Grâce à la médiation nature, les élèves d’un centre éducatif et scolaire de l’aide sociale à l’enfance de  Bezannes, près de Reims, retrouvent confiance en eux et en l’école.

À leur arrivée au centre éducatif et scolaire, les élèves accueillis sur décision judiciaire ou administrative présentent un sentiment d’impuissance, une très faible estime d’eux-mêmes, une défiance à l’égard de l’institution et des adultes qui l’incarnent, un retard scolaire important. À cela s’ajoute un sentiment d’enfermement renforcé par le contexte de crise sanitaire actuelle.

Face à la nécessité de remettre ces élèves sur la voie de la réussite scolaire et de changer leur rapport à l’école, les enseignants du Centre, en collaboration avec une association et une municipalité, ont fait le pari, depuis trois ans, de proposer une « médiation nature » pour répondre à leurs besoins éducatifs particuliers. Cette médiation vise à dynamiser à nouveau leur activité intellectuelle, et s’inscrit dans un triangle éducatif enseignant / élève / médiateur nature. Elle joue le rôle de catalyseur entre les élèves et les savoirs. Fondée sur l’écoute, le respect, la médiation nature vise à redonner confiance en soi, en l’école et en ses acteurs. En outre, les bienfaits sur la santé, la diminution de l’anxiété, de l’agressivité, tout cela entre en synergie avec les activités pédagogiques.

Des chefs-d’œuvre

Marcher pieds nus dans l’herbe, observer un écureuil, construire une cabane, prendre soin des ânes, manger une compote de pommes maison, etc., quel élève peut résister à ces petits plaisirs simples ? Peu d’enfants assurément, même les plus méfiants. Et quand ils acceptent en retour de produire un texte pour raconter la sortie, d’annoter des photos, de faire une recherche documentaire, on se dit que la carapace, pour épaisse qu’elle soit, n’est pas imperméable.

Entre en jeu la pédagogie du « chef-d’œuvre » chère à Philippe Meirieu. Au plaisir de la découverte et de la remise en route intellectuelle s’adjoignent rigueur, exigence et persévérance. Un inventaire de la biodiversité de la mare ? D’accord, mais pas avec trois animaux et deux brins d’herbe. Construire une cabane ? Oui, mais belle, finie, isolée, avec des matériaux issus de l’économie circulaire et écologique, celle de Robinson Crusoé ou de Bilbo le Hobbit ! Une baguette magique ? Si vous voulez, mais celle d’Harry ou d’Hermione, en bois de sureau ou de noisetier, décorée et sculptée. Faire un feu ? Pourquoi pas, mais sous la pluie avec une seule allumette, voire carrément à la Cro-Magnon !

Dans ce fourmillement d’idées, le projet se structure pour entrer en conformité avec les programmes scolaires. Une histoire commune s’écrit. Vient ensuite le plaisir de coopérer et d’aboutir ensemble. Les rapports humains entre enseignants et élèves s’en trouvent profondément transformés. Enfin, une fois retrouvée la confiance en l’adulte et acquis l’engagement des élèves dans le projet, il s’agit d’aider ces derniers à entrer dans une dynamique d’apprentissage efficace.

Les premiers retours confirment que le plaisir des élèves est manifeste et que les apprentissages prennent du sens pour eux. Les savoir être liés à tout projet de longue haleine se développent : opiniâtreté, sens de l’effort, planification, travail d’équipe. Les élèves s’investissent également dans toutes les tâches scolaires relatives au projet.

Avec cette remise en route intellectuelle viennent les premières réussites et le gout du travail scolaire.

Rémi Wauters
Enseignant spécialisé

La cabane de Robinson – Photo Rémi Wauters

Photo Rémi Wauters

Land art réalisé au Jardin sauvage © Le Jardin sauvage

« Là-bas, on n’est plus les mêmes »

Depuis 2016 un réseau d’enseignants, de classes et de partenaires se tisse à l’initiative de l’association Un monde en moi qui porte le projet, dans un lieu ressource de la commune de Sillery. Les échanges de pratiques, la coconstruction des séquences pédagogiques entre chaque enseignant et la médiatrice nature visent à enrichir le dispositif et à stimuler une dynamique de territoire.

