Voilà un livre qui peut élargir notre champ de vision par son diagnostic sur les difficultés actuelles de l’école : elles sont la conséquence d’une série de transformations profondes de nos sociétés, il s’agit donc d’un changement anthropologique majeur « auquel il est vain de vouloir apporter des réponses purement pédagogiques ».
Tout d’abord l’alliance établie entre la famille et l’école n’existe plus, la famille a tendance à abandonner son rôle de socialisation primaire – contrôle de soi, incorporation des normes et des rôles, reconnaissance d’autrui – qui incombent désormais à l’école. Parce que la famille s’est repliée sur la sphère privée et se veut surtout espace affectif d’épanouissement, l’articulation entre la famille et la société adulte devient problématique.
Mais une série d’évidences implicites sur lesquelles reposait l’entreprise éducative se sont aussi défaites à cause de l’individualisation croissante à l’œuvre dans nos sociétés. Nous avons à faire à une mise à distance du passé, de la « tradition » : alors qu’autrefois le « nouvel entrant » incorporait ce passé par l’éducation, avait un devenir-humain, c’est-à-dire une inclusion constitutive dans le groupe dont il faisait partie, il a aujourd’hui un devenir-individu, l’individu est en effet devenu le principe antérieur, dont les forces motrices sont ses besoins, ses intérêts, son désir, avec pour conséquence un affaiblissement du ressort d’appartenance au groupe. Ceci résonne d’autant plus fort que le statut social des savoirs a changé : ils n’ont plus la valeur initiatique d’entrée dans le monde humain, ils sont vécus comme des instruments de l’individu, en stocks à l’extérieur auxquels une clé peut donner accès ; ils ne font plus rêver, l’appétit de connaissances manquerait de ce fait dans notre configuration culturelle où le passé s’efface devant le présent et le futur. Les auteurs rappelant les travaux de John Dewey, dont la réflexion portait sur la vie quotidienne des enfants, constatent qu’ils vivent des parenthèses d’attente avant et après l’école, dans des lieux pour enfants, exclus de la vie sociale. L’école aurait donc fonctionné jusque-là grâce à un substrat implicite, « un dispositif symbolique hérité » qui s’est délité.
Comment relégitimer les savoirs et sortir de ce désenchantement de l’école ? Des réponses apparaissent déjà lorsque le livre questionne l’autorité, il s’attache à montrer qu’elle n’est certes plus une « valeur » de notre société mais qu’elle perdure en tant que « mécanisme » dont nous avons besoin socialement puisqu’elle articule être-soi et être-ensemble, puisqu’elle est médiation indispensable dans le développement psychique et cognitif, ainsi que dans le champ politique.
Ce livre veut alerter la société pour qu’elle s’efforce de repenser et reconstruire les « conditions de (fonctionnement possible) de l’école » sous peine d’échec et on comprend alors d’autant mieux combien les réformes qu’on nous propose sont de toute façon loin d’être à la hauteur de l’enjeu !

Andrée Desvaux


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