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Marthe Mullet : Vous sillonnez la France depuis la sortie nationale du film et vous débattez avec les nombreux spectateurs qui prennent part au voyage. Car votre film est bien plus qu’un documentaire, c’est une traversée, une poésie, une « invitation au voyage » Qu’est-ce qui vous meut Joseph Rossetto ?

Joseph Rossetto : Je vais répondre à votre question en empruntant les chemins de la poésie que j’associe volontiers à l’idée de traversée, de voyage … Holzwegue, c’est le nom que les bucherons allemands donnaient aux chemins de coupe, de chemins qui se traçaient au fur et à mesure de la marche, jusqu’à l’endroit même où se déroulait la coupe, au centre de la forêt. On les appelle aussi « les chemins qui mènent nulle part »[[Heidegger : Les chemins qui mènent nulle part]]. Pourtant le promeneur qui les empruntait découvrait une clairière, à une sorte d’éclaircie lorsqu’il parvenait à l’endroit même de la coupe. J’aime la particularité des Holzwege, ces chemins à faire vers l’éclaircie et je les associe au travail d’éducation et d’enseignement. Il me semble qu’enseigner est un acte de lumière, un acte de vie. Yves Bonnefoy disait dans une interview parue dans Le nouvel observateur : « Nous sommes de simples étincelles ». Je ne vois pas de meilleure définition de notre bref passage sur terre. Encore faut-il que ce passage vaille la peine d’être vécu et pour cela chercher dans la vie ce qui la dépasse. Et je crois que ce qui permet de dépasser la fragilité et l’énigme de notre présence, c’est justement cette lumière, c’est-à-dire une grande tâche à accomplir, un grand amour, une grande générosité, un grand espoir vers lesquels nous devons tendre. J’ai sans doute choisi les chemins de l’éducation, comme quelques professeurs du collège Pierre Sémard, car c’est dans ce domaine que l’on peut réaliser significativement cette tâche et donner de soi avec efficacité, sincérité, tout en espérant ainsi contribuer à « changer la vie » comme Rimbaud le réclamait.

Comment votre film est-il accueilli ? Qui vient le voir ?

Je suis toujours très surpris par le nombre des spectateurs présents lors de mes déplacements en France ou à l’étranger, et ceux que j’effectue avec Philippe Lacadée[[Philippe Lacadée est psychanalyste, coordonateur des laboratoires de Centre Interdisciplinaire sur l’enfant (CIEN) et auteur notamment de L’éveil et l’exil , Editions Cécile Defaut, 2007.]] ou Philippe Troyon : les salles sont toujours pleines. Je ne sais ce qui pousse les gens à venir voir ce film, un peu hors circuit, dont la presse n’a pas parlé, ni même d’ailleurs les journaux qui traitent de l’éducation. Ce qui intéresse les professeurs et tous ceux qui s’occupent où soignent les enfants, c’est que notre action se situe peut-être en dehors de toute forme d’idéologie qui formate et ferme les salles de professeurs. Dans le film, nous voyons des professeurs qui font preuve d’une grande exigence dans l’invention, de générosité et de talent et qui pensent que l’école c’est comme un voyage où l’on emprunte des chemins qui ne sont pas balisés à l’avance. Car bien souvent les enfants apprennent sérieusement quand on fait entrer dans leur cœur quelque chose qu’ils ne soupçonnaient pas, ce qui change leur rapport aux apprentissages et trans-forme littéralement la classe. C’est je crois ce qui touche le public : la nouveauté de cette forme d’éducation et la liberté qu’elle donne à chaque professeur dans les inventions qu’ils proposent.

Avec les images, vous nous embarquez au sens propre comme au figuré, vous nous faites tanguer au milieu de sensations, d’émotions, pour nous amener « jusqu’aux rives du monde » et nous donner presque envie de vous suivre. Le choix de la transmission de votre expérience par un film et un débat semble être fidèle à votre manière de transmettre le savoir à l’école…

