Pour cette première rentrée scolaire après la campagne électorale du printemps 2007, Philippe Meirieu porte très haut le débat sur l’école en revisitant les liens entre pédagogie et politique, au sens fort de ces deux termes. Les pédagogues ne peuvent se contenter d’être des spécialistes de techniques d’apprentissage, et il pointe les dérives de la vogue actuelle en faveur des neurosciences. Ils ne peuvent pas non plus se satisfaire de l’état des lieux établis par le sociologue. Depuis Rousseau et Pestalozzi, les pédagogues ont toujours cherché des formes de « synthèse entre construction de l’intelligence et formation du citoyen ». Philippe Meirieu rappelle encore une fois à quel point la pédagogie est aussi affaire d’émancipation, en ce qu’il s’agit de former des « individus-sujets » capables à la fois de penser par eux-mêmes et de s’associer aux autres. Il nous invite à être des observateurs attentifs des évolutions de la société, en particulier pour la jeunesse, et donne matière à réflexion par des prises de position très vigoureuses.
La priorité actuelle est au « devoir de résister » : d’abord, bien sûr, aux antipédagogues, le premier paragraphe leur fait un sort par des arguments très rôdés ;
mais peut-être surtout aux conséquences du triomphe de l’économie de marché, à ce que l’auteur qualifie de « règne
du caprice consommatoire », de « déferlement de l’infantile », et également à la montée en puissance de « l’autoritéemprise », celle des chefs de bande, des
vedettes, des gourous.
On pourra trouver le propos excessif, enclin au catastrophisme (« la société […] est menacée de disparition ou d’éclatement »), le programme politique qu’il
façonne, en plein ou en creux, propose des pistes de réflexion et des principes d’action roboratifs, nous invitant à renouer avec la « tradition subversive »
de la pédagogie : « l’éducation à la démocratie est-elle compatible avec la toute- puissance du marché ? », comment
« reconstruire, à la fois, l’autorité et le droit de la contester » ?
Des questions considérables restent ouvertes. Pour contrecarrer cette « fuite en avant vers la catastrophe », pour peser sur le contenu des médias, pour « faire du soutien aux parents une priorité politique », pour rebâtir l’école, au propre et au figuré, qui est en mesure d’agir, comment ? L’essentiel ne se joue-t-il que dans la relation individuelle du pédagogue à l’élève, tendant à en faire des citoyens éclairés ? Pourquoi les grands auteurs de la pédagogie (dont les oeuvres nourrissent constamment le propos du livre)sont avant tout des personnalités « à la
marge », et rarement des fondateurs de mouvements collectifs ? L’institution scolaire, composante d’un État garant d’un certain ordre social, inscrite dans une histoire politique, actrice d’une société profondément
inégalitaire, peut-elle être vraiment un lieu d’émancipation, où « les éducateurs osent dire non à toutes les formes de manipulation sociale » ? Quels contenus enseigner, qui soient porteurs d’émancipation et non de sélection, en évitant les facilités de « l’excellence pour
tous » ?
La réflexion et l’action pédagogiques sont bien à mille lieues des facilités de la consommation immédiate, de l’entresoi, merci à Philippe Meirieu de remettre encore une fois l’oeuvre sur le métier.

Patrice Bride


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