s’en aller ailleurs !  Les questions que se pose ici Chantal Cambronne-Desvignes n’ont rien perdu de leur acuité et de leur vitalité. On sent passer encore dans sa voix le souffle puissant des remises en cause radicales que Mai 68 a soulevées…

Si j’étais quelqu’un de raisonnable il me semble que je devrais regarder avec un sourire amusé, ou tout au moins avec sérénité cette fameuse « évaluation ». Après tout, il y a eu tant d’autres modes. La mode « psycho » par exemple. À un moment donné, on ne jurait plus que par la dynamique de groupe, les sociogrammes, les psychodrames, etc. On envoyait les élèves en thérapie pour un oui ou pour un non. Ces dernières années, il y a eu le grand navire informatique qui devait tout résoudre allègrement, dans un embarquement général qui ne laisserait personne à terre.

Mais voilà, je ne suis pas raisonnable ; je ne sais pas réfléchir avec sérénité.

Et, avec cette fameuse évaluation, c’est toute l’école qui me saute à la figure…

D’abord, évaluer quoi ?
  • Le contenu de l’enseignement, ce que le petit de la maternelle, l’élève du CP, ceux du CES, du lycée, les étudiants « doivent absolument savoir »

    ?

Voilà qui me paraît fameusement ambitieux aujourd’hui. […] Combien parmi nous — je ne parle que des professeurs de français, parce que c’est ma partie — sont encore persuadés que, sans Molière et Racine on ne peut pas vivre, qu’il n’y a de « littérature » que chez les grands, les « officiels » ?

  • Les méthodes. « De mon temps », il y avait une méthode — et une seule (du moins on me l’a dit) pour apprendre le piano : faire des gammes, travailler les études de Bach, commencer par jouer « Le gai laboureur ». Je sais aujourd’hui qu’il y a d’autres méthodes aussi, et qu’elles marchent. Et, s’il y avait comme cela, plusieurs méthodes pour apprendre à compter, à lire, à raisonner ? Et, la meilleure méthode pour apprendre à être soi-même, à exister, à créer, qui la détient et à ce titre peut évaluer comme nulle toute autre ?

Les résultats aux examens. C’est un point de vue. Mais, si on s’en tient là, pourquoi continuer à s’appeler « Éducation nationale » ? Instruction publique serait suffisant. Et chacun connaît, dans son entourage immédiat des énarques notoires qui disent des âneries, et au moins un jeune qui-n’a-pas-réussi-à-entrer-au-lycée (ou en faculté, ou ailleurs) mais plein d’astuce et qui raisonne finement sur la vie, le monde et lui-même…

Évaluer qui ?

– Le professeur ? Il me semble que la personne la plus habilitée à m’évaluer, c’est encore moi. Voyons un peu. Est-ce que j’ai fait des « progrès » cette année par rapport à l’an dernier, par rapport à il y a cinq ans, dix ans ?

Je ne peux tenter qu’une évaluation globale, sur une très longue période, et encore bien des choses m’échappent. En gros, je me sens mieux avec moi-même, plus créative, plus vivante surtout qu’il y a vingt ans.

Mais supposons que je sois inspectrice — voyons — qu’est-ce que j’évaluerais ? Le bon professeur serait-il celui qui a annoté avec soin toutes ses copies, celui qui adore les films fantastiques, celui qui est calme comme une mer tranquille, ou celui qui bouillonne dans tous les sens ? Celui qui sait tout, qui a réponse à tout ou celui qui tâtonne, qui se trompe, même devant ses élèves et qui le reconnaît ?

Et voilà que maintenant, on me parle d’évaluer un cours, un seul cours ? Est-ce que j’ai atteint mon “objectif” ? Est-ce que quelque chose est « passé » ? Ça, c’est vraiment pas un truc à faire pour les gens anxieux comme moi, c’est tout ce que je peux dire…

– Les élèves ? C’est le serpent qui se mord la queue. Les évaluer par rapport à quoi ? Je peux dire des choses toutes petites : tiens, Mylène a souri aujourd’hui. C’est la première fois ; Pierre, en lisant son devoir, nous a fait cadeau de cinq minutes d’émotion ; ou des choses énormes : en quinze jours, d’un seul coup, Jannie n’est plus la même. C’était une petite fille heureuse, ouverte, charmante. Les vacances de Noël ont passé, c’est une vamp qui est revenue, provocante, grossière, qui ne fait plus rien. Ou c’est la petite Catherine, si sage en 6e, dont on apprend qu’en 4e (parce qu’elle ne vient plus régulièrement à l’école et qu’on arrive, je ne sais plus comment, à l’apprendre) elle se prostitue.