Je pense que l’organisation de l’école est profondément désuète, irrémédiablement révolue, car elle n’a pas bougé depuis des décennies. A l’école le temps est réglé, strictement encadré, et se perpétue ainsi sans que cela pose question. Le constat, c’est que les enfants n’apprennent plus grand-chose. Nous devons aux élèves une très grande exigence, ce qui implique que nous ayons l’intelligence et le désir d’être toujours en mouvement, en recherche pour que les disciplines scolaires retrouvent leur contenu culturel en puisant dans les milles leçons d’émerveillement que recèle la mémoire de l’expérience humaine. Pour cela il faut lever les yeux des livres de classe et apprendre à regarder par la fenêtre… De l’espace singulier de chaque enfant aux rives du monde, c’est le chemin que nous tentons de parcourir avec les enfants dans notre projet où le voyage d’étude tient une grande place. Mais ces exigences ne peuvent se décréter et se gagnent au jour le jour par la démonstration concrète de notre polyvalence culturelle, disciplinaire, relationnelle et par notre capacité à réfléchir, à remettre en question notre travail, à l’inventer et le réinventer tous les jours. Comment pourrions faire sérieusement ce métier s’il en était autrement ? Philippe Troyon, le réalisateur, a bien saisi l’esprit de cette démarche. Nous ne la montrons pas dans le but de dire que ce que nous faisons est bien, ni pour la transférer, car dans le domaine de l’éducation rien n’est transférable, mais pour débattre, pour nous enrichir et pour apprendre.

Dans votre « école de l’expérience » on travaille avec « le corps , les mots, la voix » pour construire ce pont entre les rives, entre le corps et l’esprit, entre l’oral et l’écrit. Cette prise en compte du mode de pensée par gestes et par images ( sensori-affectivo-moteur décrit par Wallon) qui précède et accompagne le mode de pensée verbal, est particulièrement importante pour les enfants dits « en difficulté scolaire ». Le taux de réussite au brevet des collèges n’en est-il pas la plus belle illustration ?

Je tiens beaucoup à ces termes : « Une école de l’expérience » qui fait la particularité de notre travail. L’étymologie du mot – ex-per-ientia – nous rappelle que l’expérience est ce qui nous atteint, nous met en mouvement, nous transforme et par extension nous fait voyager. L’expérience nous arrache des chemins pré écrits. Depuis l’antiquité, le savoir humain est considéré comme un « pathéi mathos », comme l’apprentissage de ce qui nous affecte et nous arrive. Les projets « Avec les mots, la voix et le corps » constituent le foyer de ce travail, capable de mettre les enfants dans un rapport à eux-mêmes et aux autres, grâce à l’expression personnelle au sein de la langue, du corps et des cultures. L’écriture de textes poétiques est incarnée dans des expressions artistiques par la pratique exigeante de la danse contemporaine, du théâtre, du cinéma, où l’engagement et l’invention des enfants tiennent une place primordiale. Le voyage d’étude et la restitution sur scène sont aussi des points centraux de cette recherche. C’est ce qui organise la classe en « une communauté de chercheurs » où chaque enfant peut trouver sa place, dans toute sa singularité. Et il est vrai que les élèves apprennent mieux, ne décrochent pas, ce qui influence bien sur les résultats positifs aux épreuves du brevet des collèges. Nous atteignons effectivement un excellent niveau dans ces classes.

De Hestia, espace intime, à Hermès, ouverture aux autres, vous passez par les mythes grecs et la culture pour permettre aux enfants de comprendre et parler le monde et leur monde. Vous sentez-vous en ce sens proche de la notion de « médiation culturelle » proposée par Serge Boimare ?

Pour parler sincèrement, nous ne prenons pas appui sur telle ou telle autre recherche pour avancer dans notre projet qui est sans cesse en mouvement, même si on peut trouver des similitudes avec le travail de chercheurs. On n’invente jamais rien et les préoccupations se rejoignent forcément. Comme Serge Boimare, dans notre enseignement, nous prenons appui sur des grandes œuvres ou sur les mythes car ces textes fondateurs sont nos repères et nos valeurs. Il y a quelque chose de profondément humain dans ces grands textes qui forment notre paysage, le paysage même de la parole, au moment où la culture est happée par la communication, le divertissement, le marché et l’audimat. Et c’est dans ce corps à corps avec ces textes, auxquels les enfants peuvent apporter leur propre invention, que peut naître cette confiance en la culture, la confiance en soi.

Le film montre des enseignants exigeants mais rassurants, accompagnant les élèves sur le chemin de l’accession au savoir balisé de craintes et d’angoisses pour nombre de ces enfants qui arrivent au collège en délicatesse avec l’école, la langue, le savoir scolaire. Comment voyez-vous évoluer ces enfants ?