« Au Jardin Sauvage on apprend à utiliser des outils, à faire du feu, des cabanes, à résoudre des problèmes. Pour ça on doit s’entraider parce que tout seul c’est impossible. Alors on se parle, on fait équipe. Avant j’aimais pas l’école. Maintenant j’aime bien parce que c’est amusant et notre maître nous fait confiance. Ça me donne envie de m’entrainer, de réussir tout seul. Des fois je suis triste et énervé. Quand je reviens du jardin, je suis fatigué et calme. »
L, élève de CM2, CES de Bezannes

« Les journées au Jardin Sauvage nous permettent de vivre des expériences communes, authentiques et riches d’apprentissages sur lesquelles mes élèves prennent plaisir à revenir en classe, en particulier les plus en difficultés. Jamais je n’avais réussi, au cours de mes dix premières années d’enseignement, à obtenir un tel engagement de la part de tous mes élèves. »
Émilie, enseignante de CE1, école élémentaire Blanche Cavarrot, Reims

« Nos trois classes de CE1 en école Rep + allaient plusieurs fois dans l’année au Jardin Sauvage avant la crise sanitaire. Nous avons pu constater que ces journées apportaient une culture commune à nos élèves et permettaient de renforcer la cohésion entre les trois classes.
Nos élèves se sont à chaque fois émerveillés en évoluant dans un milieu inconnu pour eux jusqu’à présent. Ils développent ainsi les compétences scolaires sous un angle plus concret et motivant pour eux. »
Florence, Ann-Laure, Lisa, enseignantes de CE1, école élémentaire Hippodrome, Reims.

« Mes élèves se sont régulièrement rendus, l’an dernier, au Jardin sauvage (une matinée tous les quinze jours). Cette expérience a été très enrichissante pour tous, en développant des comportements d’entraide, de solidarité. Les élèves vivent leurs apprentissages différemment et en ressortent plus motivés de retour en classe, avec davantage de concentration et de réflexion. Ces séances ont permis l’émergence d’une véritable dynamique de groupe. »

Nathalie, enseignante de CM1, Sillery

« Pour nous, élèves de CM1-CM2 de l’école Amundsen de Reims, une journée au Jardin sauvage, c’est comme un voyage au bout du monde.

Nous vivons au milieu des tours, dans un environnement très urbain et où la nature n’est pas très présente. Nous venons au jardin pour la découvrir, on apprend à être en harmonie avec elle, à la respecter (animaux et espaces), à la préserver et à s’y ressourcer. La maitresse apprend aussi à nous faire confiance, ce n’est pas toujours facile pour elle. Mais là-bas, on n’est plus les mêmes, on travaille pour entretenir ce beau jardin, on bricole pour l’embellir, on apprend beaucoup de nouveaux mots, on joue tous ensemble dans des espaces inconnus comme le labyrinthe, on s’entraide. Ce qui est bien, c’est qu’au fil des séances, on se découvre, on sait de mieux en mieux qui on est, de quoi on est capable et ce qu’on aime ou pas. En résumé, on vit !

Le jardin nous manque, on en parle souvent avec la maitresse et on a hâte d’y retourner ! »

Les élèves de CM1-CM2 et leur enseignante Cécile, école élémentaire Amundsen, Reims

 


Cet article fait partie du dossier du n°570 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie:

Apprendre dehors

Coordonné par Aurélie Zwang et Jean-Michel Zakhartchouk

Après les confinements successifs, l’intérêt pour les pratiques d’éducation en plein air est grandissant. Inscrites dans l’histoire de la pédagogie, elles sont non seulement mises en œuvre à l’école, de façon régulière ou lors de sorties de terrain plus ponctuelles, mais aussi dans le périscolaire. Il s’agit dans ce dossier d’interroger ce qui s’apprend de spécifique dehors.

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