Nous évaluons l’élève aujourd’hui avec des contrôles, des notes, des conseils de classe… Nous oublions les temps morts, les jours de déprime, les blocages, les illuminations soudaines, les mûrissements. Nous oublions qu’il est comme nous, une personne, une personne totale, avec ses soucis et ses peines, ses élans, ses refus, ses bons et ses mauvais jours. Nous jugeons, nous félicitons, nous condamnons, et je participe à tout cela, comme les copains. Mais cela ne me plaît pas. Et j’en souffre. Et ça m’agace…

– L’établissement ? Qu’est-ce qu’un « bon » établissement ? Celui qui a 80 % de succès au bac ? Celui qui enregistre le moins d’absentéisme ? Celui où on se sent bien ?

Je ne prends qu’un exemple, celui que je connais, notre CES de banlieue (10 kms de Bordeaux). L’adjectif qui me vient tout de suite pour en parler, c’est « familial ». Depuis dix ans, il n’y a plus guère de « mouvements »

— on finit par se connaître, beaucoup de professeurs mangent à la cantine — on a des « dynasties » d’élèves qui se succèdent, on connaît les parents assez bien.

En gros, j’ai l’impression que nous menons deux vies parallèles, qui se rejoignent rarement. D’un côté, l’« officielle » les notes, les réunions, les conseils, les CE, les relations administratives, de l’autre, la « vraie vie » qui serait comme une espèce de mouvement qui se crée. Il y a des gens qui travaillent ensemble et n’imaginent pas de ne plus travailler ensemble, qui préparent leurs petits projets que, têtus, ils finissent par imposer, ou qu’ils font en douce, comme ça leur chante. À côté, ou de l’autre côté d’une barrière invisible, il y en a d’autres. Parfois, c’est la bagarre, les heurts. Mais il y a estime réciproque, respect des « territoires » et quelque chose de chaleureux et de vivant dans tout cela. Moi, j’aime bien.

Pourtant, dans un certain type d’évaluation, il paraît que les élèves qui sortent de chez nous sont jugés « nuls » au lycée, qu’ils ne savent rien. Là, je me sens tigresse — que diable ! N’est-ce pas en seconde qu’on commence à apprendre à faire une dissertation ? Alors pourquoi veulent-ils, là-bas, qu’ils sachent tout le premier jour ?

Pourquoi évaluer ?

Pour nous donner bonne conscience ? Pour que les choses, enfin, aient l’air bien claires ? Pour ressembler à une entreprise, avec des quotas, des graphiques, des courbes de rendement ? Pour exorciser nos complexes ? Pour faire « scientifique », sérieux ? Pour nous rassurer, rassurer les élèves, les parents ? C’est ce que je comprends le mieux. On a besoin d’un minimum de sécurité. Alors on peut peut-être essayer.

Quels critères d’évaluation ?

Et voilà que de nouveau tout se complique. Mais ce peut être passionnant. C’est qu’il va falloir en trouver beaucoup, des critères, si on veut qu’il s’agisse d’une véritable évaluation. C’est ce qu’il va falloir se préparer à les modifier plus d’une fois. C’est qu’il va falloir beaucoup d’amour, d’attention, d’ouverture d’esprit pour que chaque élève puisse inscrire au moins une ou deux croix dans nos colonnes positives.

Rien qu’en me penchant cinq minutes sur le problème, j’en vois des dizaines de « critères » :

  • la débrouillardise,
  • l’affirmation de soi, la prise de conscience de sa valeur,
  • l’imagination créatrice,
  • le raisonnement, la logique, la rigueur,
  • l’intuition,
  • l’aptitude
    • à observer,
    • à écouter,
    • à dire les choses,
    • à expliquer,
    • à répliquer,
    • à oser se lancer dans l’inconnu,
    • à respecter l’autre,
  • l’esprit critique,
  • le conformisme ou le non-conformisme,
  • l’aptitude à mener jusqu’au bout un projet,
  • la capacité de révolte, de refus,
  • la capacité à comprendre l’échec, à l’assumer, le dépasser,
  • la capacité à s’accepter, à être vrai.

J’en oublie des tas et des tas… Il pourrait y avoir des grilles différentes suivant les travaux, les situations, les difficultés à résoudre.

Mais surtout, surtout, n’oublions jamais que ce sera toujours à refaire, jamais vraiment satisfaisant, et que, quoi que nous fassions, la vie débordera de nos cadres, même les plus souples, les plus élaborés, les plus chouettes, et que c’est tant mieux !

(Cahiers pédagogiques n° 256, « L’évaluation », septembre 1987)

Chantal Cambronne-Desvignes

Professeur de lettres dans l’académie de Bordeaux.
Auteur, entre autres, d’un ouvrage d’autobiographie pédagogique : Le chahut, éditions du Bord de l’eau, 2001.