« Les enfants, on ne connaît pas » écrivait Marguerite Duras dans La pluie d’été. Il est vrai qu’ils nous surprennent quand ils sont dans ces projets où ils peuvent être réellement ce qu’ils sont, développer des potentiels étonnants. C’est une sorte d’épiphanie de les découvrir ainsi. Alors se construit avec les professeurs et les adultes une sympathie, une relation exigeante qui voisine avec de la reconnaissance et je dirai même une sorte d’amitié ! C’est cela qui donne valeur à cette « grande tâche » dont je parlais au début de cet entretien et qui permet « un grand espoir » pour ces enfants dont la vie est parfois difficile et qui peuvent s’effondrer, ou dériver dans des attitudes d’opposition et de violence dans des classes et des lieux ou des professeurs sont plus dans un rapport de force que dans le souci de créer du lien.

Les enseignants qui le souhaitent travaillent eux aussi à essayer de « dire dehors ce qui se passe dedans », lors de rencontres régulières avec un psychanalyste dans un espace de co-réflexion et d’élaboration. En quoi ce soutien aux adultes est-il important ?

Il faut rappeler que la qualité de la relation précède la compréhension où du moins la conditionne, c’est pareil dans toutes les écoles du monde. La clef de voûte de notre travail, c’est l’attention à la qualité de la parole -et donc de regard- que nous échangeons avec les élèves et j’ajouterai bien sûr avec les adultes avec qui nous travaillons.
Nos intentions, notre regard sur l’autre- adulte ou élève- transparaît dans la parole, on ne peut réfléchir sérieusement à notre métier de professeur si on ne réfléchit pas aux mots que nous employons. L’expérience montre que lorsque l’acte de parole laisse une ouverture, une place pour l’autre, des relations se tissent, des possibles apparaissent.
Nous avons créé un laboratoire de recherche au collège avec le CIEN. Le centre interdisciplinaire sur l’enfant qui se réunit une fois par mois, avec la présence du psychanalyste, Philippe Lacadée. Confrontés à des enfants qui sont souvent dans une agitation verbale et corporelle, les professeurs viennent déposer au « Conseil des enseignants » leurs propres mots et ceux des élèves. À partir d’un thème qui préoccupe, ce conseil accueille les expériences des professeurs et leurs impasses. Le psychanalyste sait se saisir de cette parole et fait surgir quelque chose qui servira dans le travail quotidien où l’on opèrera ce bougé, ce déplacement qui permettra à l’enfant de trouver sa place. C’est ainsi que le professeur sera désirant et l’élève saura se loger dans ce désir au point de venir travailler même lorsqu’il n’a pas cours. C’est ce que nous apprend ce laboratoire, avec la présence essentielle de Philippe Lacadée. Il est au centre de notre recherche, de notre projet.

Les films sur l’école suscitent de nombreuses réactions et questions : documentaire ou fiction ? Pas du vrai cinéma… trop réaliste …les enfants ne jouent pas…ils sont des élèves… Que dire de votre film ?

Nous avons travaillé avec Philippe Troyon pendant dix ans au sein des projets « Avec les mots, la voix et le corps », c’est au bout de ces dix ans que l’idée est venue de ramasser un peu ce travail pour en faire un documentaire et pouvoir ainsi témoigner que d’autres formes d’écoles sont possibles. Il aurait été impensable de faire une fiction pour rendre compte de notre expérience. Et chaque fois que nous avons essayé de combler un manque dans le film en tournant fictivement, ce fut un fiasco. Dans « Quelle classe, ma classe ! », le réalisateur prend un peu la place de l’enfant, discrètement sans jamais rien forcer. Et tout ce qui a été filmé, les entretiens, les projets, la centralité de la parole, le voyage, la fragilité que l’on perçoit dans le cheminement, la fatigue qui marque parfois le visage des professeurs, les moments d’émotion ou de grâce furent absolument imprévisibles. Dans le domaine de l’éducation, on ne peut jamais rien prévoir à l’avance, C’est pour toutes ces raisons, il me semble, qu’il est difficile de parler de l’école par le biais d’une fiction.

Vous serez le 20 novembre 2008 après midi au CRDP d’Amiens dans le cadre de la formation continue des enseignants et en soirée pour une projection débat ouverte à tous, à 20 heures à la Maison de la Culture d’Amiens.
Renseignements : marthe.mullet@orange.fr


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Dossier de presse téléchargeable sur le site www.striana.fr avec toutes les dates de la tournée “ projection-débat.”

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