Quoi de plus familier dans le vocabulaire enseignant que ces deux expressions faire l’École, faire la classe ? Leur formulation laconique nous invite cependant à aller voir de plus près puisque l’on relève une construction parallèle qui décline la construction grammaticale. Faire de l’École où il s’agirait de ré-instituer l’École avec une majuscule. Celle-ci définie alors comme un espace surplombant, qui organise la transmission des savoirs. Faire la classe avec un c minuscule pointerait le quotidien de l’enseignement non pas moins noble mais évalué à l’échelle de l’organisation relationnelle de faire la classe à quelqu’un.
C’est à partir du titre que s’inscrit la perspective novatrice du récent ouvrage de P. Meirieu. Elle repose sur un paradoxe en prônant un retour aux sources de la relation et des gestes professionnels de l’enseignant avec la classe.
La première partie, « l’École : principes pour une institution », énonce la double fondation de l’École : un service et une institution. Pour articuler ces deux éléments, trois conditions sont requises. D’abord, le respect des interdits anthropologiques de l’ordre de l’inceste, le refus de la violence et celui de nuire à autrui. Deuxième niveau : penser par soi-même selon le principe kantien qui libère de fait l’individu. Et enfin, une invitation à suspendre les contraintes de la production qui montre que le plus important, c’est de comprendre davantage que de réussir (Piaget). En corollaire, évidemment interviennent les principes de la laïcité qui permettent de délivrer des formes contemporaines d’emprise sur les esprits ; celles exercées par les pouvoirs de séduction des médias. Parmi les fondamentaux, l’auteur met en avant l’idée que l’école publique doit constituer son propre recours pour les élèves dits en difficultés.
La deuxième partie, « Le maître : tensions pour un métier », balise à travers onze repères les contradictions inhérentes à l’enseignement. Une sorte de vade-mecum synthétique pour mener une analyse réflexive sur les tensions de l’exercice du métier d’enseignant. Au-delà, en troisième partie, vingt repères quadrillent la pratique de la classe envisagée dans ses éléments constitutifs, voire ses contraintes, qu’il s’agit de prendre en compte.
Enfin, en dernière synthèse, P. Meirieu recense « les noyaux durs » sur lesquels le travail reste à faire. Cinq chantiers ; dénommés par exemple « la raffinerie scolaire » ; illustrent de façon métaphorique les obstacles à une école post-républicaine sur les bases de la démocratie participative moderne.
Il n’est pas indifférent que ce soit le centième titre de la collection « Pédagogies références » qui aborde les fondamentaux de l’école contemporaine. La prise de position lucide permet de ne pas être prisonnier d’enjeux idéologiques marqués qui brouillent et servent souvent peu le débat sur l’école. La thèse principale vaut valeur d’argumentaire dans la manière de penser les choses. Articuler de manière souple le trépied de la fonction éducative scolaire : un retour aux principes des Lumières ; l’essence de l’humanisme dans la croyance de l’acculturation bien acquise pour l’individu qui peut profiter au collectif ; un descriptif des tensions de l’enseignement et des repères pour assurer un socle optimisé de réussite dans la façon de faire la classe. Tout ceci permet d’échapper aux écueils du lamento nostalgique autant qu’à un volontarisme aveugle.
S’il y a bien constat du déclin des institutions, il appartient à la communauté des chercheurs, des formateurs, des praticiens et des parents d’élèves de reconfigurer des espaces éducatifs inédits. Qui, gagnant en autonomie, perdent en certitudes ; qui, mettant l’enfant au centre du système éducatif, pensent le savoir comme objet de médiations utiles à la construction identitaire de l’élève.
Ce livre n’est peut-être pas le « véritable manuel de pédagogie pour l’École d’aujourd’hui » tel que l’annonce la quatrième de couverture, mais il nous parle d’un essentiel sur lequel il faut inlassablement revenir. Aux lecteurs de faire l’École et la classe à la lumière d’une pensée qui sait capitaliser l’histoire de l’éducation et de ses différents systèmes pour mieux orienter l’urgence du présent.

Catherine Dupuy


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